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Plan unique ? Mon œil !

Plan unique ? Mon œil !

  • États-Unis1948
  • Scénario : Hume Cronyn, Arthur Laurents
  • d'après : la pièce Rope
  • de : Patrick Hamilton
  • Image : Joseph A. Valentine, William V. Skall
  • Montage : William H. Ziegler
  • Musique : David Buttolph, Mouvement perpétuel n°1 de Francis Poulenc
  • Producteur(s) : Alfred Hitchcock
  • Interprétation : James Stewart (Rupert Cadell), John Dall (Brandon Shaw), Farley Granger (Phillip Morgan), Joan Chandler (Janet Walker), Cedric Hardwicke (Mr Kentley), Douglas Dick (Kenneth Lawrence), Constance Collier (Mrs Atwater), Edith Evanson (Mrs Wilson), Dick Hogan (David Kentley)
  • Date de sortie : 3 septembre 2008
  • Durée : 1h20
  • Plan unique ? Mon œil !

    À propos de La Corde


    À propos de La Corde

    Il est des idées reçues qui ont la dent dure. Comme celle qui voudrait que La Corde, échouant en quelque sorte là où L’Arche russe de Sok­ourov a réus­si, soit une ten­ta­tive de plan unique. Qu’est-ce qu’on leur fait, aux idées reçues ? On leur tord le cou.

    Grand cinéaste obsédé par l’ex­péri­ence visuelle, Hitch­cock n’a cessé, tout au long de son œuvre, de prob­lé­ma­tis­er la place du spec­ta­teur en s’a­mu­sant dis­crète­ment avec la prover­biale trans­parence hol­ly­woo­d­i­enne. Avec La Corde (1948), il pousse l’ex­péri­ence très loin. Pour qui per­siste à voir en lui un plan-séquence raté, le film recèle de fait plus d’une sur­prise. Porter un œil atten­tif à sa struc­ture, au risque du for­mal­isme, c’est mesur­er qu’il vaut beau­coup mieux que la prouesse tech­nique un peu vaine à laque­lle on le ravale sou­vent avec con­de­scen­dance. Et si La Corde, se livrant à un drôle de jeu avec le regard du spec­ta­teur, assumait toutes ses coupes de mon­tage ?

    On ne va pas jouer au petit malin pré­ten­dant trans­former en révéla­tion fra­cas­sante ce que tout le monde sait déjà : à savoir que La Corde n’est pas vrai­ment un plan unique. Nom­breux, pour­tant, sont ceux qui croient qu’il n’est qu’une suite de plans-séquences durant le temps d’une bobine, dont les coupes sont cam­ou­flées par un noir mal­adroite­ment jus­ti­fié par le pas­sage de la caméra der­rière le dos d’un per­son­nage. C’est en par­tie le cas, mais seule­ment une fois sur deux. Il existe en effet dans le film, entre deux coupes dans le noir, des coupes non dis­simulées, elles aus­si liées à une fin de rouleau de pel­licule au moment du tour­nage, mais mar­quant égale­ment le moment où le pro­jec­tion­niste change de bobine – cette dernière pou­vant con­tenir, à l’époque où le film est tourné, l’équiv­a­lent de deux mag­a­sins de caméra. Cela, d’au­cuns l’ont vu mais n’en font pas grand cas.

    Les nœuds de La Corde

    (Le min­u­tage qui suit se rap­porte au film tel que présen­té sur le DVD de « La Col­lec­tion Hitch­cock » chez Uni­ver­sal, et inclut l’indi­catif de la major précé­dant le générique.)

    - (a) 0h02m24s : 1e coupe franche. Celle-ci n’est jamais passée inaperçue, mais on ne lui a pas prêté beau­coup d’at­ten­tion, con­sid­érant qu’elle séparait le générique du film à pro­pre­ment par­ler. Elle a pour­tant toute sa place dans le dis­posi­tif mis en place par Hitch­cock.
    — (b) 0h11m35s : 1e coupe dans le noir. La caméra passe der­rière Bran­don.
    — © 0h19m07s : 2e coupe franche. Ken­neth regarde vers l’en­trée ; rac­cord sur Bran­don et Phillip s’y dirigeant pour accueil­lir Janet.
    (d) 0h26m07 : 2e coupe dans le noir. La caméra passe der­rière Ken­neth.
    — (e) 0h32m58s : 3e coupe franche. Phillip crie et se tourne vers Bran­don ; rac­cord sur Rupert, qui tourne son regard vers Phillip.
    (f) 0h42m32s : 3e coupe dans le noir. La caméra passe der­rière Bran­don.
    — (g) 0h49m49s : 4e coupe franche. Phillip, Rupert et Bran­don regar­dent tous trois Mme Wil­son ; rac­cord sur Mme Wil­son.
    (h) 0h57m17s : 4e coupe dans le noir. La caméra passe der­rière Bran­don.
    — (i) 1h06m59s : 5e coupe franche. Bran­don agrippe son revolver dans sa poche ; rac­cord sur Rupert, qui remar­que ce geste sus­pect.
    (j) 1h11m27s : 5e coupe dans le noir. La caméra passe der­rière le cof­fre, dont Rupert soulève le cou­ver­cle.

    Per­son­ne ou presque, dans la lit­téra­ture con­sacrée au film ou à son auteur[ref]Auteurs con­sultés non cités par la suite : Patrick Brion, Jean Douchet, Serge Kagan­s­ki, Bill Krohn, Vin­cent Ostria, Benoît Peeters, Noël Sim­so­lo, Don­ald Spo­to, François Truf­faut, Dominique Vil­lain, Bruno Vil­lien, Jacques Zimmer.[/ref], n’a men­tion­né les coupes franch­es (c, e, g, i). Dans la pre­mière mono­gra­phie sur Hitch­cock, Chabrol et Rohmer les remar­quent, par­lent bien de rac­cords de regard, de con­trechamps, mais ne jugent pas néces­saire d’en tir­er des con­séquences. Pour eux, ce ne sont là que des impérat­ifs liés à la tech­nique ; il faut donc fer­mer les yeux et se con­cen­tr­er sur la sup­posée inten­tion : le plan unique. A tel point que plus per­son­ne, à leur suite, ne se penchera sur ces rac­cords. Ce n’est que près de trente ans plus tard qu’il leur est de nou­veau fait allu­sion. Dans son bel arti­cle écrit à l’oc­ca­sion de la réédi­tion du film, Jean-Pierre Cour­sodon ne repère toute­fois que « deux ou trois » entors­es à l’« astreignante règle du jeu » à laque­lle, « pour l’essen­tiel », Hitch­cock se serait « tenu de la façon la plus stricte »[ref]Jean-Pierre Cour­sodon, « Le Désir attrapé par la corde ou Plaisirs de l’en­fer, enfer du plaisir », Ciné­ma 84 n° 311, novem­bre 1984, note p. 25.[/ref]. Encore une fois, c’est la ten­ta­tive de plan unique qui con­di­tionne la vision du film.

    Un seul exégète a ten­té de redonner leur place aux coupes franch­es dans la vision de La Corde. C’est Philippe Math­er, dans un texte pub­lié en 1993 dans le n° 3 de la revue Ciné­math­èque. Si son apport dans la saisie de ce film mythique, copieuse­ment com­men­té mais encore vic­time de malen­ten­dus, est décisif, Math­er ne lui rend pas pour autant entière­ment jus­tice. Enten­dant prou­ver qu’il s’ag­it d’une expéri­men­ta­tion ratée, d’un épate-col­lègues som­brant dans l’a­por­ie esthé­tique, il martèle en long, en large et en tra­vers pourquoi, selon lui, Hitch­cock s’est plan­té. Son argu­ment, du reste, ne manque pas d’in­térêt.

    Replaçant le film dans l’his­toire des formes ciné­matographiques, il note d’une part que ce sont les coupes franch­es qui passent le plus inaperçues. À cela, une rai­son : le rac­cord de point de vue est une fig­ure à laque­lle le spec­ta­teur de 1948, fort de cinquante ans d’élab­o­ra­tion puis d’af­fi­nage de la syn­taxe ciné­matographique clas­sique, est plus qu’habitué. Para­doxe ou non, il le digère sans sour­ciller quand un long plan tortueux lui tit­ille la per­cep­tion. D’autre part, ce même spec­ta­teur a une expéri­ence du noir au ciné­ma qui le lui fait ressen­tir comme une ellipse : depuis Grif­fith, en effet, le fon­du au noir entend imman­quable­ment sig­ni­fi­er une ellipse spa­tiale ou tem­porelle. D’où, selon Math­er, l’échec de La Corde : lorsque la caméra passe der­rière la veste d’un per­son­nage, Hitch­cock espère que le spec­ta­teur ressente, con­fusé­ment et simul­tané­ment, la jubi­la­tion de l’ef­fet à demi cam­ou­flé et la con­ti­nu­ité sou­veraine de la nar­ra­tion. Or ce pas­sage au noir, assim­ilé à une ellipse par la mémoire incon­sciente du spec­ta­teur de ciné­ma, annule la con­ti­nu­ité, inter­rompt la nar­ra­tion – ruine l’ef­fet escomp­té.

    Ne croyez jamais un cinéaste qui parle

    Hitch­cock, offrant prob­a­ble­ment aux cri­tiques ce qu’ils voulaient enten­dre, a lui-même dén­i­gré l’ex­péri­ence qu’il avait ten­tée. Même face à Truf­faut – lequel, le cul entre deux chais­es, cherche des excus­es au maître en faisant val­oir la con­créti­sa­tion du rêve de tout cinéaste, qui serait de tout saisir d’un seul élan, tout en faisant l’éloge de l’i­nus­able et irrem­plaçable découpage clas­sique –, le bon­homme se bat la coulpe. Mais l’on­cle Alfred est malin, nul ne l’ig­nore. Se serait-il vrai­ment lais­sé étouf­fer par les con­tin­gences tech­niques de sa gageure ? Nul n’est infail­li­ble, certes, mais peut-être serait-ce là le sous-estimer. On ne saura jamais si Hitch­cock dis­ait vrai ou s’il a roulé son monde, mais on n’est pas obligé de le croire. Quand bien même il aurait été sincère, nul n’est tenu d’être d’ac­cord avec lui…

    Et si l’on retour­nait le raison­nement de Math­er à l’a­van­tage du film ? En ver­tu de l’ac­cou­tu­mance à la gram­maire clas­sique du ciné­ma, les rac­cords de point de vue passent inaperçus (c’est d’ailleurs pour cela qu’on en a si peu par­lé). Mais ils sont là ; et l’on ver­ra plus tard qu’ils font sens. Quant aux pas­sages au noir, ils font l’ef­fet d’el­lipses, oui, et sont faits pour être vus. Leur mal­adresse n’est-elle pas un brin exces­sive ? Vis­i­ble et sen­si­ble, de fait, tout le monde s’ac­corde sur ce point ; mais involon­taire… ?

    Admet­tons, l’at­ti­rail tech­nique de 1948 devant être encom­brant et les trucages lim­ités, qu’il ait vrai­ment été impos­si­ble d’obtenir des pas­sages plus flu­ides et de mas­quer les coupes. Ne peut-on imag­in­er que Hitch­cock en ait fait son par­ti ? Si bien que « les rac­cords cachés de La Corde », pour repren­dre le titre du texte de Philippe Math­er, ne sont pas les pas­sages au noir sur lesquels s’at­tarde l’au­teur, mais bien plutôt les coupes franch­es. Hitch­cock se doutait, bien sûr, que la plu­part des spec­ta­teurs n’y feraient pas atten­tion, mais il n’é­tait sûre­ment pas naïf au point de croire que, ni vu ni con­nu, tout le monde n’y ver­rait que du feu… Pour les petits curieux qui y regar­dent de près, il a donc conçu une curieuse struc­ture dont per­son­ne ne sem­ble avoir jamais par­lé.

    La Corde a des yeux

    Pre­mier plan du film : plongée sur une rue, générique. Quelques pas­sants, puis la caméra piv­ote, bal­aie un bal­con et remonte vers une baie vit­rée dont les rideaux sont fer­més. Elle pou­vait très bien pan­ot­er sur la ville, l’im­meu­ble, attein­dre plus sim­ple­ment cette baie vit­rée. Mais non, le nez col­lé au sol, elle a délibéré­ment choisi de ras­er cette ter­rasse sur laque­lle il n’y a rien à voir. Si bien que, l’e­space d’un court instant, le champ est presque obstrué, furtive­ment investi par un gros plan sur des graviers assom­bris par l’om­bre de la ram­barde – un pas­sage au noir en sit­u­a­tion, en somme, qui pré­fig­ure en quelque sorte ceux qui vont suiv­re. Puis la caméra s’at­tarde quelques sec­on­des sur la baie vit­rée aux rideaux fer­més, créant une attente décu­plée par l’ar­rêt soudain de la musique. Un cri se fait enten­dre.

    Comme l’a souligné Jean-Pierre Cour­sodon : « notre désir de savoir ce qui se passe der­rière ces rideaux va être sat­is­fait, mais ce sera au prix (…) de notre lib­erté. (…) L’in­no­cent spec­ta­teur est déjà com­plice. »[ref]Ibid., note p. 33.[/ref] Com­plice et pris­on­nier : som­mé d’as­sumer un désir qu’on lui a imposé. C’est la per­ver­sité de Hitch­cock, qu’il con­vient toute­fois de ne pas tenir pour de la rou­blardise. Car pour être per­vers, il n’en est pas moins gen­tle­man : il a l’élé­gance d’ex­pos­er ce qu’il fait. Chaque mou­ve­ment, chaque cadrage s’af­firme comme un choix ; ce qui y est vu l’est au prix de ce qui ne l’est pas. Pas de tromperie sur la marchan­dise, on peut s’a­ban­don­ner avec délice, cobayes con­sen­tants d’une ver­tig­ineuse expéri­ence.

    Une attente, donc. Un désir de voir attisé, puis comblé : la caméra passe de l’autre côté. Coupe (a). Macabre récom­pense : Bran­don et Phillip étran­g­lent leur cama­rade David, qui suc­combe dans un atroce ric­tus et se mue en un flasque fardeau. En rai­son de l’at­tente, de l’en­chaîne­ment des plans, on pense se trou­ver juste der­rière les rideaux, dans le même axe, comme si la caméra venait de les tra­vers­er. Mais on remar­que bien­tôt les­dits rideaux au fond du champ. On a donc opéré un saut de 180°. Nous voilà aver­tis : il sera ques­tion de l’at­tente du regard. Ce bon vieux regard, tarte à la crème de la théorie du ciné­ma qui ne saurait faire sujet en soi mais reste le meilleur vecteur d’in­ten­si­fi­ca­tion des enjeux embrassés par un film, et un baromètre infail­li­ble de l’in­tel­li­gence instinc­tive d’un met­teur en scène. À tra­vers les longs plans en mou­ve­ment et les regards des per­son­nages, Hitch­cock va nous don­ner une con­science per­ma­nente du hors-champ, nous faire atten­dre un rac­cord de point de vue qui nous sera refusé… jusqu’à ce qu’il nous soit accordé, sans même qu’on s’en rende compte.

    Retour à la struc­ture des coupes franch­es. Appelons A le per­son­nage qui regarde, B ce qu’il regarde.

    - (c) Champ-con­trechamp avec rac­cord de point de vue, ordon­né comme suit : A (Ken­neth) / B (Bran­don et Phillip de dos).
    — (e) Champ-con­trechamp avec rac­cord de point de vue inver­sé, soit : B (Phillip) / A (Rupert).
    (g) : A (Phillip, Rupert et Bran­don) / B (Mme Wil­son).
    — (i) : B (la poche de Bran­don) / A (Rupert).

    Pour per­ti­nent qu’il soit, le plan-séquence n’est donc ici qu’un con­cept sec­ondaire. Le con­cept fon­da­men­tal, c’est le rac­cord de point de vue, étant enten­du qu’il ne s’ag­it pas néces­saire­ment de coller à la vision d’un per­son­nage (la fameuse «caméra sub­jec­tive» – effet qui pro­duit, chez le spec­ta­teur sevré à la trans­parence clas­sique, une impres­sion d’ar­ti­fice, de dis­tan­ci­a­tion para­doxale), mais de don­ner à voir la cir­cu­la­tion des regards. On assiste ici à un sin­guli­er pan­el de pos­si­bil­ités. Chaque coupe, à un moment-clé de l’in­trigue, met en jeu une nou­velle con­fig­u­ra­tion (un ou plusieurs regar­dants, un ou plusieurs regardés), avec pour­tant deux dénom­i­na­teurs com­muns : l’or­don­nance­ment regardant/regardé. A la struc­ture des rac­cords de point de vue pré­side, on l’au­ra com­pris, l’al­ter­nance entre des rac­cords A/B et des rac­cords B/A. Alter­nance qui trou­ve sa place au sein d’une autre, déjà repérée à l’échelle de l’ensem­ble des coupes du film, celle des rac­cords de point de vue et des pas­sages au noir.

    Dans cette optique, la pre­mière coupe du film est un cas lim­ite où l’on n’a ni A (pas de regar­dant : per­son­ne n’est sur le bal­con), ni B (pas de regardé : per­son­ne n’as­siste au meurtre). Quant à la dernière coupe, elle est à la fois somme des coupes précé­dentes et redis­tri­b­u­tion. C’est un pas­sage au noir (sur le cou­ver­cle du cof­fre) mais aus­si un cas lim­ite de rac­cord de point de vue inau­gu­rant une nou­velle modal­ité : pas de B (le corps gisant dans le cof­fre est hors champ) mais un A (Rupert)…

    Montage semi-interdit

    Champ et hors-champ. Voir ou ne pas voir le cadavre. Dans les bonus du DVD, le scé­nar­iste se plaint du fait que Hitch­cock ait choisi de mon­tr­er David au début du film : selon lui, il valait mieux rester fidèle à la pièce de Patrick Hamil­ton et laiss­er plan­er le doute sur l’ex­is­tence du mort. Il se trompe, évidem­ment. Le cadavre est ici bien plus qu’un sim­ple MacGuf­fin. Pour que le jeu sur le regard prenne tout son sens, il faut que le spec­ta­teur ait vu le corps, il faut qu’il sache qu’il est , au cen­tre du salon, sous le nez de tout le monde. Dès lors, la ver­sion extrême du « mon­tage inter­dit »[ref]Pour mémoire, dans cette théorie dévelop­pée dans un texte du même nom (in Qu’est-ce que le ciné­ma ?, Cerf, coll. « 7e art », pp. 49–61), Bazin défend la néces­sité, lorsqu’un per­son­nage se trou­ve en présence d’une men­ace incar­née, de sus­pendre le cours du mon­tage le temps d’un plan au moins qui réu­nisse dans un même cadre les deux corps impliqués. Avant même la pub­li­ca­tion du texte (en 1953, dans les Cahiers du ciné­ma), Hitch­cock – que Bazin appré­ci­ait peu – en donne ici une vari­ante dévoyée, vir­tu­ose et manipulatrice.[/ref] que livre Hitch­cock fonc­tionne à plein. Elle parvient même, à tra­vers sa mise en jeu de la vision par la con­ju­gai­son des plans-séquences guidant le regard et des rac­cords de point de vue, à instituer une ten­sion extrême du hors-champ. Au «dan­ger dans le champ» bazinien (qui cul­mine ici dans la scène où la bonne dessert les plats dis­posés sur le cof­fre) s’a­joute donc un con­stant dan­ger hors champ.

    C’est que Hitch­cock, red­outable, se paie le luxe de jouer sur tous les tableaux. La grande force du film est de laiss­er toute leur valid­ité à la plu­part des analy­ses qu’a impul­sées l’hy­pothèse du plan unique. Le cinéaste compte autant avec la réal­ité des rac­cords qu’avec l’ef­fet de leur invis­i­bil­ité. Il joue du con­tinu et du dis­con­tinu, de la durée et de l’e­space, du champ et du hors-champ. Il com­bine l’ef­fi­cac­ité de sa manière habituelle de découper[ref]Il lui a été reproché, notam­ment par Bazin, de repro­duire le découpage clas­sique au sein même de ses plans-séquences, rem­plaçant les coupes de mon­tage par de vains déplace­ments de la caméra. Mais c’est tout l’in­térêt : Hitch­cock ne recherche pas le mou­ve­ment inin­ter­rompu, le flot­te­ment du cadre. Sa caméra ne furette pas de manière dés­in­volte : elle évolue et sta­tionne pour mon­tr­er. Elle n’est pas à la place d’un per­son­nage ; à la lim­ite, elle est un per­son­nage. Ce qui dis­tingue grande­ment La Corde de L’Arche russe – film onirique, qui plus est.[/ref] à la puis­sance du plan-séquence en mou­ve­ment. Son dis­posi­tif formel est surtout un joli pied de nez à ceux qui seraient ten­tés de localis­er la faib­lesse du film dans la sub­or­di­na­tion au théâtre à laque­lle le vouerait pré­ten­du­ment la gageure du plan unique. Au lieu de s’échin­er, en sur­dé­coupant, à faire oubli­er ce qu’il doit au théâtre, le film paie au con­traire son trib­ut à la pièce dont il est tiré, assumant à fond le huis clos. Impureté qui ne l’empêche pas d’ac­com­plir, dans les coupes de mon­tage, quelque chose dont le théâtre est inca­pable…

    Loi et transgression

    De ce point de vue, le film est à la fois bien moins gra­tu­it (dans la prouesse tech­nique se nichent de véri­ta­bles idées de ciné­ma) et beau­coup plus gra­tu­it (la dimen­sion ludique est incon­testable) qu’on ne le croit. C’est un jeu avec le spec­ta­teur, une sorte de “crime ciné­matographique gra­tu­it” ques­tion­nant les lim­ites con­ven­tion­nelles entre théâtre et ciné­ma, de la même façon peut-être que les pro­tag­o­nistes ques­tion­nent les notions morales de Bien et de Mal… Un jeu frap­pé d’une évi­dente dimen­sion éro­tique, que pren­nent formelle­ment en charge, ain­si que Cour­sodon l’a souligné, les plans-séquences ser­pentins. Si l’on tient à don­ner dans la métaphore sex­uelle au niveau de la struc­ture du film, on envis­agera les pas­sages au noir comme des repris­es de souf­fle, et les coupes franch­es comme des change­ments de posi­tion…

    Il con­vient par­fois de se garder de tout lire sous cet angle, mais le sexe n’est évidem­ment pas hors de pro­pos ici. De quoi s’ag­it-il, en effet ? D’un meurtre per­pétré par jeu intel­lectuel (en assas­si­nant David, Phillip et Bran­don enten­dent met­tre en pra­tique la théorie post-niet­zschéenne de leur pro­fesseur Rupert selon laque­lle une élite auto­proclamée peut s’ar­roger le droit de sup­primer des êtres jugés inférieurs et inutiles à la société), mais aus­si pour le plaisir, pour l’ex­ci­ta­tion du geste et de ses con­séquences. L’es­souf­fle­ment de Phillip et Bran­don après le meurtre ; le fait que Phillip veuille rester encore une minute dans l’ob­scu­rité tan­dis que son com­pagnon allume une cig­a­rette ; la « joie immense » dont il dit avoir été sub­mergé lorsque David est mort ; divers­es allu­sions humoris­tiques, enfin, étayent la métaphore filée apparentant le meurtre à un acte sex­uel.

    Si Hitch­cock est puri­tain, on le sait, c’est de ce puri­tanisme telle­ment obsédé par les choses du sexe qu’il ne s’embarrasse pas de les dénon­cer, trop occupé à leur tourn­er autour. D’où un traite­ment pas­sion­nant (com­plexe, davan­tage sym­bol­ique que moral et non dénué de fas­ci­na­tion et d’hu­mour) de l’ho­mo­sex­u­al­ité, qui incar­ne une manière de s’af­franchir des normes sex­uelles, donc morales, du com­mun des mor­tels, et offre matière à dévelop­per la dialec­tique montré/caché. La remar­que de Bran­don regret­tant de ne pou­voir agir « à rideaux ouverts » ren­voie bien sûr le cadavre à l’ho­mo­sex­u­al­ité et le cof­fre au «plac­ard», faisant entre autres du film une réflex­ion drôle et habile sur l’hypocrisie de l’époque : tout le monde sait de quoi il s’ag­it, quand à en par­ler explicite­ment, c’est une autre affaire…

    L’in­térieur et l’ex­térieur, la nuit et le jour, l’ap­parence et le dis­simulé : où l’on rejoint la ques­tion du champ et du hors-champ. Lorsque Bran­don, après le meurtre, ouvre les rideaux, on entend aus­sitôt les bruits sourds de l’ex­térieur, des klax­ons notam­ment, alors que tout était silen­cieux jusqu’alors. Lorsque tout s’achève, que Rupert a décou­vert le pot aux ros­es, crié sa honte d’être à l’o­rig­ine de ce meurtre et arraché le revolver des mains de Phillip, la caméra recule der­rière le cof­fre et mon­tre pour la pre­mière fois la pièce dans toute son éten­due. Nous sommes enfin libres « de porter notre regard où nous le désirons »[ref]Jean-Pierre Cour­sodon, p. 33.[/ref]. Rupert ouvre la fenêtre et tire des coups de feu pour attir­er la police. Ce faisant, il laisse entr­er les bruits de l’ex­térieur dans la pièce. Ces bruits (ceux de la cité, de la loi) sem­blent figer les per­son­nages : le pub­lic prend pos­ses­sion du privé. Le hors-champ est enfin entré dans le champ, et l’a neu­tral­isé.

    Les inter­pré­ta­tions ont fusé à pro­pos de la sup­posée «morale» du film. Film anti-intel­lec­tu­al­iste sur le dan­ger de la théorie détachée de toute pra­tique, con­damnant sans réserve la philoso­phie des per­son­nages prin­ci­paux ? Éton­nante apolo­gie du crime ? Les choses sont plus nuancées que cela : Hitch­cock a trop d’hu­mour pour assén­er un dis­cours uni­voque. Mais tout se joue de toute évi­dence dans le rap­port entre cul­ture et bar­barie d’une part (la corde fait le lien entre le meurtre et une pile de livres), théorie et pra­tique de l’autre. Allu­sion est faite au nazisme, qui se récla­mait de Niet­zsche. Les idées sont-elles respon­s­ables de l’usage qu’on en fait ?

    Au début du film, avant et après le générique, on voit notam­ment pass­er dans la rue une femme avec un lan­dau et un agent de police ten­ant deux bam­bins par la main. Une mère, un polici­er : il est bien sûr ques­tion d’au­torité, d’obéis­sance, de trans­mis­sion. Au-delà du repen­tir un brin moral­isa­teur de Rupert, plaidant en faveur d’une vision human­iste et démoc­ra­tique, il faut voir le ver­tige de qui assiste à l’ap­pli­ca­tion dévoyée de ses con­cep­tions. L’acte de Bran­don et Phillip est à la fois d’une absolue intégrité et d’une bêtise totale. Leur igno­minie est d’avoir util­isé la théorie de Rupert comme pré­texte ; pas sûr, en effet, étant don­né le réseau d’af­fects entourant la vic­time, que le crime soit si gra­tu­it que cela. Leur aveu­gle­ment est d’avoir cru faire aboutir les pré­ceptes de leur enseignant. Mais la meilleure façon de rester fidèle à l’en­seigne­ment d’un pro­fesseur est peut-être de s’ap­pro­prier sa théorie sans en faire la seule, sans l’ériger en dogme ni l’ap­pli­quer à la let­tre dans une réal­ité trop com­plexe pour la soutenir sans en com­pro­met­tre l’il­lu­soire pureté : c’est de tuer le père sym­bol­ique en lui. Il s’ag­it, en somme – et tant pis pour l’a­mal­game père/mère… –, de couper le cor­don.

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    Les Amants du Capricorne
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    L’Ombre d’un doute
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    Pas de printemps pour Marnie
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    La Taverne de la Jamaïque
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    Les Oiseaux
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    Le Rideau déchiré
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    La Mort aux trousses
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    Le crime était presque parfait
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