Nuit de chien

Nuit de chien

de Werner Schroeter

  • Nuit de chien
  • France, Portugal, Allemagne2008
  • Réalisation : Werner Schroeter
  • Scénario : Gilles Taurand, Werner Schroeter
  • d'après : le roman Para Esta Noche
  • de : Juan Carlos Onetti
  • Image : Thomas Plenert
  • Montage : Julia Gregory, Bilbo Calvez
  • Musique : Eberhard Kloke
  • Producteur(s) : Paulo Branco
  • Interprétation : Pascal Greggory (Ossorio), Bruno Todeschini (Morasan), Amira Casar (Irène), Éric Caravaca (Villar), Nathalie Delon (Mme Risso), Marc Barbé (Vargas), Jean-François Stévenin (Martins), Bulle Ogier (Dona Inès), Laura Martin (Victoria), Sami Frey (Barcala)...
  • Distributeur : Alfama Films
  • Date de sortie : 7 janvier 2009
  • Durée : 2h

Nuit de chien

de Werner Schroeter

« Cette nuit personne ne dort »


« Cette nuit personne ne dort »

Avec seule­ment deux films en plus de vingt ans (Mali­na en 1991 et Deux en 2002), les pris­es de paroles de Wern­er Schroeter, fig­ure du Nou­veau Ciné­ma alle­mand avec Fass­binder, Her­zog ou Sanders-Brahms, sont rares et sus­ci­tent donc une cer­taine attente. Le cinéaste s’est vu décern­er le Lion spé­cial du Jury à la dernière Mostra de Venise où Nuit de chien était en com­péti­tion offi­cielle. Il s’agit d’une œuvre cauchemardesque où l’amour est per­cuté de plein fou­et par un monde en déchéance. Baroque et ban­cal, som­bre et anar­chiste, il est aus­si dif­fi­cile d’être pleine­ment con­va­in­cu que de nier les ful­gu­rances de la mise en scène et la capac­ité à installer une étrange atmo­sphère.

La sit­u­a­tion de départ est des plus limpi­des, Osso­rio (Pas­cal Greg­gory) est de retour dans une ville assiégée et ter­ror­isée afin de retrou­ver celle qu’il aime, Clara, pour fuir par un navire par­tant à l’aube. C’est donc le réc­it d’une nuit de cet homme dans un monde déliques­cent et cor­rompu ; le dic­ta­teur Bar­cala est déchu, la mil­ice de Morasan ter­rorise la ville. Les gens ne sont pas là, Clara la pre­mière, les ren­dez-vous man­qués, les liens inter­per­son­nels sont mar­qués par une impi­toy­able ver­sa­til­ité. « C’est la fin » dit une femme, « Qui donne les ordres ? » demande Osso­rio en fix­ant mécanique­ment son regard vers le château. Logique kafkaïenne et agisse­ments absur­des dans un monde de cauchemar en train de som­br­er, ceci sans laiss­er entrevoir l’espoir d’une quel­conque renais­sance radieuse. Char­mante ambiance…

Ce train aux vit­res entravées par lequel le per­son­nage prin­ci­pal arrive, les appari­tions récur­rentes d’un vendeur de bal­lons aux couleurs de l’oriflamme du IIIe Reich, les flux de réfugiés, cette atmo­sphère déca­dente de fin de règne dic­ta­to­r­i­al où il s’agit de sauver, indi­vidu­elle­ment et col­lec­tive­ment, ce qui peut l’être. Les référents his­toriques de Wern­er Schroeter, né en 1945, s’imposent avec évi­dence et tour­nent autour du ressasse­ment obses­sion­nel du passé alle­mand, côté face som­bre et trau­ma­tique. Un taxi ne s’émeut pas d’avoir ren­vers­er un réfugié, la dig­nité et l’intégrité des corps et des êtres ne sont plus de rigueur. Dans ce monde en proie à l’autodestruction, on suit l’errance noc­turne d’Ossorio, som­nam­bule débous­solé, manip­ulé et instru­men­tal­isé, dont la quête ini­tiale se dilue peu à peu.

Tout autant met­teur en scène de théâtre et d’opéra (ces pre­mières œuvres ciné­matographiques sont d’ailleurs des hom­mages à ce dernier), Wern­er Schroeter appose une arti­fi­cial­ité à son ciné­ma. Très sou­vent, le cadre est traité selon un bloc scéno­graphique théâ­tral, notam­ment lors de la séquence dans le club « First & Last » où le con­tact d’Ossorio est assas­s­iné der­rière le rideau rouge de la scène où se pro­duit un groupe pop. Le règle­ment des déplace­ments des per­son­nages, leur dis­po­si­tion, leur manière de se mou­voir, les jeux de regards ; tout ren­voie ici à une scène de théâtre. Le per­son­nage prin­ci­pal est à la fois par­tie prenante et spec­ta­teur de la pièce qui s’y joue. Cet aspect de la mise en scène est à dou­ble tran­chant. L’artifice devient par­fois grandil­o­quence, notam­ment un sym­bol­isme religieux et blas­phé­ma­teur plutôt lour­dingue. Le chef mili­cien et son assis­tant offi­cient dans une église où ils infli­gent des sévices qui tour­nent à la séance SM et dont les vic­times ressor­tent avec la rate éclatée ou le vagin ensanglan­té. Et tout ça sous les yeux du petit Jésus. Mais par ailleurs Wern­er Schroeter fait mer­veille pour installer cette atmo­sphère déca­dente dans d’impressionnantes séquences, notam­ment à l’intérieur du « First & Last », ain­si que l’aspect car­nava­lesque et la dimen­sion haute­ment pul­sion­nelle et sex­uelle d’une human­ité au bord du gouf­fre.

Adap­té du roman Para Esta Noche de l’Uruguayen Juan Car­los Onet­ti, écrit en 1943 à par­tir d’un épisode de la guerre d’Espagne, Nuit de chien se situe à Por­to, ville pleine d’aspérités que Schroeter exploite visuelle­ment avec une belle effi­cac­ité. Ajou­tons la belle sophis­ti­ca­tion de la pho­togra­phie, évidem­ment cru­ciale pour ce film noc­tam­bule ; même si tout n’est pas du même ton­neau et l’on frôle par­fois l’indigestion. Tout en suiv­ant la déam­bu­la­tion d’Ossorio, on voit défil­er une impres­sion­nante galerie de comé­di­ens, par­mi laque­lle fig­ure une « jeune » garde con­fir­mée (Bruno Tode­s­chi­ni, Éric Car­ava­ca, Ami­ra Casar) et de « vieilles » valeurs sûres (Bulle Ogi­er, Sami Frey, Jean-François Stévenin). L’affiche est alléchante, mais la struc­tura­tion du réc­it en saynètes pro­cure sou­vent l’impression que les comé­di­ens assurent une per­for­mance, pas tou­jours réussie, et l’on se demande au ser­vice de quoi sont-ils véri­ta­ble­ment. Exten­sion fatale d’une arti­fi­cial­ité et d’une théâ­tral­ité assumées ? Ceci est en tout cas à l’image d’un film en face duquel on hésite avec une belle con­stance.

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