Batman : Le Défi

Batman : Le Défi

de Tim Burton

  • Batman : Le Défi
  • (Batman Returns)
  • États-Unis1992
  • Réalisation : Tim Burton
  • Scénario : Daniel Waters, Sam Hamm
  • d'après : les personnages
  • de : Bob Kane, éd. DC Comics
  • Image : Stefan Czapsky
  • Montage : Chris Lebenzon
  • Musique : Danny Elfman
  • Producteur(s) : Tim Burton, Denise Di Novi
  • Interprétation : Michelle Pfeiffer (Selina Kyle alias Catwoman), Danny DeVito (Oswald Cobblepot alias Le Pingouin), Christopher Walken (Max Shreck), Michael Keaton (Bruce Wayne alias Batman)...
  • Effets spéciaux : Stan Winston Studios
  • Date de sortie : 15 juillet 1992
  • Durée : 2h06

Batman : Le Défi

de Tim Burton

The Dark Side of Burton


The Dark Side of Burton

1989 mar­que pour Tim Bur­ton une date, puisque c’est cette année-là, avec un Bat­man sur­mé­di­atisé que le réal­isa­teur affronte réelle­ment pour la pre­mière fois un aus­si large pub­lic. Rétro­spec­tive­ment, l’ex­péri­ence sem­ble avoir quelque peu bridé le réal­isa­teur dans sa créa­tiv­ité. Edward aux mains d’ar­gent, le film qu’il réalise un an plus tard, sem­ble ori­en­ter sa fil­mo­gra­phie vers un intimisme gracile, loin des fastueuses grandil­o­quences du jus­tici­er au cos­tume de chauve-souris. Mais lorsque Bur­ton revient à Gotham, deux ans plus tard, c’est avec un tour­nage top-secret, pharaonique, pour un film en forme de revanche chao­tique à la poésie ténébreuse. Bat­man le défi, ou le côté le plus som­bre que Tim Bur­ton ait jamais mon­tré de lui-même.

Décrire les pas­sions n’est rien; il suf­fit de naître un peu cha­cal, un peu vau­tour, un peu pan­thère.
— Comte de Lautréa­mont, Les Chants de Mal­doror

Les rela­tions de Tim Bur­ton avec l’u­nivers créé par Bob Kane pour son héros Bat­man sont des plus chao­tiques : les per­son­nages vont et vien­nent. Le pre­mier film, de 1989, voit ain­si appa­raître le Jok­er Jack Napi­er, mais égale­ment le per­son­nage d’Har­vey Dent, le futur Dou­ble Face. Robin était égale­ment prévu pour appa­raître dans le pre­mier, puis dans le sec­ond épisode, sous les traits de Mar­lon Wayans – pour finir par n’être qu’à l’af­fiche du troisième, inter­prété par un Chris O’Don­nell atone. Au sor­tir de Bat­man, Bur­ton ne désire aucune­ment réalis­er un sec­ond épisode. S’il s’y attèle, c’est surtout parce qu’une plus grande lib­erté lui est pro­posée (et, peut-être, la promesse d’un bud­get pharaonique pour l’époque?). Une lib­erté qui lui per­met de ren­voy­er le pre­mier scé­nario pro­posé par le scé­nar­iste Daniel Waters, où inter­ve­nait Dent, au prof­it d’un scé­nario impli­quant Cat­woman, le Pin­gouin, mais surtout Max Shreck, copie de Dent en ver­sion busi­ness­man, ce qui fait de ce film le seul qui se soit per­mis de s’é­carter du bes­ti­aire du comics orig­inel et de créer un «méchant».

Max Schreck (dont le nom est une référence explicite à l’in­ter­prète du mon­stre de Nos­fer­atu le vam­pire de Mur­nau) , donc, mais égale­ment Seli­na Kyle, et Oswald Cob­ble­pot. Car Bat­man le défi est l’oc­ca­sion pour Bur­ton d’im­pos­er réelle­ment son univers à celui de Kane, et de remanier ses pro­tag­o­nistes. Wayne ne sem­ble intéress­er que fort peu le réal­isa­teur, tant le per­son­nage est lisse (Shreck va le traiter tour à tour, avec une morgue suff­isante, de «Mon­sieur-le-bien-né-au-manoir-avec-une-cuil­lère-d’ar­gent-dans-la-bouche», et de «gen­til­let mod­èle de ver­tu des trust funds»). Seli­na Kyle / Cat­woman, le Pin­gouin / Oswald Cob­ble­pot, voire Max Schreck recueil­lent bien plus les suf­frages du réal­isa­teur. Dans ces per­son­nages, Bur­ton se pro­jette bien plus que dans Bruce Wayne. La fig­ure sym­bol­ique du miroir est brandie entre Seli­na Kyle et Cat­woman, entre le Pin­gouin et Max Shreck, entre tous ceux-ci et Bur­ton, mais aucun miroir ne répond à Bat­man. Bur­ton sem­ble ain­si régler ses comptes avec la meute de fans du comics qui lui avaient reproché son traite­ment du héros et du Jok­er dans le pre­mier film. Bruce Wayne est-il une fig­ure sacrée? Bur­ton la lais­sera de côté, pour s’in­téress­er réelle­ment aux autres per­son­nages.

Et quel prise de pou­voir que celle de Bur­ton dans cet univers! Edward aux mains d’ar­gent présen­tait un monde-bulle, enfer­mé dans une petite boule à neige, frag­ile et déli­cate. Avec Bat­man le défi, Bur­ton fra­casse la boule à neige – un élé­ment tou­jours présent, cepen­dant, et cen­tral dans l’i­den­tité visuelle baroque de son film. Edward dresse le por­trait d’un monde policé ou l’op­pres­sion naît avant tout du malaise ressen­ti pour un être essen­tielle­ment imag­i­naire et poé­tique face à une norme insi­dieuse. Bat­man le défi explose à cet égard les lim­ites de la décence nar­ra­tive : les mon­stres y sont grandil­o­quents, ambi­gus, styl­isés à l’ex­trême, intens­es et ravageurs dans leur haine du monde. Et que dire des citoyens nor­maux de la ville? Veules, lâch­es, cor­rom­pus, manip­u­la­bles à l’ex­trême, ils ne sont finale­ment que le pub­lic qui mérite un maire tel que le Pin­gouin, ou une jus­ti­cière som­bre telle que Cat­woman («Vous espérez tou­jours qu’un Bat­man vienne vous sauver?» lance-t-elle, cas­sante, à une vic­time de ten­ta­tive de viol). Finale­ment, le dis­cours social, le regard de Bur­ton sur la masse reste le même d’un film à l’autre : les indi­vidus qui s’ef­for­cent de vivre dans la norme étaient effrayants, écras­ants, dan­gereux dans Edward; ils sont mépris­ables dans Bat­man le défi, et en méri­tent en tous points l’ire out­ran­cière des mon­stres qui les côtoient. Si le Bur­ton d’Edward sem­blait accepter qu’il fal­lait à l’artiste rester hors du monde pour sur­vivre, celui de Bat­man le défi passe de l’autre côté du miroir, et dépeint l’artiste, celui qui est hors de la norme, qui se sin­gu­larise, comme une men­ace légitime sur le monde. Non qu’au­cun de ces “méchants” vive réelle­ment bien son alié­na­tion au monde, mais pour Bur­ton, l’artiste-mon­stre a autant de jus­ti­fi­ca­tion à son exis­tence que l’artiste-ange d’Edward.

Et le mon­stre dans Bat­man le défi est on ne peut plus démon­stratif, extraver­ti – mais à la dif­férence de celui d’Edward, il est agres­sif dans son rap­port au monde. Et Bur­ton de choisir le moyen d’ex­pres­sion prob­a­ble­ment le plus agres­sif dans le con­texte du film – qui se veut fan­tas­tique mais grand pub­lic : il s’ag­it non pas d’une vio­lence omniprésente (le film reste à cet égard rel­a­tive­ment timide, la scène du «mor­pi­on sanglant» excep­tée), mais de la sex­u­al­ité. Le Pin­gouin comme Cat­woman exsu­dent une sen­su­al­ité débridée, et Bur­ton accentue les sous-enten­dus sex­uels liés à ses per­son­nages (à tel point que la firme de fast-food pro­motrice du film aux USA a retiré du com­merce ses jou­ets, suite aux plaintes de par­ents indignés). Le Pin­gouin, ain­si, partage son temps entre com­plots visant aux meurtres d’en­fants et de jeunes hommes à grande échelle et une approche des plus pri­males du sexe opposé; tan­dis que Cat­woman, toute de cuir vêtue, con­stitue à elle seule un fan­tasme ambu­lant. La scène où les deux “méchants” se ren­con­trent pour organ­is­er le com­plot con­tre Bat­man reste à cet égard un moment d’an­tholo­gie, Cat­woman gob­ant d’une bouchée le petit oiseau du Pin­gouin; tan­dis que celui-ci caresse une chat­te noire éten­due sur le lit, venue avec son inter­locutrice. Que l’une tente d’avaler, et donc de cas­tr­er son inter­locu­teur; et l’autre men­ace la chat­te d’un para­pluie-couteau par­faite­ment phallique, mon­tre bien qu’en eux se retrou­vent à la fois Eros et Thanatos, dans une spi­rale inten­sé­ment destruc­trice et voulue comme telle.

Cat­woman / Seli­na Kyle est d’ailleurs cer­taine­ment la fig­ure fémi­nine la plus tor­turée de la galerie bur­toni­enne. Le per­son­nage passe d’un extrême à l’autre, d’une façon telle­ment intense qu’elle a elle-même des dif­fi­cultés à accepter ces change­ments. Cer­taine­ment la pre­mière – et la seule à ce jour – des femmes de l’œu­vre de Bur­ton à avoir un rôle cen­tral dans l’un de ses films, Cat­woman n’est que sex­u­al­ité. Réprimée, frus­trée, cachée, avant sa trans­for­ma­tion (elle est inca­pable de jur­er plus haut que l’in­traduis­i­ble «corn dog», accueille sa chat­te domes­tique en lui imputant de suite des «escapades sex­uelles inavouables»…); Seli­na Kyle devient extraver­tie, évi­dente, revendiquée, une fois passé le cos­tume de cuir de son alter ego. Bur­ton con­stru­it ain­si avec elle un per­son­nage de femme réprimée qui, d’un coup de baguette mag­ique (elle meurt et est réan­imée par ses chats, alors que le per­son­nage orig­inel n’est rien de plus qu’une amnésique crim­inelle avec une bonne idée de cos­tume), devient une femme lilithi­enne, meur­trie, extraver­tie dans la douleur (lors de sa trans­for­ma­tion, Seli­na Kyle ren­tre dans son apparte­ment où elle con­fec­tionne son cos­tume. En pas­sant, à ce moment de tran­si­tion, elle brise deux des let­tres du «Hel­lo There» qui orne son mur, et devient dès lors «Hell Here» – «l’En­fer est ici»), et qui d’ailleurs ne se réalis­era réelle­ment que par une mort qu’on imag­ine sans peine des plus épou­vanta­bles.

Mag­ique, égale­ment, l’o­rig­ine du Pin­gouin : de replet baron du crime (por­teur d’un cos­tume qui le fait ressem­bler à un man­chot (Pen­guin en anglais) de Gotham dans le comics de Bob Kane, il se trans­forme dans le film en fils dif­forme d’une famille aisée, aban­don­né par ses par­ents dans son berceau lancé sur une riv­ière-égout. C’est ce berceau qui fait l’ou­ver­ture de Bat­man le défi, et son entrée dans les égouts donne le ton : les tun­nels, en effet, évo­quent irré­sistible­ment la forme du sym­bole porté sur son cœur par Bat­man. Le berceau du mon­stre, dans le cœur du héros : déjà les signes se brouil­lent. Le par­al­lèle avec la fig­ure biblique de Moïse con­tin­ue d’al­i­menter la con­fu­sion : doit-on sym­pa­this­er avec le bébé aban­don­né, être épou­van­té par les exac­tions mon­strueuses du tueur à grande échelle. Bur­ton se garde bien de jamais don­ner ses préférences, et donne au Pin­gouin des funérailles à la fois grotesques et grandios­es, agres­sives et pathé­tiques. «Je ne suis pas un être humain, je suis un ani­mal. À sang froid!», lance le mon­stre, faisant explicite­ment aux mots prêtés à l’Ele­phant Man de John Hurt sous la caméra de David Lynch. Et lorsqu’on ren­con­tre, au détour d’un escalier dans une fête don­née par Max Schreck (Nos­fer­atu, donc), un cos­tume rap­pelant celui du Fan­tôme de l’Opéra, ver­sion Lon Chaney / Rupert Julian lors de la scène du bal masqué, le bes­ti­aire est com­plet. Comme le mon­stre cam­pé par Lon Chaney, comme celui de John Hurt, le Pin­gouin de Dan­ny DeVi­to – qui offre par ailleurs une for­mi­da­ble com­po­si­tion, totale­ment habitée, de son rôle – se définit par son anor­mal­ité. Con­traire­ment à John Mer­rick, comme il le souligne, il ne cherche pas, cepen­dant, à s’in­té­gr­er. Et la mort de son per­son­nage, ain­si que celle, pré­ten­due, de Cat­woman, laisse un Bat­man désem­paré — et qui n’a finale­ment eu aucune part à l’ar­rêt du chaos destruc­teur que ses deux “enne­mis” ont semé sur la ville.

Car s’il est un mot pour définir Bat­man le défi, c’est bien celui de chaos. Dans Edward aux mains d’ar­gent, Bur­ton donne une déf­i­ni­tion pré­cise de l’or­dre, de la norme qu’il craint, et il lui oppose l’ab­solu de la créa­tion. Jamais, cepen­dant, il ne met en réel porte-à-faux les deux forces en présence. L’art, la créa­tion, existe de façon immuable, mais doit tout aus­si sys­té­ma­tique­ment s’é­carter du monde : l’un et l’autre peu­vent éventuelle­ment coex­is­ter, mais jamais cohab­iter. Bat­man le défi, au con­traire, écrase la norme sous les délires visuels, graphiques, scé­nar­is­tiques. À une mise en scène lyrique mais sage dans Edward aux mains d’ar­gent, Bur­ton oppose ici des délires visuels impres­sion­nants. Il laisse ain­si courir sa caméra le long des bâti­ments mas­sifs, grandios­es d’un Gotham que le pre­mier film ne lais­sait qu’en­trevoir, jouant sur les lignes de struc­ture, mais avant tout sur une mise en scène ver­ti­cale. Le regard plonge dans les pro­fondeurs, s’élève dans les airs, sem­blant vouloir palier la sclérose qui sem­ble touch­er Bat­man lui-même par d’am­ples mou­ve­ments de caméra, allant par­fois même jusqu’à suiv­re les mou­ve­ments du shuriken-chauve souris de Bat­man lorsque celui-ci le pro­gramme pour se débar­rass­er des hommes du Pin­gouin. L’orches­tra­tion des couleurs, très vives, du film obéit à une même logique baroque et chao­tique : le monde du Pin­gouin est bleu-blanc, celui de Bat­man noir, l’ap­parte­ment de Seli­na Kyle d’un rose écœu­rant – mais partout règne le blanc. Car, con­scient du para­doxe qu’il met en scène (et de la néces­sité pro­fonde de l’or­dre dans le chaos, telle qu’en témoigne la scène du meurtre de la «princesse», où l’or­dre et la pré­pa­ra­tion les plus pré­cis prési­dent à un déchaîne­ment chao­tique), Bur­ton englobe ce chaos, ce baroque d’une neige reposée, blanche, vir­ginale – comme une rédemp­tion finale après un mon­strueux feu d’ar­ti­fice…

Si la vie réelle est un chaos, en revanche une ter­ri­ble logique gou­verne l’imag­i­na­tion.
— Oscar Wilde

Bat­man le défi résonne donc comme un cri de rage inac­cou­tumé dans la fil­mo­gra­phie de Tim Bur­ton, une expres­sion éton­nante d’une créa­tiv­ité som­bre, dont les illus­tra­tions futures à l’écran devien­dront beau­coup plus sages par la suite, une fois passée la mise en abyme d’Ed Wood. Ain­si, les ténèbres pour­tant promet­teuses de Sleepy Hol­low, sans par­ler de celles de Sweeney Todd sem­blent moins intens­es, en regard de ce Bat­man le défi. Seul, peut-être le dis­cours sub­tile­ment cynique d’un Tim Bur­ton / Willy Won­ka red­outable­ment cru­el dans Char­lie et la choco­la­terie laisse encore transparaître ce qui résonne comme un Bur­ton plus pro­fond, plus som­bre qu’à l’ac­cou­tumée. Tou­jours est-il que l’his­toire de Bur­ton et de Bat­man reste tou­jours à écrire : si Hol­ly­wood recy­cle aujour­d’hui le per­son­nage avec effi­cac­ité, il paraît clair que la sym­biose poten­tielle entre les deux univers du per­son­nage et du réal­isa­teur reste por­teuse d’al­léchantes promess­es, s’ils devaient se ren­con­tr­er à nou­veau.

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