Je te mangerais

Je te mangerais

de Sophie Laloy

  • Je te mangerais
  • France2009
  • Réalisation : Sophie Laloy
  • Scénario : Sophie Laloy, Jean-Luc Gaget, Éric Véniard
  • Image : Marc Tévanian
  • Montage : Agathe Cauvin
  • Producteur(s) : Louis Becker
  • Interprétation : Judith Davis (Marie), Isild Le Besco (Emma), Johan Libéreau (Sami), Édith Scob (Mlle Lainé), Marc Chapiteau (le père de Marie), Fabienne Babe (la mère de Marie)...
  • Date de sortie : 11 mars 2009
  • Durée : 1h36

Je te mangerais

de Sophie Laloy

Jeux à quatre mains


Jeux à quatre mains

Pre­mier long métrage de Sophie Laloy, Je te mangerais traite avec sen­si­bil­ité de la rela­tion tumultueuse de deux étu­di­antes lyon­nais­es, Emma (Isild Le Besco) et Marie (Judith Davis). Tour à tour amies, amantes et enne­mies, les deux jeunes femmes ver­ront leur affec­tion mutuelle se déliter au rythme de con­cer­tos pour piano joués la rage au ven­tre. Volon­tiers intimiste, ce drame psy­chologique déroule une par­ti­tion con­va­in­cante autour des thèmes de la con­fu­sion des gen­res et des pas­sions voraces. D’Emma ou de Marie, laque­lle en sor­ti­ra indemne ?

Il y a d’abord l’audace du titre : Je te mangerais. À la lim­ite de la men­ace car­ni­vore… Sauf que, con­di­tion­nel oblige, on se doute qu’il ne peut s’agir là que d’un fan­tasme inas­sou­vi. Pour­tant, pen­dant une frac­tion sec­onde, on se sur­prend à penser à Trou­ble Every Day de Claire Denis et à l’indécence de ce cou­ple de fauves car­nassiers assoif­fés de sexe, Shane (Vin­cent Gal­lo) et Coré (Béa­trice Dalle). Fort heureuse­ment, même si l’intrigue de Je te mangerais gravite autour des appétits sex­uels d’Emma et de Marie, il ne verse pas dans la tragédie anthro­pophage. Il s’agit plutôt d’une chronique urbaine assez ordi­naire. Celle d’une ami­tié amoureuse tour­nant au vinai­gre et dont l’enjeu est cette absorp­tion toute sym­bol­ique : dévor­er psy­chologique­ment l’Autre.

Avant d’en arriv­er aux mains et aux coups bas, Emma et Marie vivent dans un pre­mier temps en har­monie. Amies d’enfance per­dues de vue pen­dant un temps, les deux jeunes filles se retrou­vent sous le même toit lorsque Marie débar­que à Lyon pour y inté­gr­er le Con­ser­va­toire. Quit­tant papa, maman, et du même coup sa petite ville de cam­pagne, Marie est bien décidée à hon­or­er son titre tout neuf d’« espoir du monde de la musique ». Ses pro­fesseurs sont là pour la guider dans cette voie, Mlle Lainé en tête (par­faite Édith Scob). Au tout début, face à la pâle blondeur d’Emma dis­ci­plinée en chignon strict, Marie fait presque fig­ure de gamine un peu gauche. L’une a la douceur inquié­tante et le sérieux rigide d’une étu­di­ante en médecine soli­taire et sûre d’elle-même. L’autre a des restes d’enfance dans les traits et l’envie de cro­quer la vie à pleine dents, mal­gré la rigueur exigée par ses études de piano.

Emma et Marie, le jour et la nuit. Cou­vée par cette grande sœur de sub­sti­tu­tion, Marie répète sans relâche ses morceaux : plusieurs pièces du Car­naval de Schu­mann, et aus­si, Pavane pour une infante défunte de Rav­el. Rapi­de­ment pour­tant, sa déter­mi­na­tion se trou­ve par­a­sitée par les désirs saphiques qui l’agitent en présence d’Emma. Elle refoule cette rela­tion à peine con­som­mée en se jetant dans les bras de Sami, gen­til prodi­ge amoureux. Sous-jacente, la ques­tion que sem­ble rumin­er Marie serait de savoir si son pen­chant les­bi­en n’était qu’un égare­ment pas­sager. Apparem­ment oui. Mais si tel est le cas, pourquoi prend-elle plus tard un malin plaisir à revenir auprès d’Emma, à s’exhiber sous ses yeux, jusqu’à finir par l’humilier et se délecter de pou­voir enfin invers­er leur rap­port dom­i­nante-dom­inée ? Si noble soit-elle, son ambi­tion de pianiste ne flirte-t-elle pas avec l’égoïsme d’une enfant gâtée, trop cen­trée sur elle-même pour savoir com­patir à la peine des autres ?

Jamais com­plaisante avec ses per­son­nages, Sophie Laloy a l’intelligence d’aborder l’homosexualité fémi­nine sans tabou ni fan­tas­magorie. S’inspirant vis­i­ble­ment de sa pro­pre vie[ref]Avant ses études à la Fémis au départe­ment Son, Sophie Laloy a en effet été élève au Con­ser­va­toire de Lyon.[/ref], la réal­isatrice a su de toute évi­dence s’en détach­er pour offrir à ses jeunes actri­ces la lib­erté néces­saire pour s’apprivoiser et met­tre au dia­pa­son la richesse de leur jeu. Si Judith Davis inter­prète ici son pre­mier grand rôle dans un long métrage de fic­tion, elle n’a aucune­ment à rou­gir face au tal­ent avéré de sa parte­naire. Mag­nifique­ment incar­née par Isild Le Besco, Emma a des allures d’héroïne polan­ski­enne. L’aura trou­blante de Carol/Catherine Deneuve sem­ble à plusieurs repris­es flot­ter entre les hauts murs aux couleurs som­bres de l’appartement[ref]Référence est faite ici au film Répul­sion (1966).[/ref]. Mais la folle pos­ses­siv­ité d’Emma n’est en aucun cas pure névrose. Mal­gré ses com­porte­ments exces­sifs, et, au-delà de ses préférences sex­uelles, Emma n’est autre qu’une abîmée de la vie, une orphe­line brisée à l’intérieur (« Les échecs, ça use », lance-t-elle avec une rancœur lucide). Loin d’être pathé­tique, son hys­térie n’est que l’expression de cette douleur de la soli­tude qui la pousse à vouloir irré­press­ible­ment « s’accrocher à quelqu’un ». Jusqu’au dés­espoir d’une dernière valse exé­cutée en solo dans une robe rouge sang.

Bémol regret­table mais com­mun à beau­coup de pre­miers films: Je te mangerais aurait gag­né en inten­sité en s’allégeant de quelques séquences longuettes et répéti­tives. Il révèle toute­fois un vrai regard de cinéaste, riche en émo­tions (out­re les larmes et la colère, des éclats de rire ten­dres parsè­ment l’ensemble) et en références (musi­cales, pic­turales et ciné­matographiques). Par endroits, l’atmosphère qua­si irréelle déroute, mais s’accorde rel­a­tive­ment bien à l’esprit de la ville, recon­naiss­able notam­ment pour ses pentes de la Croix Rousse, mon­trées à l’aube dans des tonal­ités gris-bleu. Gra­cieux et mélan­col­ique, à l’image du film tout entier.

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