La Belle de Moscou

La Belle de Moscou

de Rouben Mamoulian

  • La Belle de Moscou
  • (Silk Stockings)
  • États-Unis1957
  • Réalisation : Rouben Mamoulian
  • Scénario : Leonard Gershe, Leonard Spigelgass
  • d'après : la pièce Silk Stockings / le roman Ninotchka
  • de : George S. Kaufman, Leueen MacGrath, Abe Burrows / Melchior Lengyel
  • Image : Robert Bronner
  • Montage : Harold F. Kress
  • Musique : Cole Porter
  • Producteur(s) : Arthur Freed
  • Interprétation : Fred Astaire (Steve), Cyd Charisse (Ninotchka), Janis Paige (Peggy), Peter Lorre (Brankov), Jules Munskin (Bibinski), Joseph Buloff (Ivanov)
  • Date de sortie : 27 août 2008
  • Durée : 1h57

La Belle de Moscou

de Rouben Mamoulian

Ninotchka danse !


Ninotchka danse !

On con­nais­sait Haute société, le remake musi­cal tant décrié du chef-d’œu­vre de Cukor, Indis­cré­tions; on con­naît moins La Belle de Moscou, comédie musi­cale “inspirée” (en fait presque copiée-col­lée dans le scé­nario) de Ninotch­ka (autre chef-d’œu­vre, de Lubitsch cette fois). Presque vingt ans sépar­ent le film où «Gar­bo rit» des pas de Fred Astaire et Cyd Charisse; la Sec­onde Guerre est passée par là, Staline n’est plus qu’un cadavre. La comédie musi­cale estampil­lée MGM et Arthur Freed brille de ses derniers feux, Astaire dit adieu à sa car­rière de danseur, et les États-Unis sont en pleine guerre froide (décon­gelée) avec l’URSS de Khrouchtchev. Mais, remake ou pas, Lubitsch ou pas, La Belle de Moscou est un grand film, à part entière.

L’his­toire est con­nue, et mod­i­fiée sim­ple­ment d’un iota pour pou­voir intro­duire quelques scènes dan­sées: une jeune com­mu­niste con­va­in­cue et dure à cuire est envoyée à Paris pour récupér­er trois de ses «cama­rades» séduits par la cap­i­tale française au point de ne plus avoir envie de retrou­ver le froid moscovite (et autres joyeusetés sibéri­ennes). La belle trou­ve sur son chemin un élé­gant pro­duc­teur améri­cain, qui lui fait goûter à la joie de vivre parisi­enne et l’amour à la française («oh là là» dirait-on out­re-Atlan­tique). La voici tirail­lée entre son devoir de sovié­tique pri­maire et les délices des bais­ers de son amant. Quel va être son choix final?

Déli­cieuse­ment invraisem­blable (à la lim­ite même du car­i­cat­ur­al), le scé­nario orig­i­nal de Ninotch­ka est un pré­texte à l’hu­mour le plus tor­du et le plus dévas­ta­teur. Peut-on rire du tout, même de la dic­tature total­i­taire com­mu­niste? Cer­taine­ment: dans La Belle de Moscou, les trois cama­rades Ivanov, Brankov et Bib­in­s­ki fêtent au cham­pagne leur tristesse de ne pas pou­voir retourn­er dans leur pays; puis, plus loin, essaient de trou­ver quelque plaisir à l’idée du Noël très enneigé qu’ils passeront en… Sibérie. L’URSS de Rouben Mamou­lian (ironique­ment immi­gré né dans l’Em­pire russe en 1901, mais cinéaste améri­cain dès le début de sa car­rière) n’a rien à envi­er à celle de Lubitsch: le com­mis­saire aux Arts fraîche­ment instal­lé depuis l’ar­resta­tion sans motif de son con­frère se fait copieuse­ment insul­ter par son supérieur (alors qu’il n’est là que depuis cinq min­utes), puis cherche le nom d’un agent qu’il ne con­naît pas dans le Who’s Still Who (jeu de mots sur le célèbre Who’s Who sig­nifi­ant: «Qui est encore qui»…). Le cama­rade Bib­in­s­ki avoue qu’il ne sait plus sourire car cela ne lui est pas arrivé depuis trente ans… Quant à la fameuse Ninotch­ka, elle est un véri­ta­ble arché­type d’une révo­lu­tion com­mu­niste qui aurait détru­it toute joie et tout sen­ti­ment: il faut la voir courir dans les rues de Paris à la recherche des plus sor­dides usines dont elle rêve d’é­tudi­er le fonc­tion­nement, ou expli­quer à son amant améri­cain que l’amour n’est qu’une banale réac­tion chim­ique et qu’à Moscou, quand on désire quelqu’un, il suf­fit de lui dire: «Eh, toi! Viens ici» (plutôt pra­tique, au demeu­rant).

Le sen­ti­ment anti-com­mu­niste qui règne ici, mais sans ani­mosité autre que celle de la volon­té de diver­tir grâce à des numéros musi­caux bur­lesques (il faut voir le sérieux Peter Lorre, anci­en­nement M le Mau­dit chez Lang, impro­vis­er une danse russe le couteau entre les dents!), n’est pas con­tre­bal­ancé par une ode au cap­i­tal­isme améri­cain, même si, comme le dit Ninotch­ka, «nous [l’URSS] avons les grands idéaux mais ils [les Occi­den­taux] ont le cli­mat». Au con­traire, et c’est bien là le prin­ci­pal intérêt de La Belle de Moscou, dans sa lutte pour exis­ter face à son orig­i­nal de poids, le film de Mamou­lian est aus­si une réflex­ion piquante sur le ciné­ma améri­cain des années 1950, par le biais notam­ment d’un per­son­nage sec­ondaire, la niaise Peg­gy, ersatz roux d’Es­ther Williams, qui, ne pou­vant plus nag­er, veut se recon­ver­tir dans le ciné­ma sérieux avec une adap­ta­tion de Guerre et Paix (bien que «les rumeurs soient fauss­es et que Tol­stoï et elle ne soient que de bons amis»). Pour Peg­gy, le ciné­ma d’au­jour­d’hui (com­pren­dre bien sûr, celui de son époque) n’a que faire de stars, de bons réal­isa­teurs, ou de scé­nar­istes: ce qu’il faut au pub­lic, c’est du «Ciné­mas­cope, du Tech­ni­col­or à couper le souf­fle et du son stéréo­phonique». Oubliés les beaux duos de danse intime; ce qu’on demande aux musi­cals d’au­jour­d’hui, ce sont des choré­gra­phies gigan­tesques où «le héros n’a aucune idée d’où se trou­ve l’héroïne». Qu’on s’in­surge déjà à l’époque con­tre la super­pro­duc­tion à grand ren­forts d’ef­fets spé­ci­aux est d’une ironie remar­quable… Plus loin, Mamou­lian mon­tre même ce qui résulte de cet esprit je-m’en-foutiste: l’adap­ta­tion de Guerre et Paix tourne au musi­cal cheap, avec comme héroïne l’épouse de Napoléon, «Joséphine, plus com­muné­ment appelée Jo», qui se déhanche sur un rythme jazzy devant sa Cour…

On l’a vu, La Belle de Moscou son­na le glas de la car­rière de danseur de Fred Astaire, déjà réti­cent à l’idée d’in­ter­préter l’amoureux d’une femme beau­coup plus jeune que lui; mais le dynamisme des «plus belles jambes d’Hol­ly­wood», celles de Cyd Charisse, sa parte­naire préférée, l’avait con­va­in­cu. Ce fut égale­ment l’un des derniers rôles de Cyd Charisse en tant que danseuse, et l’adieu de Rouben Mamou­lian au ciné­ma. On ne pou­vait rêver plus belle céré­monie funèbre: les numéros musi­caux, dan­sés ou pas, sont épous­tou­flants; voire même, dans le cas du solo de Cyd Charisse, à la lim­ite de la tolérance de la cen­sure: le code Hays oblig­ea en effet l’ac­trice à écourter son mag­nifique strip-tease (sym­bole de sa trans­for­ma­tion de com­mu­niste coincée en sen­suelle cap­i­tal­iste) qui dévoilait par trop ses jambes. Cole Porter fut réqui­si­tion­né pour la musique, et on n’ou­bliera pas de sitôt les paroles de «All of you», où le timide Astaire avoue à sa parte­naire qu’il aimerait vis­iter son Est, son Ouest, son Nord et son Sud… Le plus grand danseur que le ciné­ma ait con­nu se paie même le luxe d’un numéro final sur des rythmes rock n’roll, et passe ain­si le relais à ses suc­cesseurs avec une élé­gance divine. La classe.

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