Martyrs

Martyrs

de Pascal Laugier

  • Martyrs
  • France, Canada2008
  • Réalisation : Pascal Laugier
  • Scénario : Pascal Laugier
  • Image : Nathalie Moliavko-Visotzky, Stéphane Martin
  • Montage : Sébastien Prangère
  • Musique : Seppuku Paradigm (Alex et Willie Cortés)
  • Producteur(s) : Richard Grandpierre, Simon Trottier
  • Interprétation : Mylène Jampanoï (Lucie), Morjana Alaoui (Anna), Catherine Bégin (Mademoiselle)...
  • Effets spéciaux : Buzz Image Group
  • Date de sortie : 3 septembre 2008
  • Durée : 1h40

Martyrs

de Pascal Laugier

Créatures damnées


Créatures damnées

Réal­isa­teur d’un Saint-Ange au mieux intéres­sant, Pas­cal Laugi­er passe avec son nou­veau film de l’autre côté du miroir : le côté som­bre. D’une bar­barie par­fois insouten­able, Mar­tyrs, accom­pa­g­né d’une sul­fureuse répu­ta­tion, s’est vu érigé ces derniers temps en fig­ure de proue d’une lutte con­tre une cen­sure moral­iste et omniprésente en France – et pas seule­ment au ciné­ma. Une lutte d’une impor­tance et d’une jus­ti­fi­ca­tion qui ne souf­frent pas le moin­dre doute – mais dont on aurait aimé qu’elle se livre au nom d’un film qui en vaille la peine…

Dans une let­tre appelant à man­i­fester con­tre la clas­si­fi­ca­tion de Mar­tyrs en tant que film X, le réal­isa­teur Fer­nan­do de Azeve­do argu­mente : «Mar­tyrs est un film qui m’a boulever­sé comme l’ont fait un cer­tain nom­bre d’œu­vres, de Mas­sacre à la tronçon­neuse au récent Ring. La vio­lence que l’on voit dans ce film n’est jamais gra­tu­ite, elle sert un pro­pos, elle nous ques­tionne sur la vie, l’e­sprit, le corps après la mort.» Finale­ment, le min­istère de la Cul­ture aura tranché : inter­dit aux moins de 16 ans – ce qui laisse au film toute lat­i­tude pour être exploité dans un cadre réguli­er, et non le nom­bre bien plus restreint de salles que lui eût valu la clas­si­fi­ca­tion X. C’est une vic­toire, donc, pour ceux qu’in­quié­taient les dérives moral­istes du Com­mis­sion de clas­si­fi­ca­tion des films en France, au dia­pa­son d’un ordre moral de retour dans une France aux relents pop­ulistes tou­jours plus affir­més, depuis les juge­ments de la min­istre de la Cul­ture et de la Com­mu­ni­ca­tion Chris­tine Albanel sur le jeu vidéo Grand Theft Auto 4 jusqu’à la stig­ma­ti­sa­tion des con­som­ma­teurs de tabac et d’al­cool. Soit. Une vic­toire, donc.

Mais que dire main­tenant des qual­ités du film? Peut-on sépar­er Mar­tyrs de son aura médi­a­tique? Évidem­ment, on le peut – et on le doit. La clas­si­fi­ca­tion X ne porte pas seule­ment, con­traire­ment à ce que sem­ble sous-enten­dre De Azeve­do dans sa let­tre ouverte («C’est une honte, j’ai vu ce film, il n’y a aucune scène pornographique !!» (sic)), sur la pornogra­phie d’un film, mais aus­si sur sa vio­lence. La Com­mis­sion a jugé que cette vio­lence ne valait pas un X, mais il est indé­ni­able que la bar­barie de Mar­tyrs impres­sionne.

Lucie est une jeune ado­les­cente per­tur­bée et mutique. Elle s’est échap­pée, sans que l’on puisse retrou­ver ses ravis­seurs, de l’emprise de tor­tion­naires qui lui ont fait subir de nom­breux sévices – mais aucun sex­uel. Placée en hôpi­tal psy­chi­a­trique, elle se lie d’ami­tié avec Anna. Des années plus tard, Lucie décide de se faire jus­tice, ayant retrou­vé ses ravis­seurs par hasard. Après le mas­sacre de la famille de ces derniers à coups de fusil, Anna et Lucie met­tent au jour une sit­u­a­tion encore bien plus scabreuse que celle à laque­lle elles s’at­tendaient. C’est le début d’une ter­ri­ble descente aux enfers…

Mar­tyrs est-il un film de vengeance? La pre­mière par­tie du film le laisse à penser… Mais, finale­ment, le fan­tôme mon­strueux d’une vic­time aban­don­née der­rière elle pen­dant sa fuite hante Lucie – jusqu’à devenir très con­cret. Mar­tyrs, film de mon­stre, donc? Aus­si. Mais ce n’est pas tout, et la par­tie suiv­ante du film change encore d’ori­en­ta­tion – et est-ce bien pour la dernière fois? Laugi­er, au scé­nario comme à la réal­i­sa­tion, joue avec son spec­ta­teur, laisse se dévelop­per un réc­it en trompe-l’œil, mais tou­jours d’une bar­barie insen­sée. L’on peut aisé­ment tiquer à la vision de Mar­tyrs, et ce même si l’on con­sid­ère avec un sourire blasé et appré­ci­a­teur les sévices vus dans Truands ou dans The Dev­il’s Rejects. Bru­tal­ité très pre­mier degré, mais égale­ment coups vice­lards de cut­ter dans les chairs, arrachage de clous plan­tés dans un crâne, muti­la­tions, etc… On assiste, effaré, à un cat­a­logue var­ié de sévices mon­strueux, qui s’ac­cu­mu­lent avec régu­lar­ité, sans rien épargn­er visuelle­ment.

Finale­ment, l’ex­cès de bar­barie visuelle­ment avéré invalide, comme sou­vent, la force de telles hor­reurs, et on en finit par se deman­der où Laugi­er veut en venir. L’en­nui point, alors que l’on con­tem­ple avec las­si­tude les dif­férentes étapes du mar­tyre subi par nos héroïnes. Et lorsque survient le dernier tour de passe-passe de Laugi­er, on est en droit de s’in­ter­roger : est-ce donc là le dernier retourne­ment de sit­u­a­tion? Est-ce pour cela, finale­ment, que tant d’hor­reurs ont été déployées? Et la réponse survient, affir­ma­tive : le final du film est une con­clu­sion grotesque, et idéologique­ment dou­teuse.

Finale­ment, le véri­ta­ble débat autour de Mar­tyrs se révèlera lin­guis­tique. Le terme de «gra­tu­it», telle­ment gal­vaudé lorsqu’il est asso­cié à celui de vio­lence au ciné­ma, ne suf­fit pas à qual­i­fi­er le film – il faut élargir son champ lex­i­cal. Après une heure et demie d’a­troc­ités inin­ter­rompues, pour arriv­er à un final inutile et creux, on ne peut que qual­i­fi­er la vio­lence de Mar­tyrs de vaine. La vio­lence au ciné­ma, pour gra­tu­ite qu’elle puisse être, appuie tou­jours un dis­cours, déter­mine une vision du monde. Celle de Mar­tyrs, n’en déplaise à l’en­t­hou­si­aste Fer­nan­do de Azeve­do, n’ap­puie rien, n’ex­iste pas sinon pour elle-même. Plus sys­té­ma­tisée encore que chez Takashi Miike dans ses moments les moins inspirés, la vio­lence déployée par Laugi­er fait pire encore que le moins tal­entueux des «tor­ture-porns» récents : elle existe pour rien. Et mal­heureuse­ment, elle fait en sorte de décrédi­bilis­er le juste com­bat mené, au nom de la lib­erté d’ex­pres­sion, pour son exploita­tion dans les réseaux tra­di­tion­nels.

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