L’Idiot

L’Idiot

de Pierre Léon

  • L’Idiot
  • France2009
  • Réalisation : Pierre Léon
  • Scénario : Pierre Léon
  • d'après : le roman L'Idiot
  • de : Fédor Dostoïevski
  • Image : Thomas Favel
  • Montage : Martial Salomon
  • Musique : Benjamin Esdraffo
  • Producteur(s) : Pierre Léon
  • Interprétation : Jeanne Balibar (Nastassia Philippovna), Laurent Lacotte (le prince Mychkine), Sylvie Testud (Daria Alexeïevna), Bernard Eisenschitz (Totski), Pierre Léon (le général Epantchine), Serge Bozon (Gania), Vladimir Léon (Rogogine), Martial Salomon (Ptitsyne), Benjamin Esdraffo (Keller)...
  • Date de sortie : 15 avril 2009
  • Durée : 1h01

L’Idiot

de Pierre Léon

Faites vos jeux


Faites vos jeux

Un petit film d’une heure pour ama­teurs de méan­dres dos­toïevskiens et défenseurs de l’an­ti­nat­u­ral­isme au ciné­ma : voilà ce que pro­pose, en toute sim­plic­ité, Pierre Léon, rédac­teur à Traf­ic, tra­duc­teur (de russe…), et cinéaste depuis une quin­zaine d’an­nées. Son Idiot, qu’il a pro­duit lui-même, et tourné en petite équipe, est aus­si improb­a­ble qu’in­triguant. S’il est tra­ver­sé d’im­per­fec­tions, il ne manque pas de culot. La chose est suff­isam­ment rare pour mérit­er qu’on y prête atten­tion.

Adapter Dos­toïevs­ki : pari fou, à moins de s’ap­pel­er Kuro­sawa. Le précé­dent réal­isa­teur français à s’être risqué à adapter L’Id­iot, Georges Lampin, n’a pas lais­sé beau­coup de traces ; seul Gérard Philipe appor­tait un peu de sa grâce au prince Mychkine, sauvant l’ensem­ble du désas­tre. Adapter Dos­toïevs­ki sans argent : pari encore plus fou ? Ou, au con­traire, geste d’hu­mil­ité : ici, choisir un seul épisode du roman (la soirée d’an­niver­saire de Nas­tas­sia Philip­pov­na), c’est recon­naître que l’on ne pour­ra pas tout adapter, que l’on ne pour­ra pas ren­dre compte de tout l’e­sprit d’une œuvre. C’est refuser de pré­ten­dre qu’un long métrage puisse suf­fire à égaler une somme romanesque aus­si mon­u­men­tale.

Soit un choix ini­tial : se con­cen­tr­er sur l’épisode de la fin du pre­mier livre de L’Id­iot, et le met­tre en scène dans un décor unique, assez atem­porel – celui d’un apparte­ment bour­geois. Nas­tas­sia Philip­pov­na, qu’in­car­ne Jeanne Bal­ibar, y donne une récep­tion qui s’ou­vre sur un petit jeu inof­fen­sif (un tour de table où cha­cun doit racon­ter la pire action qu’il ait jamais com­mise), se pour­suit en jeu cru­el, pour se ter­min­er en vaste scan­dale – et en échec général­isé. L’en­jeu appar­ent de ce «film-séquence» (c’est ain­si que Léon le définit) est le choix que Nas­tas­sia doit opér­er entre ses qua­tre pré­ten­dants : un ancien pro­tecteur qui souhaite se débar­rass­er d’elle, un jeune homme qui espère une dot, un beau ténébreux sincère­ment épris, et le prince Mychkine, «l’id­iot» dont tout le monde se moque, et qui espère pou­voir «sauver» Nas­tas­sia des trois autres.

Le côté “fauché” de l’ensem­ble est plutôt sym­pa­thique ; on y devine une envie sincère de faire ce film – quelles qu’en soient les con­di­tions budgé­taires –, et un réel plaisir pris à le faire comme ça, avec peu de gens, presque entre amis. Et, surtout, le manque de moyens joue en faveur d’une épure formelle qui sert bien les inten­tions de l’adap­ta­tion. Noir et blanc sobre, décor unique, troupe de comé­di­ens soudés et peu nom­breux… La sim­plic­ité est aus­si un par­ti pris esthé­tique, qui met d’au­tant mieux en valeur le tableau fausse­ment lisse d’une petite société qui cache con­stam­ment ses pro­pres effrite­ments. Les arti­fices, les rus­es, les com­pli­ca­tions ne se mon­trent pas ; ils habitent les paroles, ou les esprits – mais, en apparence, tout va de soi. En apparence, tout est beau, soigné, et aus­si envoû­tant que la sou­veraine Jeanne Bal­ibar. Le film pour­ra dès lors se faire le réc­it d’un dérè­gle­ment et d’une dégra­da­tion, l’air de rien, d’un mécan­isme apparem­ment infail­li­ble – le réc­it du retour bru­tal d’une pro­fondeur trag­ique que les règles du paraître ont mal réus­si à mas­quer.

Sub­til dérè­gle­ment, aus­si, que cette util­i­sa­tion de la musique de piano – appar­ent fond sonore venant de la pièce à côté, mais qui rythme con­stam­ment l’in­trigue et ses rebondisse­ments. Elle vient com­pléter et enrichir le tra­vail des voix, aux dic­tio­ns sur­prenantes, à la fois vraies et invraisem­blables. Les effets de réponse, d’at­tente, de sol­lic­i­ta­tion, et de manip­u­la­tion, passent essen­tielle­ment par la parole, qui révèle autant qu’elle déforme, qui dit vrai autant qu’elle sonne faux. Avoir su en ren­dre compte est l’un des mérites de cet Idiot. C’est un film de joueur, un film à risques. Que le pari soit gag­né ou per­du importe peut-être peu ; le seul fait qu’il ait été for­mulé est déjà digne d’in­térêt.

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