Un lac
  • Un lac
  • France2008
  • Réalisation : Philippe Grandrieux
  • Scénario : Philippe Grandrieux
  • Image : Philippe Grandrieux
  • Son : Valérie Thiébaut
  • Montage : Françoise Tourmen
  • Producteur(s) : Catherine Jacques
  • Interprétation : Dimitri Koubassov (Alexi, le frère), Natálie Řehořová (Hege, la sœur), Alexei Solonchev (Jurgen, l’étranger), Simone Hülsemann (la mère), Vitaly Kishchenko (le père), Arthur Semay (le petit frère)...
  • Distributeur : Shellac
  • Date de sortie : 18 mars 2009
  • Durée : 1h30

Liens sacrés


Liens sacrés

Cinq mem­bres d’une famille, les par­ents et leurs trois enfants, for­ment un tout avec leur envi­ron­nement. Le frère et la sœur entre­ti­en­nent un lien fusion­nel éprou­vé par l’arrivée d’un étranger. Tout l’éventail artis­tique de Philippe Grandrieux (ciné­ma avec La Vie nou­velle en 2005 ou Som­bre en 2002, mais aus­si art vidéo et instal­la­tions visuelles et sonores) se retrou­ve dans Un lac. Cette approche très plas­ti­ci­enne ne l’empêche pas ici de respecter la mise en œuvre d’un réc­it et de per­son­nages touchés par une poésie à la fois sen­su­al­iste et brute. Le film fut salué lors de la 65e Mostra de Venise où il a reçu la Men­tion Spé­ciale dans la caté­gorie Oriz­zon­ti.

Dans une mai­son isolée, près d’un lac encadré de froides mon­tagnes, vit donc une famille. Alexi (Dmit­ry Kubasov) et sa sœur Hege (Natálie Rehorová) entre­ti­en­nent un rap­port fusion­nel. L’étreinte qui scelle leur pre­mière cohab­i­ta­tion à l’écran est large­ment éro­tisée, autant par le fil­mage que par la matière sonore, ils sem­blent se fon­dre en un seul et même corps. Une mère aveu­gle, un père dis­cret et un frère plus jeune obser­vent en silence cet amour incon­trôlable.

La fac­ture visuelle est fidèle à la touche du cinéaste ; une image vac­il­lante qui tire bien sou­vent vers le flou. À ce pro­pos, il con­vient de not­er, pour soulign­er l’aspect très per­son­nel de sa démarche, que Philippe Grandrieux con­trôle lui-même l’image et le cadre. Le mon­tage déstruc­ture les gestes et les corps que le réal­isa­teur sem­ble vouloir épouser et ren­dre sen­si­bles pour le spec­ta­teur. Sur ce mode, la scène d’ouverture met en rap­port Alexi, le frère, et la nature. L’engagement du corps est cap­té avec force, à base de gros plans décon­stru­isant l’effort déployé pour abat­tre un arbre. À la chute de celui-ci, la caméra s’attarde en con­tre-plongée sur les cimes mou­vantes et le ciel. Ce rap­port avec la nature oscil­lant entre har­monie et lutte se per­pétue lorsque Alexi, sur le chemin du retour, est pris d’une crise d’épilepsie. Ses con­vul­sions for­ment un sar­cophage de neige, dans lequel il s’enfonce trag­ique­ment.

Aucune norme morale ne sem­ble avoir pénétré cet espace, une atmo­sphère prim­i­tive et ani­miste sem­ble lier les per­son­nages, aus­si bien entre eux qu’avec la nature. Une sorte de cos­mos orig­inel a cours ici et l’absence d’indication géo­graphique ou tem­porelle ren­force cet aspect. Le cast­ing à dom­i­nante Russe est une véri­ta­ble valeur ajoutée dans la mesure où il infuse une atmo­sphère d’étrangeté et de mys­ti­cisme. On pense for­cé­ment à Tarkovs­ki, notam­ment au Miroir mais aus­si à Solaris, dans cette rela­tion à un lieu qui fait fig­ure de cen­tre de grav­ité (la mai­son, l’étendue d’eau, la forêt) et que l’on ne quitte que dans un geste d’arrachement. L’attachement à ces liens famil­i­aux sacrés ren­voie quant à lui à Alexan­dre Sok­ourov, par­ti­c­ulière­ment à Mère et fils (1997) et Père et fils (2003). L’analogie avec ce dernier peut se pour­suiv­re par les scènes d’intérieurs où les con­tours des vis­ages et des corps plongés dans l’obscurité sont justes dess­inés par des lumières ocre. On peut con­sid­ér­er que le ciné­ma de Philippe Grandrieux tend, comme pour ces deux réal­isa­teurs russ­es, vers une recherche de la pureté.

Cette famille isolée voit arriv­er Jur­gen (Alex­eï Solonchev), une fig­ure de l’étranger à la beauté ani­male ; son appari­tion à Alexi est véri­ta­ble­ment traitée sur le mode de la vis­i­ta­tion. La seule indi­ca­tion est qu’il « vient pour le bois ». En un sim­ple champ-con­trechamp puis en les réu­nis­sant dans le cadre, l’esthétique vibrante parvient à faire ressen­tir le trou­ble qui émane de la ren­con­tre de Hege avec Jur­gen : une sorte d’apparition mutuelle. Se situe ici la dynamique dra­ma­tique du film, cet adju­vant entraîne une mod­i­fi­ca­tion de rap­ports qui sem­blent instal­lés au bord du lac depuis et pour tou­jours. L’irrépressible et réciproque atti­rance de Hege pour Jur­gen, bien­tôt con­som­mée, met Alexi à l’épreuve d’une ter­ri­ble jalousie et d’un sen­ti­ment de perte, de sa sœur, de lui-même et d’un lieu.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Malgré la nuit
Malgré la nuit
26e FIDMarseille
26e FIDMarseille
Philippe Grandrieux
Philippe Grandrieux
Un lac
Un lac
La Vie nouvelle
La Vie nouvelle