Source : Les Films du Losange
Sois sage

Sois sage

de Juliette Garcias

  • Sois sage
  • France, Danemark2009
  • Réalisation : Juliette Garcias
  • Scénario : Juliette Garcias
  • Image : Julien Hirsch
  • Montage : Catherine Vilpoux
  • Musique : Kasper Winding
  • Producteur(s) : Marianne Slot
  • Interprétation : Anaïs Demoustier (Eve), Bruno Todeschini (Jean), Nade Dieu (Hélène), Alexandra Fleischer (la boulangère), Stéphane Chivot (le boulanger), Véronique Nordey (Yvette), Marie-Françoise Audollent (Mme Millot), Cyril Troley (le cantonnier)
  • Date de sortie : 15 avril 2009
  • Durée : 1h31

Sois sage

de Juliette Garcias

Le secret


Le secret

Une jeune femme est engagée comme boulangère dans une région peu habitée. Actions et atti­tudes étranges, paysages ren­dus oppres­sants par la mise en scène, pres­sion qui se développe peu à peu, les ingré­di­ents sont savam­ment dosés pour met­tre en valeur la chute qui clôt le film. Mais tout cet échafaudage qui tend vers un seul but – la frap­pante révéla­tion finale – le trans­forme en pré­texte et rabaisse l’ambiance à une stricte jus­ti­fi­ca­tion.

Trav­el­ling lent. Gros plan au plus proche des tex­tures, jaune vif, crème, rouge, puis liq­uide où se mélan­gent les couleurs. Très belles images qui per­dent un peu de leur vital­ité dès lors qu’on en com­prend mieux le sens. Il s’agit d’un bac de glac­i­er. Une cuil­lère pénètre comme au ralen­ti dans la glace, enroule voluptueuse­ment la matière épaisse, puis passe à un autre par­fum. En bout de trav­el­ling (à gauche, retour dans le passé ?), un bac où la cuil­lère vient per­dre au con­tact de l’eau les sub­stances qui s’y sont col­lées, et lui donne ses couleurs. Le rouge cas­sis s’y mélange peu à peu. On pen­sait jusqu’alors à une glace bien fraîche. Mais ce cas­sis qui tourne sur lui-même dans le tour­bil­lon que la cuil­lère engen­dre et les quelques bulles grass­es, glu­antes, ren­voient bien­tôt à une nou­velle image. Le sang que l’on net­toie, ou du liq­uide sémi­nal, flu­ides col­lants dont la vue repousse une fois passée la jouis­sance.

Dif­fi­cile de par­ler de Sois sage sans dévoil­er le secret sur lequel le film repose. Son thème caché est son ressort, et ce qui le fait ressem­bler aux dia­bles qui sur­gis­sent des cadeaux piégés. Passé l’ouverture et le cri de sur­prise, la boîte et ce qu’elle con­te­nait ne sont plus rien. C’est le gros prob­lème du film de Juli­ette Gar­cias, le « tout ça pour ça », parce que toute la forme – d’une très grande maîtrise – ne sert qu’au choc final, et que ce choc vient d’un sujet peut-être trop ter­ri­ble pour s’apparenter à un ressort.

Ève (Anais Demousti­er) arrive dans la cam­pagne, engagée par une boulangère pour porter le pain aux maisons isolées. Ève est bizarre, on voit bien qu’elle ment, on se demande ce qu’elle cherche. Très vite il s’avère qu’elle veut retrou­ver un homme aimé en secret et qui lui a inter­dit de le revoir. Mais tout indique qu’il ne s’agit pas là d’un « sim­ple » adultère, il y a autre chose. Ce qui pousse vers cette idée, en plus des atti­tudes curieuses de la jeune femme, c’est la manière de filmer le quo­ti­di­en. Un trav­el­ling avant qui ressem­ble à une caméra sub­jec­tive dans un couloir som­bre chez le cou­ple qui l’héberge. Ève leur veut-elle du mal ? Lorsqu’elle épie ses clients, entrant à pas feu­trés dans les jardins, serait-elle en repérage ? Son par­cours dans les cam­pagnes, dans une nature sur­réelle, est extrême­ment enrobé par la mise en scène. Mod­u­la­tion des sons enten­dus, gros plans et mou­ve­ments lents qui infusent de l’étrange, Juli­ette Gar­cias prend plaisir à jouer en par­al­lèle du rôle et du com­porte­ment de son actrice pour dessin­er son malaise, et ce dès le départ, bien avant la con­fronta­tion avec Bruno Tode­s­chi­ni, l’homme qui la fuit.

Sois sage s’approche de films et de cinéastes de la vieille Europe qui explorent l’adolescence et dont les dif­férences tien­nent non pas des cul­tures mais de l’environnement géo­graphique. Serait-ce un pas vers l’unité européenne ? En France, par­mi d’autres, Héli­er Cis­terne et Les Deux Vies du ser­pent (2006), pour l’évasion dans la nature, le rêve de devenir fan­tôme comme seul moyen d’habiter un lieu. Pour l’Allemagne, pays très représen­té, Ping­pong (2007), L’Imposteur (2006) et Le Bois lac­té (2004), le plus beau des trois. Ils font tous de l’habitat mod­erne, qu’il soit sophis­tiqué ou crasseux, une bulle éprou­vante, à côté de forêts elles-mêmes étouf­fantes et à la croisée des mythes. Pour l’Islande, où la nature est plus exubérante, c’est Dagur Kari. L’absurdité de la vie pour l’adolescent sem­ble con­t­a­min­er le paysage au lieu de pass­er par l’action, plus ou moins vio­lente, comme dans les films déjà cités. Ce qui éloigne Sois sage, c’est en revanche d’ériger le trau­ma­tisme en pili­er cen­tral plutôt que d’en faire une telle imbri­ca­tion dans le réc­it et les lieux que l’ambiance dépasse le scé­nario. D’un côté le pur malaise, quoi qu’il engen­dre. De l’autre, le malaise dont la cause sera déter­rée, donc plus près de la psy­cholo­gie. Nou­veau ren­voi ici, vers une autre réso­nance : Mys­te­ri­ous Skin, où l’errance destruc­trice de Neil repo­sait sur un secret dont la révéla­tion mul­ti­pli­ait le choc final. Ce secret, qui trompait le spec­ta­teur, trompait aus­si Neil et con­stru­i­sait de ce fait une dimen­sion par­ti­c­ulière. Dans Sois sage ce n’est pas le cas. Dès qu’il est révélé, une fois (vite) passé le choc de la sur­prise, il ne reste plus qu’à pli­er le film après une belle scène de con­fronta­tion. L’ambiance est jus­ti­fiée, tout s’explique, affaire classée.

Un peu de dureté, mais c’est que ce retourne­ment final énerve à hau­teur du tal­ent de Juli­ette Gar­cias et de Julien Hirsch à l’image, grand directeur pho­to sou­vent croisé chez Téch­iné mais aus­si Godard, Doil­lon, Desplechin ou des Pal­lières. Une maîtrise tech­nique éton­nante pour une jeune réal­isatrice, rarement aus­si frap­pante en Europe, mais dont toute la force s’enfuit d’un final qui ver­rouille le film. L’intrigue est résolue, mais l’intrigant a dis­paru.

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