© Sony Pictures Releasing France
L’Enquête

L’Enquête

de Tom Tykwer

  • L’Enquête
  • (The International)
  • États-Unis d'Amérique, Allemagne, Royaume-Uni2009
  • Réalisation : Tom Tykwer
  • Scénario : Eric Singer
  • Image : Frank Griebe
  • Montage : Mathilde Bonnefoy
  • Musique : Reinhold Heil, Johnny Klimek, Tom Tykwer
  • Producteur(s) : Charles Roven, Richard Suckle, Lloyd Phillips
  • Interprétation : Clive Owen (Louis Salinger), Naomi Watts (Eleanor Whitman), Armin Mueller-Stahl (Wilhelm Wexler), Ulrich Thomsen (Jonas Skarssen), Brian F. O'Byrne (le tueur)...
  • Distributeur : Sony Pictures Releasing France
  • Date de sortie : 11 mars 2009
  • Durée : 1h58

L’Enquête

de Tom Tykwer

Hold-up raté sur une idée en or


Hold-up raté sur une idée en or

Réal­isa­teur d’une adap­ta­tion pas franche­ment con­va­in­cante d’un clas­sique de la lit­téra­ture européenne, l’Allemand Tom Tyk­w­er ne sem­blait pas le mieux indiqué pour met­tre en scène la com­plex­ité des méan­dres de la finance inter­na­tionale. C’est pour­tant à lui qu’échoit la lourde tâche de sign­er le pre­mier film hol­ly­woo­d­i­en s’attaquant de front à ce prob­lème d’une brûlante actu­al­ité. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le résul­tat n’est pas à la hau­teur des attentes, et encore moins à celle du sujet.

L’Enquête s’inspire large­ment d’un scan­dale reten­tis­sant: au début des années 1990, la fer­me­ture de la Bank of Cred­it & Com­merce Inter­na­tion­al, ou BCCI – qui fut surnom­mée «Bank of Crooks and Cocaine Inter­na­tion­al», soit, en français, Banque Inter­na­tionale des Escrocs et de la Cocaïne – con­sti­tua la plus grande fail­lite fraud­uleuse du XXe siè­cle, et lais­sa sur la paille de nom­breux petits épargnants (cent vingt mille pour le seul Roy­aume-Uni). La banque était forte­ment sus­pec­tée de blanchir l’argent de la drogue, de financer le ter­ror­isme et le traf­ic d’armes, et d’être impliquée dans le scan­dale de l’I­ran­gate qui vit vac­iller l’administration Bush-père à la fin des années 1980. Le film ne s’aventure hélas pas bien loin dans les ram­i­fi­ca­tions poli­tiques de l’affaire: comme l’indique son titre français, il se con­cen­tre sur les efforts con­jugués d’un agent d’Interpol et d’une assis­tante du dis­trict attor­ney de Man­hat­tan pour incrim­in­er une banque lux­em­bour­geoise, l’In­ter­na­tion­al Bank of Busi­ness and Cred­it, dont le sigle fait office de clin d’œil trans­par­ent.

Mal­gré sa rel­a­tive frilosité, L’Enquête sem­ble à pre­mière vue tomber à pic en ces temps de crise finan­cière inter­na­tionale: c’est ain­si la pre­mière fois, dans un film améri­cain à grand bud­get, qu’une banque n’est pas mon­trée comme un sim­ple lieu à bra­quer, ou comme le com­plice effacé des habituels méchants ciné­matographiques (mafiosi, mil­liar­daires méga­lo­manes et autres politi­ciens com­plo­teurs), mais comme la véri­ta­ble source du mal : une multi­na­tionale aux pou­voirs incom­men­su­rables, représen­tée par des ges­tion­naires sans con­science, et dont les véri­ta­bles actions et des­seins échap­pent à la vue et au con­trôle des citoyens – sans même par­ler des déposants. Le film développe par ailleurs une idée per­ti­nente: le pou­voir résiderait désor­mais plus dans la créance que dans l’argent lui-même. Si la banque véreuse cherche à con­trôler du traf­ic d’armes à des­ti­na­tion du Tiers Monde, ce n’est pas tant pour les prof­its immé­di­ats qu’elle pour­ra en tir­er que pour la pres­sion immense qu’elle exercera sur ces pays par le con­trôle de leur dette extérieure.

Les impres­sions lais­sées par les pre­mières min­utes du film sont plutôt bonnes : l’intrigue démar­rant au beau milieu d’une enquête qui pié­tine depuis deux ans, le spec­ta­teur est directe­ment plongé dans l’action. La sécher­esse du ton laisse présager le meilleur, d’autant qu’aucune idylle ne se pro­file à l’horizon, mal­gré le choix d’interprètes glam­our. De fait, on ne ver­ra pas flirter Clive Owen et Nao­mi Watts, la vie per­son­nelle de leurs per­son­nages restant large­ment dans l’ombre : un choix bien­venu qui évite d’alourdir l’histoire. Le choix des pro­tag­o­nistes est égale­ment bien pen­sé: l’agent d’Interpol et la jeune pro­cureur améri­caine se heur­tent sys­té­ma­tique­ment aux juri­dic­tions de cha­cun des pays où leur enquête les mène, ce qui, en plus d’entraîner leur com­préhen­si­ble frus­tra­tion et de com­pli­quer l’intrigue à souhait, per­met de ren­dre compte de la dif­fi­culté de décou­vrir et de punir les exac­tions d’organisations qui ignorent les fron­tières.

Hélas, les lim­ites de la mise en scène de Tyk­w­er ne tar­dent pas à se faire sen­tir. D’abord, par l’usage mal­adroit d’une musique omniprésente cen­sée ryth­mer l’intrigue, et qu’il a lui-même co-com­posée. Mais c’est son inca­pac­ité à faire sen­tir les lieux qui frappe le plus. Les enquê­teurs vont de Berlin à Istan­bul, en pas­sant par le Lux­em­bourg, Lyon, Milan et New York, sans que jamais on n’ait l’impression qu’ils ont changé de pays. La vis­ite par l’enquêteur du siège de la banque lux­em­bour­geoise était pour­tant promet­teuse : par la sim­ple cap­ta­tion de l’architecture ultra-con­tem­po­raine de l’immeuble, tout en verre et en sur­faces réfléchissantes, de son mobili­er design et dépouil­lé et de ses hôt­esses souri­antes et céré­monieuses, Tyk­w­er par­ve­nait à sug­gér­er tout le para­doxe d’un sys­tème d’autant plus opaque qu’il se présente comme ouvert et trans­par­ent. Mais il faut vite déchanter: la réus­site de cette séquence était involon­taire, car après avoir quit­té le build­ing de la banque la mise en scène demeure dés­espéré­ment lisse et imper­son­nelle. L’insertion de quelques plans de coupe à col­oration touris­tique n’empêche pas la plat­i­tude de la réal­i­sa­tion de ren­dre tous les lieux inter­change­ables. C’est encore plus gênant lors des scènes d’action, où la com­para­i­son avec le ciné­ma de Paul Green­grass et notam­ment de la trilo­gie des Jason Bourne, qui con­stitue un des hori­zons évi­dents de L’Enquête, est écras­ante pour ce dernier: quand Green­grass fai­sait de la gare de Water­loo un per­son­nage à part entière dans une scène au sus­pense remar­quable de La Vengeance dans la peau, le mon­tage brouil­lon de L’Enquête gâche en grande par­tie le poten­tiel ciné­matographique du musée Guggen­heim, où se situe la prin­ci­pale scène du film.

Et ce n’est pas le scé­nario qui vien­dra sauver l’affaire, le débu­tant Eric Singer accu­mu­lant les erreurs et les sim­pli­fi­ca­tions grossières. Il parsème ses dia­logues de répliques impos­si­bles bal­ancées avec un sérieux papal[ref]«On peut crois­er son des­tin sur le chemin où on croy­ait le fuir» ou encore «Le plus dif­fi­cile dans la vie et de savoir quels ponts tu tra­vers­es et quels ponts tu brûles»…[/ref]. Pour les besoins de son dénoue­ment, il fait com­met­tre une erreur mon­u­men­tale au respon­s­able de la sécu­rité d’IBCC, en le faisant se ren­dre à un ren­dez-vous où il a tout intérêt à ne pas se présen­ter et à laiss­er faire ses hommes de main. Surtout, son scé­nario tout entier repose sur deux propo­si­tions totale­ment invraisem­blables.

Pre­mière­ment, il est idiot d’imaginer qu’une insti­tu­tion finan­cière ayant pignon sur rue, aus­si cor­rompue et amorale qu’elle soit en réal­ité, choi­sisse sys­té­ma­tique­ment de recourir à des tueurs à gages et à des assas­si­nats poli­tiques publics, alors que tout leur pou­voir repose sur le secret et l’absence de vagues… Dans l’affaire de la BCCI, un seul assas­si­nat a été évo­qué – celui du frère du dirigeant d’une fil­iale à Karachi, et cer­taine­ment pas celui d’un polici­er ou d’un homme poli­tique présen­té dans le film comme le «futur Pre­mier min­istre ital­ien»[ref]Faisant décidé­ment feu de tout bois, le scé­nar­iste va jusqu’à ressus­citer les Brigades Rouges pour servir d’alibi à la banque![/ref]! On sait désor­mais que les moyens de pres­sion et de coerci­tion ont bien évolué depuis la grande époque d’À cause d’un assas­si­nat: ce ne sont pas des assas­sins qui sont venus à bout d’un Denis Robert, mais des légions d’avocats!

Deux­ième­ment, l’idée que des élec­trons libres privés du sou­tien de leurs hiérar­chies puis­sent tenir tête à une organ­i­sa­tion dont les moyens et l’absence de scrupules parais­sent illim­ités relève du pur fan­tasme ciné­matographique, poussé ici dans ses derniers retranche­ments. On est loin des enquêtes fas­ti­dieuses du monde réel, où tout un appareil polici­er et judi­ci­aire est mobil­isé pour recueil­lir des témoignages et pour effectuer des recoupe­ments ingrats de doc­u­ments admin­is­trat­ifs et de for­mu­laires ban­caires. On ne demandait pas for­cé­ment à Tyk­w­er de sign­er un nou­veau Zodi­ac, mais com­ment ne pas tiquer quand, à lui seul[ref]On ne compte pas Nao­mi Watts, qui pour­rait dif­fi­cile­ment avoir moins de choses à dire et à faire – sa grande scène la mon­tre en train d’envoyer des SMS.[/ref] et par la grâce de sa per­sévérance et de son intu­ition, le per­son­nage de Clive Owen décou­vre la vérité et rend jus­tice tel un Ter­mi­na­tor habil­lé par un grand cou­turi­er? Il n’y a qu’à regarder les images qui illus­trent cet arti­cle: voilà un polici­er suren­traîné qui passe son temps à se promen­er au milieu de la foule, que ce soit dans les rues de Milan ou sur les marchés d’Istanbul, avec son arme au poing.

C’est tout le prob­lème du film de Tyk­w­er. Alors qu’il sem­blait s’orienter vers une con­clu­sion courageuse­ment pes­simiste où, un peu comme dans Lord of War, le sys­tème tout entier aurait été mon­tré comme trop cor­rompu pour que les actions d’une poignée de fonc­tion­naires zélés y puis­sent chang­er quoi que ce soit, il rejoint très rapi­de­ment les rails du film d’action hol­ly­woo­d­i­en stan­dard, au mépris des nuances et de la crédi­bil­ité la plus élé­men­taire. On com­prend mieux cette ori­en­ta­tion quand on sait que L’En­quête a été large­ment retournée suite à des pro­jec­tions-tests déce­vantes: le pub­lic améri­cain récla­mait plus d’action, et l’équipe du film pas­sa donc six mois à le ren­dre plus spec­tac­u­laire – ren­dant ain­si grotesque le pré­ten­du “morceau de bravoure”, quand des dizaines d’hommes de main armés de mitrailleuses font irrup­tion dans le musée Guggen­heim à New York et y déclenchent une inter­minable fusil­lade.

En se pli­ant ain­si aux con­traintes du marché, en leur sac­ri­fi­ant toute per­ti­nence, les auteurs et pro­duc­teurs du film en ont aus­si sup­primé toute la portée. Ajoutez à cela une morale dou­teuse – ce sont des mafiosi, dont le pré­ten­du «sens de la famille» et «de l’honneur» con­tre­bal­an­cent dans le film le cynisme froid des ban­quiers, qui aideront notre héros à faire tri­om­pher la jus­tice – et l’utilisation non prob­lé­ma­tisée de la para­noïa sécu­ri­taire con­tem­po­raine – le tueur est iden­ti­fié grâce aux por­tiques et aux caméras de sur­veil­lance d’un aéro­port –, et vous com­pren­drez qu’il n’y a aucun courage dans cette Enquête, dont l’adéquation avec l’actualité ne relève que d’un oppor­tunisme glaçant.

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