La Baronne de minuit / Jeux de mains

La Baronne de minuit / Jeux de mains

de Mitchell Leisen

  • La Baronne de minuit / Jeux de mains
  • (Midnight / Hands Across the Table)
  • États-Unis1939 / 1935
  • Réalisation : Mitchell Leisen
  • Scénario : Charles Brackett et Billy Wilder, sur une histoire d'Edwin Justus Mayer et Franz Schulz / Norman Krasna, Vincent Lawrence, Herbert Fields
  • d'après : - / la nouvelle Bracelets
  • de : - / Viña Delmar
  • Image : Charles Lang / Ted Tetzlaff
  • Montage : Doane Harrison / William Shea
  • Musique : Frederick Hollander / -
  • Producteur(s) : Arthur Hornblow Jr / E. Lloyd Sheldon
  • Interprétation : Claudette Colbert (Eve Peabody alias la baronne Czerny), Don Ameche (Tibor Czerny), John Barrymore (Georges Flammarion), Francis Lederer (Jacques Picot), Mary Astor (Hélène Flammarion), Elaine Barrie (Simone), Hedda Hopper (Stéphanie), Rex O'Malley (Marcel Renaud), Monty Woolley (le juge), Armand Kaliz (l'avocat d'Eve)...
    Carole Lombard (Regi Allen), Fred MacMurray (Theodore Drew III), Ralph Bellamy (Allen Macklyn), Astrid Allwyn (Vivian Snowden), Ruth Donnelly (Laura), Marie Prevost (Nona)...
  • Bonus DVD : Préface de N.T. Binh
    Mitchell Leisen, l'esthète, 26 mn – Entretiens avec N.T. Binh, Pierre Berthomieu et Mark Rappaport
    Préface de N.T. Binh
  • Éditeur DVD : Blaq Out
  • Date de sortie DVD : 1 octobre 2008
  • Durée : 1h34 / 1h20

La Baronne de minuit / Jeux de mains

de Mitchell Leisen

Deux screwballs de Mitchell Leisen


Deux screwballs de Mitchell Leisen

En dépit de sa jeunesse et de sa repro­ductibil­ité tech­nique, on savait que le ciné­ma était un art périss­able. Copies égarées, détru­ites, remon­tées, détéri­orées, bon nom­bre de films – et pas des moin­dres – ont suc­com­bé à ces mau­vais traite­ments. Ain­si, de grands chefs‑d’œuvre se sont per­dus (La Femme au cor­beau de Frank Borzage) et il se pour­rait bien qu’il ne nous reste autant du ciné­ma muet que du théâtre d’Eschyle. D’autres se virent tout bon­nement saccagés, sans qu’on puisse espér­er, comme pour l’Ado­ra­tion des Mages de De Vin­ci, une restau­ra­tion proche de l’original. Et pour un Metrop­o­lis retrou­vé, com­bi­en de Pierre Étaix immo­bil­isés ? À coté de l’histoire offi­cielle du ciné­ma se cache, dis­crète, celle du respect qu’on porte aux œuvres. Cette bataille n’est jamais gag­née car, dans la masse de films dégorgée chaque année par l’industrie, vient tou­jours un moment où se pose une ques­tion, partagée par les cri­tiques, les ciné­math­èques, les his­to­riens, les uni­ver­si­taires : que garde-t-on ? Et cette ques­tion sonne un peu comme : « qui va mourir ? » Hen­ri Lan­glois répondait qu’il fal­lait tout garder et tout mon­tr­er.

On peut com­pren­dre que de telles zones d’ombre exis­tent pour des œuvres plusieurs fois cen­te­naires ou mil­lé­naires, telles que nous venons d’évoquer. Au-delà de leur vie (leur époque) et avant la résur­rec­tion, le temps qu’elles doivent tra­vers­er est un temps de survie et leur con­ser­va­tion com­pa­ra­ble à la con­ser­va­tion de l’espèce : une lutte. Mais ces gouf­fres ne cessent de nous éton­ner en ce qui con­cerne le ciné­ma, nou­veau né, art mod­erne. Récem­ment, Lob­ster nous a fait le coup en ressor­tant des abîmes trois films de Guy Gilles, cinéaste pass­able­ment oublié et pour­tant pas­sion­nant. Main­tenant, au tour de Blaq Out de nous grat­i­fi­er d’un beau cof­fret rassem­blant deux comédies de Mitchell Leisen, à l’heure où la Ciné­math­èque française lui con­sacre une rétro­spec­tive (bon nom­bre de copies sont présen­tées en 16mm pour cause de matériel orig­i­nal rare et dégradé). La réha­bil­i­ta­tion, au ciné­ma, est dev­enue un sport qui s’accélère. Rien de plus nor­mal : la réha­bil­i­ta­tion est, aus­si, un marché. C’est là sa lim­ite, qui fini­rait par nous ren­dre scep­tiques. Qui des his­to­riens fait trop mal son tra­vail et nous laisse l’histoire du ciné­ma trouée de toutes parts comme un gruyère, ou des édi­teurs le fait trop bien et pioche dans le stock infi­ni des films oubliés – oubli­ables ? – pour trou­ver chaque mois à nous arroser d’un nou­veau chef d’œuvre mécon­nu ? La réponse sem­ble ne pou­voir se faire qu’au cas par cas. Alors, quid de Mitchell Leisen ? Le plaisir éprou­vé au vision­nage des deux films du cof­fret ne trompe pas, il est même un excel­lent indi­ca­teur.

Mitchell Leisen, c’est triste, fait par­tie des per­dants. Il eut le mal­heur de se mêler d’un genre où beau­coup bril­lèrent : la comédie. Bil­ly Wilder, l’un des grands vain­queurs du genre, scé­nar­iste à ses débuts dans les années 1930, ne manque pas de mots blessants lorsqu’il évoque leur col­lab­o­ra­tion. Il peut se le per­me­t­tre, puisque c’est lui qui, finale­ment, a emporté le morceau : son nom rem­plit les dic­tio­n­naires de ciné­ma, Cer­tains l’aiment chaud passe encore régulière­ment à la télévi­sion. Pour­tant, à l’époque, Leisen est un réal­isa­teur phare de la Para­mount. Parangon du style mai­son, il enchaîne les suc­cès, rap­porte beau­coup d’argent au stu­dio, se fait grasse­ment pay­er en retour. Il vint au ciné­ma suite à sa ren­con­tre avec Cecil B. DeMille, qui le sor­tit de son méti­er d’architecte pour lui faire dessin­er cos­tumes et décors de quelques-uns de ses films. C’est donc en tant qu’« art direc­tor » que Leisen fait son trou sur les plateaux. Cette liai­son avec les acces­soires, les décors et les tis­sus qui enrobent les stars ne le quit­tera plus. Il la recon­duira avec la même minu­tie, le même soin mani­aque du détail, le même goût, sur ses pro­pres longs-métrages. Elle devien­dra même l’essentiel des reproches qui lui seront adressés par la suite. Leisen passe alors pour un cinéaste déco­ratif, super­fi­ciel, trop attaché à enlu­min­er ses arrière-plans et à trans­former ses acteurs en gravures de mode. Il s’en tire avec une répu­ta­tion de vaine « pré­ciosité », façon com­mode de class­er les homo­sex­uels d’Hollywood, quand ils ne sont pas con­sid­érés extrav­a­gants. Son art, trop vis­i­ble, trop accroché aux objets, s’éteignit lente­ment – apprend-on dans les boni du cof­fret – quand la Para­mount, mal gérée, com­mença à per­dre de l’argent et que Leisen fut bal­loté spo­radique­ment d’un stu­dio à l’autre. Cinéaste réputé futile et esthéti­sant, son œuvre fut vite oubliée.

Au regard des deux films du cof­fret, Leisen appa­raît, bien enten­du, très dif­férent de tout ce qui le précède. Ce sont deux screw­ball come­dies que le cinéaste s’applique à très déli­cate­ment ralen­tir, pour déjouer quelque peu leur mécanique et leur insuf­fler plus de « sen­ti­ment ». Deux comédies, deux trains qui arrivent en gare et jet­tent leurs héroïnes respec­tives sur le pavé de fic­tions qu’elles vont s’activer à arpen­ter pen­dant plus d’une heure. Dans la plus anci­enne, Jeux de mains (Hands Across the Table, 1935), Car­ole Lom­bard inter­prète une jeune manu­cure pour qui le plus sûr chemin vers la for­tune est de con­clure dans les plus brefs délais un riche mariage. Dans le grand hôtel où elle opère, on l’envoie couper les ongles d’un avi­a­teur déchu (hand­i­capé, il se déplace en fau­teuil roulant). Une com­plic­ité s’installe entre eux, qui est com­prise par lui comme de l’amour et par elle comme de l’amitié. Mais elle tombe un jour, dans les couloirs, sur un type loufoque (Fred Mac­Mur­ray), pré­ten­du­ment for­tuné, et sur lequel, mal­gré une répug­nance ini­tiale, elle va ten­ter de met­tre le grap­pin. Elle subi­ra deux décep­tions coup sur coup en apprenant, pre­mière­ment qu’il est tout aus­si fauché qu’elle, ensuite qu’il est promis en mariage à une riche héri­tière. Il en prof­ite, en atten­dant, pour s’incruster chez elle et partager, quelque temps, son quo­ti­di­en. Du désir aura jail­li de leurs fric­tions, au moment où leurs choix doivent se pronon­cer. Dans La Baronne de minu­it (Mid­night, 1939), Claudette Col­bert débar­que à Paris, sa for­tune mangée au casi­no, n’ayant plus sur le dos qu’une robe de soirée. Un chauf­feur de taxi la dépose, le temps de tomber amoureux, à prox­im­ité d’une soirée mondaine, où elle se retrou­ve hap­pée presque à ses dépends. À l’intérieur, son habit la fait pass­er pour une baronne, si bien qu’elle se retrou­ve prise dans une cas­cade de men­songes et de faux-sem­blants ten­tant, d’une part, de recon­stru­ire sa for­tune défaite et, d’autre part, de sauver les apparences. Prise entre un homme de la haute société et le chauf­feur de taxi, vire­voltant dans une valse étour­dis­sante de cos­tume et d’identités, elle fini­ra par ren­con­tr­er au tri­bunal, lors d’un sim­u­lacre de divorce, une belle preuve d’amour de ce dernier, plaidant la folie.

Il y a comme un vent de ban­quer­oute, dans ces films de Leisen. L’argent appa­raît et dis­paraît comme de rien, il est ter­ri­ble­ment volatile. Ses femmes, en quête d’ascension sociale, finiront dans les deux cas par délaiss­er, en dépit de leurs réso­lu­tions prag­ma­tiques, le riche en faveur du fauché. C’est moins une façon de con­serv­er cha­cun à sa place dans l’échiquier social, que de remet­tre les comp­teurs à zéro. L’un des deux, pour l’amour, doit bien renon­cer à sa con­di­tion : Mac­Mur­ray doit chercher du tra­vail, alors qu’il ne s’est jamais servi de ses mains, et Col­bert doit aban­don­ner sa vie d’aventurière pour devenir une véri­ta­ble épouse. Cha­cune décou­vre en elle une force désir­ante qui met à mal ses rigoureux principes de rai­son pécu­ni­aire. Dans la mesure où l’argent est le pre­mier car­bu­rant de la fic­tion – com­ment le gag­n­er, com­ment le garder – tout le tal­ent de Leisen à dis­pos­er un monde matériel sig­nifi­ant autour de ses per­son­nages éclate. Ce n’est plus, dès lors, un sim­ple tal­ent de déco­ra­teur qu’on peut lire chez lui, mais une sci­ence du cadre très pré­cise, tout à fait « vec­torisée ». Dans Jeux de mains, on se pique aux out­ils de la manu­cure, on se brûle aux théières, le monde matériel envi­ron­nant est chargé d’une hos­til­ité élec­trique qui impulse rebonds et sur­sauts aux per­son­nages. Dans La Baronne de minu­it, la valse des cos­tumes, la par­ti­tion des espaces entre scènes et couliss­es, répond de près à l’enchevêtrement des iden­tités qui se refi­lent entre les êtres comme des bil­lets de banque. Les objets, con­ton­dants ou envelop­pants, investis­sent les corps, leur ren­trent dedans et se font l’épreuve de leur vérité (l’amour, le désir), ain­si que de leur con­sis­tance (tient-on le coup ?). On trou­ve toute une fic­tion matérielle autour des per­son­nages, qui les baigne, les pousse ou les retient, leur ouvre ou barre le pas­sage.

Leisen ne pousse jamais cette par­ti­tion matérielle – sur laque­lle se joue une infra-mélodie – à la sur­charge. Jamais l’environnement n’est soumis au rem­plis­sage. Mais sa somme d’objets, décors, acces­soires et fig­u­rants, ses lumières très élaborées, con­courent à ralen­tir sen­si­ble­ment la frénésie habituelle de la screw­ball com­e­dy. Une accalmie s’en dégage et ouvre la mécanique scé­nar­is­tique (dia­ble­ment bien huilée, il faut le recon­naître) à tout un ensem­ble d’émotions inat­ten­dues, voire con­tra­dic­toires. Voire, par exem­ple, dans Jeux de mains, la très belle enclave noc­turne au milieu du film où se joue, en cham­bre, sous une lumière très con­trastée, les ten­ants du choix de nos deux héros, au milieu de silences, d’allées et venues, d’hésitations et de pleurs. Voire aus­si le sac­ri­fice du troisième tiers, de l’aviateur paralysé qui aimait sincère­ment sa petite manu­cure, et qui cède sa place presque sere­ine­ment, accep­tant l’enfer de sa soli­tude comme con­di­tion d’existence, devant la san­té, la jeunesse et l’intensité d’un désir qui éclate devant lui et ne lui ressem­ble pas. Ain­si, le plaisir de la belle équa­tion se déroulant sous nos yeux, avec ses com­pli­ca­tions, ses impass­es, sa réus­site finale sans cesse retardée par l’exploitation de toutes les pistes, ce plaisir qu’on prend devant les grandes comédies roman­tiques hol­ly­woo­d­i­ennes, se retrou­ve ici à la fois con­den­sé dans une tra­jec­toire d’objets et rel­a­tivisé par tout un pan­el de traits mélo­dra­ma­tiques. Mais le plaisir demeure intact.

Pour finir, nous dirons que la mise en scène de Leisen, assez iniden­ti­fi­able au pre­mier abord, tant elle se borne à un art dis­cret et mesuré, sans grandes sail­lies, sans trait d’auteur car­ac­téris­tique et immé­di­ate­ment recon­naiss­able, prend aujourd’hui une autre valeur, en dehors de sa clarté et de sa lis­i­bil­ité, par sa raideur lit­térale. Aucun débor­de­ment, une tenue stricte, droite, très bien réglée, une pro­preté de cadre et de mou­ve­ments irréprochable, tout un gouf­fre de présence qui vise à ouvrir une image presque neu­tre : c’est-à-dire qui ne sert qu’à mon­tr­er, sans vouloir sur­sig­ni­fi­er quoi que ce soit. C’est un aspect fasci­nant du clas­si­cisme qui, dans la débauche d’effets actuels où l’on ne peut voir un plan sans qu’il ne soit boosté d’intentions, prend des allures rétroac­tive­ment mod­ernes. Le cof­fret de Blaq Out est très réus­si, très agréable, les boni sont intéres­sants et bien agencés. Encore une fois, le plaisir est là.

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