Adoration

Adoration

de Atom Egoyan

  • Adoration
  • Canada2008
  • Réalisation : Atom Egoyan
  • Scénario : Atom Egoyan
  • Image : Paul Sarossy
  • Montage : Susan Shipton
  • Musique : Mychael Danna
  • Producteur(s) : Atom Egoyan, Simone Urdi, Jennifer Weiss
  • Interprétation : Arsinée Khanjian (Sabine), Scott Speedman (Tom), Rachel Blanchard (Rachel), Noam Jenkins (Sami), Devon Bostick (Simon)...
  • Date de sortie : 15 avril 2009
  • Durée : 1h40

Adoration

de Atom Egoyan

Atomisation des regards


Atomisation des regards

Ado­ra­tion a tout du repli défen­sif. Après une escapade peu con­va­in­cante aux États-Unis (La Vérité nue) et l’exploitation de formes nar­ra­tives moins strat­i­fiées qu’auparavant, Atom Egoy­an revient à ses soubasse­ments théoriques pre­miers. Renouant avec une com­plex­ité de réc­it par­fois déroutante, le cinéaste cana­di­en étaye une réflex­ion sur les déter­min­ismes tech­nologiques et leurs con­séquences sociales. Il ne parvient cepen­dant pas à retrou­ver l’étrange cli­mat d’un Exot­i­ca et livre un objet dont les inten­tions devan­cent en per­ma­nence l’image.

Le mythe de la cyberné­tique cher à Nor­bert Wiener a vécu. Le car­ac­tère fédéra­teur et con­ciliant du «vil­lage plané­taire» a péri­clité avant même que sa mise en ser­vice ne se démoc­ra­tise, réseau Inter­net en tête. Après une longue phase de croy­ance mythologique en la capac­ité des réseaux à retranch­er la part d’affreux chez l’homme (cette utopie naît au lende­main de la Sec­onde Guerre mon­di­ale), force est de con­stater que la méfi­ance a pris le pas sur la pure fas­ci­na­tion béate. Une méfi­ance qui s’est inten­si­fiée durant les années 1990, suite aux débâ­cles pro­pa­gan­distes de la guerre du Golfe – l’image n’est pas néces­saire­ment preuve absolue – et à la prise en main de plus en plus con­sciente des moyens de com­mu­ni­ca­tion par les util­isa­teurs eux-mêmes.

Cette décen­nie a été l’occasion pour Egoy­an de trac­er un sil­lon com­mun à la plu­part de ses films, tis­sant ain­si une longue réflex­ion sur les usages de la tech­nolo­gie en voie de numéri­sa­tion. Si cette inter­ro­ga­tion con­ser­vait encore un charme un peu exo­tique à cette époque, elle est aujourd’hui beau­coup plus prég­nante et assim­ilée. La grande dif­fi­culté pour un film de 2009 sur ce sujet est donc de réus­sir à garder le bon équili­bre entre adap­ta­tion rapi­de aux avancées tech­niques de l’Internet (Ado­ra­tion met en scène un sys­tème de visio-con­férence con­viant plus d’une dizaine d’interlocuteurs) et mise à dis­tance d’une cri­tique sys­té­ma­tique, d’autant moins con­va­in­cante que les con­nais­sances du spec­ta­teur en la matière vont crescen­do. Comme on pou­vait l’attendre d’un cinéaste aus­si sub­til, Ado­ra­tion n’est ni suran­né ni ridicule dans son traite­ment de la tech­nolo­gie. Cepen­dant, à l’instar d’un Redact­ed, le pro­pos reste très con­venu et ne sur­prend pour ain­si dire jamais.

Il appa­raît assez rapi­de­ment que le thème du panop­tisme numérique n’est finale­ment qu’accessoire et que la vidéo (qu’elle soit celle d’un télé­phone portable ou celle d’une web­cam à haute réso­lu­tion) fait fig­ure de gad­get dans la démon­stra­tion. Tout ce folk­lore tech­nologique se voit relégué à un rang pure­ment illus­tratif et n’est qu’un exem­ple par­mi d’autre des phénomènes qu’Egoyan met en exer­gue: les faux-sem­blants, les masques, les illu­sions et les fan­tasmes. Plusieurs per­son­nages se meu­vent dans les méan­dres d’un scé­nario en forme de puz­zle à recon­stituer, ajoutant ain­si une con­fu­sion spa­tio-tem­porelle à celle des iden­tités. En effet, chaque indi­vidu sem­ble porter en lui son dou­ble: Simon est un ado­les­cent sans his­toire de la ban­lieue rési­den­tielle de Toron­to et se trans­forme en affab­u­la­teur sur le net, Sabine est une enseignante de théâtre qui revêt dif­férents rôles pour tromper son monde et arriv­er à ses fins, le grand-père mourant de Simon con­te un passé fan­tas­mé… Quel que soit le sup­port des chimères, le sujet du film est la dis­tinc­tion entre les apparences sub­jec­tives et une illu­soire réal­ité, celle-ci s’avérant inex­orable­ment intan­gi­ble.

Cette dis­tor­sion des per­cep­tions est en sym­biose avec la forme même du film, ellip­tique et métaphorique. Mais comme cette con­stata­tion peut le laiss­er crain­dre, le film est sou­vent blo­qué à ce seul niveau théorique et n’accède que très rarement à l’émotion, d’où une fâcheuse ten­dance à la neurasthénie un peu vaine, légère­ment con­tre­bal­ancée par un traite­ment esthé­tique des plus réus­sis. Afin de con­traster avec la neu­tral­ité esthé­tique qu’impliquerait l’utilisation du réseau, Egoy­an a désiré met­tre de côté les caméras numériques et de tourn­er en 35mm pour ensuite mon­ter sur pel­licule. Un acte de foi fleu­rant bon la nos­tal­gie mais sus­cep­ti­ble de réveiller l’intérêt du spec­ta­teur assoupi: il est indis­cutable que le ren­du de lumière sur pel­licule per­met des con­trastes et des jeux de couleurs que le numérique n’atteint pas encore. Le directeur de la pho­togra­phie Paul Sarossy y excelle et délivre au fil des plans des ambiances tamisées et des voiles de lumière isolant tel ou tel élé­ment du cadre avec une grande finesse. Ren­forçant ain­si le car­ac­tère con­finé du film, presque autiste, la lumière con­court à dématéri­alis­er les rap­ports entre les indi­vidus, à les sépar­er de toute attache ras­sur­ante. Les per­son­nages s’inventent ain­si des drames, les mag­ni­fient et les drama­tisent afin de s’extraire de la lour­deur ou de l’inconfort de la sit­u­a­tion réelle. Nul doute qu’Atom Egoy­an par­don­nera à ses spec­ta­teurs d’effectuer le même trans­fert lors de la pro­jec­tion.

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