À côté

À côté

de Stéphane Mercurio

  • À côté
  • France2007
  • Réalisation : Stéphane Mercurio
  • Scénario : Anna Zisman, Stéphane Mercurio
  • Son : Patrick Genet
  • Montage : Françoise Bernard
  • Musique : Hervé Birolini
  • Producteur(s) : Viviane Aquili
  • Production : Iskra
  • Date de sortie : 29 octobre 2008
  • Durée : 1h32

À côté

de Stéphane Mercurio

Hors les murs : des murs


Hors les murs : des murs

Évo­quer la prison sans s’y ren­dre, en la frôlant du cadre mais en la main­tenant hors champ, c’est ce à quoi Stéphane Mer­cu­rio se tient mag­nifique­ment avec À côté. Entre­coupé de séquences pho­tographiques de Gré­goire Korganow, ce doc­u­men­taire boulever­sant se déroule essen­tielle­ment dans la mai­son d’accueil de Ti-Tomm joux­tant la mai­son d’arrêt pour hommes de Rennes. On y décou­vre des femmes, des vies, des réc­its, d’une extra­or­di­naire épais­seur. Échap­pant à la dém­a­gogie et au sim­plisme, il s’agit d’un film puis­sant et pré­cieux, au ser­vice d’une dénon­ci­a­tion encore plus implaca­ble. Por­tant haut les idées d’humanisme et de ciné­ma, ici réu­nis en un indis­so­cia­ble cou­ple, cette représen­ta­tion du milieu car­céral se trans­forme en une médi­ta­tion sur la lib­erté.

Le film s’ouvre. Une image fixe, un mes­sage sur répon­deur en guise de bande-son. La voix est grave, étran­glée par l’émotion. Un homme par­le aux siens, il est en prison. Peu à peu d’autres bruits émer­gent avant de pren­dre le dessus, instinc­tive­ment on recon­naît ceux d’une prison. « Comme beau­coup, je n’avais jamais imag­iné que der­rière un détenu il y avait sou­vent une famille qui aimait cet homme privé de lib­erté. » Cette phrase de Gré­goire Korganow, com­pagnon de Stéphane Mer­cu­rio et auteur des pho­togra­phies qui s’intercalent au fil du film, c’est un peu la nôtre, celle de cha­cun. Du moins avant d’avoir vu À côté, car cette idée n’effleurera plus l’esprit de quiconque après la séance.

Le dis­posi­tif d’À côté est entière­ment basé sur le fait que le dedans est stricte­ment main­tenu hors champ, créant ain­si un angle mort auquel on n’accède jamais, mais qui para­doxale­ment se trou­ve évo­qué puis­sam­ment dans le champ. On pour­rait con­sid­ér­er que Stéphane Mer­cu­rio inverse la logique d’Entre les murs où Lau­rent Can­tet fait réson­ner les ten­sions et les diver­gences de la société, matéri­al­isée par un immense hors-champ, dans le huis clos de la salle de classe. Ici la réal­isatrice nous donne à penser ce qu’elle ne mon­tre pas : ce qui se passe entre les murs de la prison, et comme Lau­rent Can­tet elle invite à une réflex­ion sur l’ensemble du corps social. Quelques plans nous les don­nent à voir les murs de briques extérieurs où se trou­vent des indi­vidus placés tem­po­raire­ment en dehors du champ de la société. Les détenus ont une part d’eux-mêmes hors les murs : femmes, enfants, pères, petites amies. C’est à ces derniers que Stéphane Mer­cu­rio donne la parole, c’est par eux que va pren­dre forme la prison. Ce dis­posi­tif est la pre­mière grande réus­site du film : cette ten­sion per­ma­nente entre le dedans, invis­i­ble mais acces­si­ble, et le dehors. Comme Stéphane Mer­cu­rio l’indique, le film offre en effet « un niveau sup­plé­men­taire de per­cep­tion du milieu car­céral ».

À côté dit avec force comme il est dif­fi­cile d’être de chaque côté des murs, entre et hors eux. « Même dehors on n’est pas libre de faire ce qu’on veut » dit une femme de détenu après un par­loir dif­fi­cile, « ce n’est pas moi qui suis enfer­mée » ajoutera une autre. Femme ou mère, père ou petite amie de détenu, c’est ain­si une vie, un statut, une fonc­tion et, pour ain­si dire, un méti­er. On se prend à se pos­er de ter­ri­bles ques­tions. N’est-ce pas une peine pour ceux qui se trou­vent dehors ? Qu’est-ce qui est le pire ? Être à l’extérieur ou à l’intérieur ? Débor­dant d’humanité, riche ciné­matographique­ment, À côté n’oublie pas d’être infor­matif. On décou­vre, on s’en doutait un peu, un univers car­céral indigne d’une démoc­ra­tie « avancée ». Ce qui la per­son­nalise le mieux est peut-être cette kafkaïenne machine automa­tique par laque­lle on s’inscrit au par­loir et qui four­nit le tick­et faisant foi.

Stéphane Mer­cu­rio parvient à retran­scrire superbe­ment « cette tem­po­ral­ité très par­ti­c­ulière de cette vie à côté ». Elle mon­tre avec force ces efforts surhu­mains déployés par ceux du dehors pour ten­ter de rester syn­chro­nisé avec ceux du dedans. Et la cinéaste a su s’entourer avec les pho­togra­phies de Gré­goire Korganow et la créa­tion sonore d’Hervé Biroli­ni. En dehors du par­loir, de la mai­son d’accueil, la vie con­tin­ue, mais la fix­ité mon­tre à quel point les vies sont sus­pendues à cette demi-heure au par­loir qui forme une sorte de cen­tre de grav­ité tem­porel et spa­tial. Fix­ité des images mais con­ti­nu­ité de la prise de son, le bruit, la voix et la créa­tion musi­cale. Tout ceci forme une ten­sion aus­si sim­ple que par­lante. Une famille en est à son énième démé­nage­ment pour se rap­procher du mari incar­céré, un par­loir sauvage (se ren­dre au pied du mur de la prison pour ten­ter de com­mu­ni­quer avec un détenu), une femme chez elle. Autant la caméra de Stéphane Mer­cu­rio est au ser­vice de l’enregistrement du quo­ti­di­en de la mai­son d’accueil, autant l’appareil pho­to de Gré­goire Korganow va user d’une vir­tu­osité qui n’a rien d’éthiquement dérangeant puisqu’il s’agit d’accorder une dig­nité à ces femmes qui ne sont rien d’autre que des héroïnes.

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