La mort n’était pas au rendez-vous

La mort n’était pas au rendez-vous

de Curtis Bernhardt

  • La mort n’était pas au rendez-vous
  • (Conflict)
  • États-Unis1945
  • Réalisation : Curtis Bernhardt
  • Scénario : Dwight Taylor, Arthur T. Horman, Alfred Neumann, Robert Siodmak
  • Image : Merritt Gerstad
  • Montage : David Weisbart
  • Musique : Frederick Hollander
  • Producteur(s) : William Jacobs, Jack L. Warner
  • Interprétation : Humphrey Bogart (Richard), Alexis Smith (Evelyn), Sydney Greenstreet (Dr Hamilton), Rose Hobart (Kathryn)
  • Date de sortie : 24 septembre 2008
  • Durée : 1h26

La mort n’était pas au rendez-vous

de Curtis Bernhardt

Le crime était presque parfait


Le crime était presque parfait

Nou­velle rareté présen­tée aux ciné­mas Action: si La mort n’é­tait pas au ren­dez-vous — titre français plutôt intéres­sant face au sobre Con­flict améri­cain — béné­fi­cie de la présence charis­ma­tique d’Humphrey Bog­a­rt et du label Warn­er, son cinéaste, Cur­tis Bern­hardt, est pour le moins incon­nu, même des cinéphiles. Polar de fac­ture assez clas­sique, mais pour autant jamais banal, ce film de 1945 présente tous les codes du genre, en l’a­gré­men­tant d’une réflex­ion psy­chi­a­trique très à la mode et d’un sus­pense assez hale­tant. Une bonne décou­verte.

Comme tant d’autres avant ou après lui, Cur­tis Bern­hardt (dont le prénom, Kurt, fut améri­can­isé) com­mença sa car­rière en Alle­magne, aux bons temps de l’ex­pres­sion­nisme et du foi­son­nement cul­turel. D’o­rig­ine juive, il fuit l’Alle­magne nazie de 1933, puis se réfugie en France pen­dant quelques années, avant que l’air empoi­son­né de l’Eu­rope ne le force à s’ex­il­er aux États-Unis, où il signe un con­trat avec la Warn­er. Un choix judi­cieux, puisque ce grand stu­dio hol­ly­woo­d­i­en était réputé pour ses pro­duc­tions anti-nazies et ses films noirs à l’at­mo­sphère proche des réal­i­sa­tions alle­man­des pré-hitléri­ennes. Le cinéaste se fit con­naître d’abord par le polar Car­refour (1938), dont le remake de 1942, Cross­roads, est un peu plus con­nu des cinéphiles.

La mort n’é­tait pas au ren­dez-vous est sans doute l’un de ses films les plus intéres­sants, bien qu’il ne faille pas y chercher un quel­conque sous-texte poli­tique ou le rap­procher de façon trop hasardeuse du ciné­ma alle­mand dit “expres­sion­niste”, ce que l’on aurait facile­ment ten­dance à croire au pre­mier abord. Bien au con­traire, Cur­tis Bern­hardt sem­ble avoir bien assim­ilé les recettes hol­ly­woo­d­i­ennes du genre, et n’y déroge guère, si ce n’est dans la présen­ta­tion assez ambiguë du per­son­nage prin­ci­pal, inter­prété par Humphrey Bog­a­rt, bad guy sans con­science, assas­si­nant de sang-froid sa chère et ten­dre afin de pou­voir séduire sa char­mante belle-soeur. L’idée que Bog­a­rt, devenu une star dans les années 1940 après avoir joué le mau­vais rôle (sec­ondaire) pen­dant tant d’an­nées, puisse rede­venir “mau­vais” dut déplaire à ses fans, qui firent de La mort n’é­tait pas au ren­dez-vous l’un de ses films les moins pop­u­laires. Qu’im­porte: il est par­fait, comme à son habi­tude et perd même quelques-uns de ses tics “mar­lowiens” au pas­sage, don­nant ain­si à son per­son­nage un vis­age plus mal­faisant encore.

L’idée scé­nar­is­tique est intéres­sante (l’his­toire, d’ailleurs, a été co-écrite par un com­pa­tri­ote de Bern­hardt, le réal­isa­teur Robert Siod­mak): après avoir poussé la voiture con­tenant le cadavre de sa femme dans un ravin, Richard (Bog­a­rt) joue le mari éploré et présente de remar­quables ali­bis. Mais la police ne retrou­ve pas le cadavre, et l’épouse assas­s­inée com­mence à réap­pa­raître de façon étrange: est-elle bien morte? Véri­ta­ble­ment inqui­et, Richard devient ain­si à son insu le meur­tri­er par­fait, car indéce­lable, devant ses proches. Va-t-il finale­ment se trahir? Et com­ment? Le sus­pense du film est d’au­tant plus red­outable qu’il joue sur deux intrigues recoupées, l’amour de Bog­a­rt pour Eve­lyn, la sœur de son épouse et moteur du meurtre, devenant de plus en plus sec­ondaire à mesure que se pro­file la pos­si­bil­ité (assez invraisem­blable, pour­tant) du crime raté.

Bal­ançant entre le film pseu­do-fan­tas­tique et le film noir, Cur­tis Bern­hardt crée une atmo­sphère lourde, som­bre et feu­trée (près des trois quarts du film se passent en intérieurs, la nuit), dynamisée par des plans par­fois auda­cieux, où des objets aux dimen­sions exagérées man­gent une par­tie du cadre et où les per­son­nages sont présen­tés de manière à accentuer leur sit­u­a­tion con­flictuelle. La mort n’é­tait pas au ren­dez-vous se fend égale­ment d’une réflex­ion psy­chi­a­trique alors très dans l’air du temps (on pense évidem­ment à La Mai­son du Dr Edwardes de Hitch­cock) par l’in­ter­mé­di­aire du sym­pa­thique per­son­nage inter­prété par Syd­ney Green­street (vu notam­ment dans Casablan­ca). Il s’ag­it ici bien plus d’un ressort scé­nar­is­tique que d’un débat sur les théories freu­di­ennes, per­me­t­tant d’amen­er le spec­ta­teur sur d’autres fauss­es pistes: le meur­tri­er deviendrait-il fou à mesure que le remords le ronge? La réponse est dans le dernier plan, et ce n’est cer­taine­ment pas à nous de la révéler…

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