Le Sel de la mer

Le Sel de la mer

de Annemarie Jacir

  • Le Sel de la mer
  • Palestine2008
  • Réalisation : Annemarie Jacir
  • Scénario : Annemarie Jacir
  • Image : Benoît Chamaillard
  • Montage : Michèle Hubinon
  • Musique : Kamran Rastegar
  • Producteur(s) : Jacques Bidou, Marianne Dumoulin
  • Interprétation : Suheir Hammad (Soraya), Saleh Bakri (Emad), Riyad Ideis (Marwan)...
  • Date de sortie : 3 septembre 2008
  • Durée : 1h49

Le Sel de la mer

de Annemarie Jacir

Palestine, mon amour


Palestine, mon amour

Après la Nou­velle Vague asi­a­tique, place à celle du Moyen-Ori­ent. Moins formelle et plus poli­tique, elle compte néan­moins des cinéastes très éclec­tiques qui béné­fi­cient sou­vent de finance­ments de l’Union européenne et de la France. Israël a ouvert la voie, grâce au pio­nnier Amos Gitaï, imité par une rib­am­belle de jeunes réal­isa­teurs. Ont suivi le Liban – avec Danielle Arbid et Nadine Laba­ki –, et main­tenant la Pales­tine. Après Elia Suleiman et Hany Abu-Assad, c’est au tour d’Annemarie Jacir d’apporter sa pierre à la con­struc­tion d’une ciné­matogra­phie pales­tini­enne. Plus mod­este en apparence que ses aînés, elle signe un pre­mier long métrage promet­teur, présen­té à Cannes cette année, dans la sec­tion “Un cer­tain regard”.

Le Sel de la mer est cen­tré autour du per­son­nage de Soraya, une jeune femme améri­caine qui décide de pren­dre l’avion pour la Pales­tine, afin de retrou­ver le pays de son grand-père, chas­sé en 1948 lors de l’indépendance d’Israël. Elle y ren­con­tre Emad, un jeune Pales­tinien, rêvant de par­tir pour le Cana­da. Bien qu’ayant des aspi­ra­tions antag­o­nistes – revenir au pays ou le quit­ter –, ces deux pro­tag­o­nistes en quête d’un visa, parta­gent une même soif de lib­erté. Annemarie Jacir fait preuve d’une réelle empathie pour ses per­son­nages qui ten­tent, mal­gré les obsta­cles, d’aller au bout de leurs rêves. Elle nous offre un film à la fois intimiste, aux per­son­nages forts et attachants et engagé, sans être trop démon­stratif. Con­stru­it sur un rythme linéaire et sere­in, il tend à l’épure, allant à l’essentiel.

Les spec­ta­teurs un peu trop cartésiens pour­ront trou­ver cer­taines séquences peu crédi­bles ou exces­sives : on pense notam­ment au braquage d’une banque – appa­rais­sant comme la seule solu­tion pour récupér­er l’argent du compte du grand-père de Soraya con­sid­éré comme per­du car placé avant 1948 –, à la fouille sans fin à l’aéroport qui inau­gure le film ou à l’impossible dia­logue entre colons israéliens et pales­tiniens chas­sés des années aupar­a­vant de leur mai­son. Mais ces scènes, volon­taire­ment décalées ou poussées à l’extrême, tran­chant avec la tonal­ité plus réal­iste du reste du film, loin d’être gra­tu­ites, ont une sig­ni­fi­ca­tion évi­dente : dans un monde où les hommes sont devenus fous, la vraisem­blance est une notion toute rel­a­tive.

Le Sel de la mer est un beau chant d’amour et de douleur à sa patrie. Pro­fondé­ment mélan­col­ique, il est cen­tré autour de l’idée d’utopie. En arrivant en Pales­tine, Soraya doit faire face au fos­sé entre sa vision idéal­isée et une réal­ité for­cé­ment moins avenante et ses cer­ti­tudes s’effondrent, totale­ment dépassées. Dès le début, on sent que le séjour de Soraya en Pales­tine va être un par­cours semé d’embûches ; la pre­mière scène mon­trant son con­trôle, humiliant, à l’arrivée à l’aéroport israélien, met à nu la para­noïa sécu­ri­taire de l’État hébreu. L’univers visuel du film, sat­uré de check-points, patrouilles de police, tourni­quets et murs de sépa­ra­tion, est celui de l’enfermement, de l’empêchement : l’horizon est sans cesse bouché, réduisant les per­son­nages à la survie. La réal­isatrice n’aura de cesse de met­tre à jour l’absurdité trag­ique du sort du peu­ple pales­tinien de Cisjor­danie : par­qués à Ramal­lah et subis­sant sans arrêt les con­trôles répétés de la police israéli­enne, les per­son­nages étouf­fent et rêvent d’un ailleurs. Mais cet ailleurs – qui est une promesse d’avenir – se révèle illu­soire car inac­ces­si­ble, tou­jours bar­ré par une bureau­cratie tatil­lonne, au ser­vice de respon­s­ables poli­tiques autistes. Le per­son­nage de Soraya, débar­qué d’Amérique, affiche une can­deur désar­mante en arrivant en ter­ri­toire pales­tinien, croy­ant qu’ici aus­si, tout est pos­si­ble. Mais sa déter­mi­na­tion farouche ain­si que celle de son ami Emad se chang­era peu à peu en sen­ti­ment de révolte, puis d’impuissance. Puisque l’honnêteté ne paie pas, les deux pro­tag­o­nistes pren­dront les chemins de tra­vers­es, n’hésitant pas à bas­culer dans l’illégalité : bra­quer une banque pour faire val­oir ses droits, se grimer en Juifs, avec la kip­pa sur la tête, pour décou­vrir Israël, la mer – mag­nifique sym­bole d’une lib­erté fuyant les per­son­nages – et échap­per à la chas­se aux Pales­tiniens menée par la police israéli­enne, voilà quelques sub­terfuges pour s’extraire un instant d’un quo­ti­di­en étriqué et d’un hori­zon bouché. Le con­stat dressé par la réal­isatrice est impi­toy­able : soit on retourne les armes de son adver­saire à son prof­it en per­dant un peu au pas­sage de sa dig­nité et on obtient un moment de lib­erté, soit on se résigne à vivre comme on peut, au jour le jour, vic­times des restric­tions et des vex­a­tions.

Le film se clôt de manière désen­chan­tée, sur un con­stat d’échec : Soraya retourne plus vite que prévu aux États-Unis, tan­dis qu’E­mad ne ver­ra sans doute jamais le Cana­da de ses yeux. Annemarie Jacir sait d’expérience que les hap­py-ends hol­ly­woo­d­i­ens sont une chimère inac­ces­si­ble en Pales­tine. Ce con­stat amer est empreint d’une grande poésie qui est aus­si pour elle l’élégance du dés­espoir.

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