Les Ensorcelés

Les Ensorcelés

de Vincente Minnelli

  • Les Ensorcelés
  • (The Bad and the Beautiful)
  • États-Unis1953
  • Réalisation : Vincente Minnelli
  • Scénario : Charles Schnee
  • Image : Robert Surtees
  • Montage : Conrad A. Nervig
  • Musique : David Raksin
  • Producteur(s) : John Houseman
  • Interprétation : Kirk Douglas (Jonathan Shields), Walter Pidgeon (Harry Pebel), Lana Turner (Georgia Lorrison), Barry Sullivan (Fred Amiel), Dick Powell (James Lee Bartlow), Gloria Grahame (Rosemary Bartlow)
  • Date de sortie : 28 janvier 2009
  • Durée : 1h58

Les Ensorcelés

de Vincente Minnelli

Fragments d'Hollywood


Fragments d'Hollywood

Prob­a­ble­ment con­sid­éré à juste titre comme le plus grand film de Vin­cente Min­nel­li, Les Ensor­celés est surtout une mag­nifique pein­ture d’Hol­ly­wood: trahi­son, déchéance et manip­u­la­tion sont au cen­tre de cet exer­ci­ce de style d’une grande vir­tu­osité, servi par des acteurs au som­met, Lana Turn­er en tête.

Har­ry Pebel, Geor­gia Lor­ri­son et Fred Amiel ont tous trois deux gros points com­muns: avoir réus­si dans l’u­nivers impi­toy­able d’Hol­ly­wood et avoir longue­ment côtoyé Jonathan Shields (Kirk Dou­glas), pro­duc­teur méga­lo, impi­toy­able, red­outé puis déchu, à qui ils doivent une par­tie non nég­lige­able de leur réus­site. Les années ont passé et l’amer­tume nour­rie par les trahisons suc­ces­sives a défini­tive­ment pris le pas sur tout autre sen­ti­ment. Alors sol­lic­ité pour col­la­bor­er de nou­veau avec l’homme mau­dit du sep­tième art, cha­cun va se remé­mor­er – par le biais de trois longs flash-backs suc­ces­sifs – l’ensem­ble des événe­ments qui ont causé cette irrémé­di­a­ble rup­ture.

Si les films entière­ment con­stru­its en flash-backs se répan­dent de plus en plus au début des années 1950, notam­ment grâce à Joseph L. Mankiewicz qui en a fait l’une de ses mar­ques de fab­rique par le biais de trois films remar­quables (Chaînes con­ju­gales en 1949, Eve en 1950, La Comtesse aux pieds nus en 1954), une cer­taine linéar­ité du réc­it con­tin­ue de ras­sur­er le pub­lic et donc les pro­duc­teurs. Une fois n’est pas cou­tume, cer­tains met­teurs en scène font véri­ta­ble­ment fig­ures de précurseurs (Orson Welles avec Cit­i­zen Kane en 1940, Otto Pre­minger avec Lau­ra en 1944) en ten­tant de dyna­miter les codes. Mais ici, c’est la ques­tion de la sub­jec­tiv­ité – tout comme dans Chaînes con­ju­gales ou plus tard dans Les Girls de George Cukor (1957) – qui sert de fil con­duc­teur à la cohab­i­ta­tion de ces trois témoignages, cen­sés se com­pléter pour ren­dre moins frag­men­taire la vision que le spec­ta­teur aura de Jonathan Shields.

Fig­ure de grandeur, source de haine comme de fas­ci­na­tion (d’où le titre orig­i­nal, bien plus représen­tatif, The Bad and the Beau­ti­ful), ce per­son­nage de pro­duc­teur manip­u­la­teur, n’ex­iste qu’à tra­vers la représen­ta­tion que s’en font ses trois anciens parte­naires. Selon le même sché­ma, cha­cun – du réal­isa­teur à l’écrivain en pas­sant par l’ac­trice – va revivre suc­ces­sive­ment la ren­con­tre, l’apothéose puis la dégra­da­tion d’une rela­tion qui les a pour­tant amenés au som­met de la gloire. Ce n’est donc pas sans une cer­taine mélan­col­ie que Vin­cente Min­nel­li dépeint l’u­nivers impi­toy­able d’Hol­ly­wood qui fab­rique aus­si vite qu’il brise les objets d’ado­ra­tion. Au cen­tre du film, le per­son­nage de Geor­gia Lar­ri­son est cer­taine­ment le plus réus­si. Inspirée de Diana Bar­ry­more, fille de l’ac­teur John Bar­ry­more, ce per­son­nage est inter­prété avec une justesse décon­cer­tante par la més­es­timée Lana Turn­er. Actrice frag­ile mal­menée par les hommes, elle est le pen­dant prob­a­ble d’une Judy Gar­land à laque­lle le réal­isa­teur fut mar­ié et annonce – en fil­igrane – le per­son­nage que Lana Turn­er incar­n­era quelques années plus tard dans Mirage de la vie de Dou­glas Sirk.

Alors qu’en 1952, Hol­ly­wood est en plein âge d’or, Vin­cente Min­nel­li, oscarisé à plusieurs repris­es, n’hésite pas à dyna­miter une représen­ta­tion com­plète­ment idéal­isée du star-sys­tem. Du pro­duc­teur qui n’hésite pas à répéter inlass­able­ment son ambi­tion de faire des recettes au mépris de la recon­nais­sance artis­tique à l’hu­mil­i­a­tion subie par ceux qui s’in­vestis­sent trop per­son­nelle­ment dans des pro­jets trop grands pour eux, l’in­dus­trie ciné­matographique la plus puis­sante au monde n’a vis­i­ble­ment rien du for­mi­da­ble ter­rain de jeu que cer­tains se plaisent à imag­in­er: le sui­cide, l’al­cool, l’adultère et la mort jalon­nent sans effet de sur­drama­ti­sa­tion le quo­ti­di­en de cha­cun.

Enfin, Les Ensor­celés est une admirable démon­stra­tion du savoir-faire de Vin­cente Min­nel­li au niveau dra­ma­tique et ciné­matographique. Lui qui n’a pas tou­jours cher­ché la facil­ité (en réal­isant par exem­ple pour son pre­mier film, une comédie musi­cale entière­ment jouée par des acteurs noirs, Un petit coin aux Cieux en 1944) et qui a su faire preuve de brio dans des gen­res très dif­férents (la comédie musi­cale, le drame ou même la comédie avec l’ex­cel­lent mais mécon­nu Qu’est-ce que maman com­prend à l’amour ?), Min­nel­li n’hésite pas à mêler l’ironie vir­tu­ose à une émo­tion plus retenue, tout en com­posant de véri­ta­bles tableaux où il célèbre inlass­able­ment le ciné­ma comme art du faux. Une belle manière de déclar­er son amour.

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