© Les Films du Losange
Versailles

Versailles

de Pierre Schoeller

  • Versailles
  • France2008
  • Réalisation : Pierre Schoeller
  • Scénario : Pierre Schoeller
  • Image : Julien Hirsch
  • Montage : Mathilde Muyard
  • Musique : Philippe Schoeller
  • Producteur(s) : Philippe Martin, Géraldine Michelot
  • Interprétation : Guillaume Depardieu (Damien), Max Baissette de Malglaive (Enzo), Judith Chemla (Nina), Aure Atika (Nadine), Patrick Descamps (Jean-Jacques), Franck Bruneau (P'tit Louis)...
  • Distributeur : Les Films du Losange
  • Date de sortie : 13 août 2008
  • Durée : 1h53

Versailles

de Pierre Schoeller

Les beaux au bois dormant


Les beaux au bois dormant

Ver­sailles : son château, son passé his­torique riche et tour­men­té, ses touristes, ses belles et grandes demeures… Non sans ironie – mais jamais appuyée ni bête­ment arro­gante – Pierre Schoeller choisit ce décor quelque peu figé pour y situer l’ac­tion de son pre­mier long métrage. Ce qui l’in­téresse, résol­u­ment, est l’en­vers du décor : c’est d’ailleurs non loin des jardins du château que se niche la com­mu­nauté de SDF qui est au cen­tre du film. Pour­tant, le choix de Ver­sailles n’est pas poli­tique, en tout cas pas seule­ment : au-delà de ce qui sem­ble a pri­ori une ten­ta­tive un peu mal­adroite de soulign­er les con­trastes de notre société (les rich­es et les pau­vres se côtoient sans que les pre­miers ne voient – ou n’aient envie de voir – les sec­onds), il s’ag­it surtout pour le cinéaste de jus­ti­fi­er pleine­ment ses choix de mise en scène. Car Ver­sailles est un con­te, une sorte d’adap­ta­tion con­tem­po­raine de Blanche-Neige ou Boucle d’Or et les trois ours, en équili­bre entre la frontal­ité du ciné­ma réal­iste et l’op­ti­misme de la fable. Une belle his­toire pour adultes qui n’élude pas l’hor­reur, avec en son cen­tre un duo enchanteur dont on pour­rait pour­tant red­outer le pire : un adulte et un enfant.

Ver­sailles com­mence au croise­ment de Roset­ta et de Sans toit ni loi, au car­refour d’un ciné­ma dont on a fait plusieurs fois le tour jusqu’à l’écœure­ment. Le sujet est noble et mérite d’être traité encore et encore, mais le style Dar­d­enne, devenu le mètre-étalon pour tout film à forte con­so­nance sociale, sem­ble avoir vam­pirisé la plu­part des réal­isa­teurs qui se frot­tent à de tels thèmes. D’ailleurs, dans les pre­mières min­utes de Ver­sailles, Pierre Schoeller ne cherche pas à éviter les images trem­blées, cette prise directe avec le réel qui per­met au spec­ta­teur de plonger dans le vif du sujet. Lequel émeut d’emblée, sans que le réal­isa­teur n’ait à forcer le trait. Dif­fi­cile de rester insen­si­ble au par­cours du com­bat­tant de cette jeune femme et de son petit garçon (Judith Chem­la et Max Bais­sette de Mal­glaive) errant dans les rues de Paris, en plein hiv­er, à la recherche d’un coin pour dormir. Recueil­lis par le Samu social, Nina et Enzo sont emmenés dans un cen­tre d’ac­cueil de Ver­sailles pour y pass­er la nuit. Mais que faire le lende­main ? Errant dans les bois qui joux­tent les jardins du château, la mère et son fils tombent sur le campe­ment d’un type mys­térieux et soli­taire, Damien (Guil­laume Depar­dieu) qui accepte de les héberg­er pro­vi­soire­ment. Mais très vite, Nina dis­paraît. Con­tre mau­vaise for­tune bon cœur, Damien va appren­dre à s’oc­cu­per d’En­zo. Et, peut-être, envis­ager de quit­ter la cabane au fond des bois…

La forêt, élé­ment récur­rent des con­tes de fées, fait bas­culer Ver­sailles dans un autre univers. La chronique sociale glisse pro­gres­sive­ment vers le réc­it allé­gorique, sans pour autant se dépar­tir du réal­isme indis­pens­able à la crédi­bil­ité de l’his­toire. Le choix du lieu se jus­ti­fie alors pleine­ment : le château de Ver­sailles est un point d’en­trée dans un monde à la fois cru­el et mag­ique, où l’en­fant trou­vera matière à ses rêves et ses jeux, dans une cabane de for­tune qui à tra­vers ses yeux devient un immense ter­rain de décou­verte, auprès d’un men­tor sor­ti tout droit des fables, mi-bûcheron mi-cap­i­taine. La com­mu­nauté qui l’en­toure, mar­gin­aux et clochards étranges et attachants, pirates de for­tune qui évo­quent les Enfants per­dus de Peter Pan – inter­prétés pour la majeure par­tie par des ama­teurs – entraîne l’en­fant dans un monde où l’on chante, où l’on fait des farces, où l’on refait le monde, où l’en­traide est le dénom­i­na­teur com­mun.

Pierre Schoeller évite heureuse­ment tout idéal­isme idiot qui con­sis­terait à embel­lir la lib­erté de la com­mu­nauté pour en faire un espace d’u­topie prop­ice au bon­heur. Le réel n’est jamais loin : le décès bru­tal d’un de ses mem­bres rap­pelle à l’en­fant – et au spec­ta­teur – que cette vie-là n’est pas facile. Et lorsque Damien tombe malade, Enzo doit sor­tir des bois pour trou­ver de l’aide, lors d’un épisode où le sus­pense et le trag­ique côtoient le drôle et le mer­veilleux, la scène se con­clu­ant sur un pied de nez qui nous rap­pelle que pour le petit garçon, cet univers est bien celui d’un con­te à échelle humaine, où ceux qui peu­vent nous prêter main forte sont ceux qui sem­blent sor­tir d’un livre, où réel et imag­i­naire se con­fondent pour ne plus faire qu’un.

Si Schoeller tombe par­fois, à tra­vers cer­tains dia­logues, dans un sym­bol­isme super­flu et pesant, il parvient cepen­dant à rester fidèle à sa ligne de con­duite, porté par un Guil­laume Depar­dieu réelle­ment extra­or­di­naire (peut-être son meilleur rôle ?) et le jeune Max Bais­sette de Mal­glaive, la plus belle représen­ta­tion de l’en­fance au ciné­ma depuis la petite Vic­toire Thivi­sol dans Ponette de Doil­lon. La troisième par­tie du film, plus con­v­enue, un peu trop naïve aus­si, quitte le ter­ri­toire de la forêt pour renouer avec la chronique sociale. Elle offre quelques belles scènes où Damien tente de retrou­ver une vie nor­male, pour assur­er à Enzo un avenir ou tout au moins, la pos­si­bil­ité d’un choix : Damien face à l’ad­min­is­tra­tion, Damien face à sa famille… L’ensem­ble, plutôt réus­si, peine toute­fois à égaler l’in­ven­tiv­ité et la poésie du reste du film et le final, un peu trop atten­du, tombe dans un sen­ti­men­tal­isme dont on se serait bien passé. Mais peu importe, finale­ment : comme le jeune Enzo devenu ado­les­cent, on garde en mémoire la magie de la forêt, espace mag­nifique et cru­el où tout est pos­si­ble, le pire comme le meilleur. Et on meurt d’en­vie d’y retourn­er.

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