La Môme Xiao

La Môme Xiao

de Peng Tao

  • La Môme Xiao
  • (Xue Chan)
  • Chine2007
  • Réalisation : Peng Tao
  • Scénario : Peng Tao
  • d'après : le roman Xue Chan
  • de : Bai Tianguang
  • Image : Huang Yi
  • Montage : Peng Tao
  • Producteur(s) : Zeng Wenwen
  • Interprétation : Zhao Huihui (Xiao Ezi), Zeng Xiaorong (Zhong), Xu Zelin (Yang), Han Dequn (Guiha)...
  • Date de sortie : 6 août 2008
  • Durée : 1h39

La Môme Xiao

de Peng Tao

La vie en rouge


La vie en rouge

Pre­mier film mod­este d’un jeune réal­isa­teur, La Môme Xiao est issu de cette volon­té des cinéastes chi­nois d’exhiber au pub­lic occi­den­tal la mis­ère qui acca­ble leur pays. Le réal­isme ici est poussé très loin puisque tous les acteurs sont des non-pro­fes­sion­nels et les décors authen­tiques. Tout cela n’est pas sans nous rap­pel­er les démarch­es des cinéastes ital­iens d’après-guerre et leur besoin d’évo­quer cette sit­u­a­tion sans arti­fice ciné­matographique. Et dans le cas de la Chine, ce besoin s’impose.

Alors que la Corée n’en finit pas de se cacher der­rière un ciné­ma de “qual­ité” sen­si­ble à l’im­agerie de carte postale, que le Japon ne sait plus très bien quoi filmer de lui-même et qu’Hongkong n’arrive plus à se filmer ayant per­du son iden­tité, la Chine, elle, ou du moins la part de son ciné­ma qui arrive jusqu’à nous, n’en finit plus de vouloir se mon­tr­er telle quelle et sans con­ces­sion. Le Mariage de Tuya, Le Dernier Voy­age du juge Feng ou encore Still Life : tous ces films l’an­née dernière témoignaient du désir de dress­er une image de la Chine autre que celle que tente d’im­pos­er (assez mal­adroite­ment d’ailleurs) le gou­verne­ment chi­nois (bien décidé à faire val­oir son “ray­on­nement”). Ce mou­ve­ment ciné­matographique, proche du néoréal­isme, a de quoi alarmer sur l’é­tat de la nou­velle Super Puis­sance Mon­di­ale. Car le bilan dressé glace le sang.

Ain­si cette Môme Xiao vient nous par­ler de la pré­car­ité et des moyens mis en œuvre pour la com­bat­tre dans les plus bass­es sphères de la pop­u­la­tion chi­noise. Par exem­ple : com­ment se faire de l’ar­gent avec une gamine paralysée des deux jambes ? Tout sim­ple­ment en l’installant sur le trot­toir avec une petite coupelle, en atten­dant qu’une âme char­i­ta­ble veuille bien y dévers­er quelque menue mon­naie, ce qui est un moyen comme un autre pour rentabilis­er les hand­i­capés. C’est en tout cas de cette manière, en “investis­sant” dans l’achat d’une petite fil­lette de onze ans para­plégique, rebap­tisée pour fêter l’événe­ment Xiao (“Papil­lon”), qu’un cou­ple de chi­nois pense pou­voir sub­venir à ses besoins. L’idée sem­ble sim­ple et effi­cace, mais plusieurs prob­lèmes peu­vent entraver à sa bonne con­duite. Tout d’abord, il ne faut pas qu’un pas­sant, trop pris de pitié pour la môme, se pro­pose de pren­dre à sa charge les soins pour la guérir, sa mal­adie étant le gagne-pain du foy­er. Ensuite, il faut se méfi­er de la con­cur­rence, car beau­coup d’enfants estropiés traî­nent dans les rues, ce qui est mau­vais pour le busi­ness. Enfin, il faut éviter de se pren­dre d’af­fec­tion pour le bam­bin, com­ment bien l’ex­ploiter sinon ? C’est pour­tant ce qui arrive à la femme du cou­ple : cette sotte finit par con­sid­ér­er Xiao comme sa pro­pre fille et s’y attach­er. L’homme lui, plus lucide, plus droit, n’a que faire de ce genre de sen­ti­ment et tente, quoi qu’il arrive, de faire tourn­er son petit “com­merce”. Quant à la petite fille, elle a les yeux impas­si­bles et résignés de ceux qui ont accep­té leur triste sort.

Peng Tao, pour racon­ter cette char­mante his­toire, filme en DV, caméra à l’épaule et en éclairage et décors naturels, méth­ode bien con­nue pour ren­forcer le “réal­isme”, pas que la mise en scène se veuille neu­tre (chose impos­si­ble) mais effacée. Rien de bien révo­lu­tion­naire ni tran­scen­dant si on com­pare ça à la poésie lyrique qui con­fère leur force aux films de Jia Zhang-ke. On pour­rait même lui reprocher un petit excès de zèle dans sa façon de charg­er un peu trop son scé­nario (qui brasse, entre autres, le prob­lème des coûts des soins médi­caux, du traf­ic d’or­ganes et des petits caïds de quarti­er). Mal­gré tout, l’aspect doc­u­men­taire et le refus de tout effet dra­ma­tique fonc­tion­nent en empêchant le film de som­br­er dans le mis­éra­bil­isme. Ici, les dérives morales de l’arrivisme du peu­ple chi­nois ne sont que les con­séquences du ful­gu­rant mod­èle cap­i­tal­iste qui s’est érigé ces dernières années sous leurs yeux : la logique de survie s’y con­fond de façon aber­rante avec celle de la réus­site sociale et du prof­it. Le regard froid “à chaud” de Peng Tao met surtout en évi­dence l’in­dif­férence du gou­verne­ment pour la pop­u­la­tion dont il est cen­sé s’oc­cu­per, la livrant à elle-même. Des murs effrités aux immeubles en ruines, des camions rouil­lés aux routes dégradées, des teintes bla­fardes des villes aux mansardes miteuses, tout, dans La Môme Xiao et dans la vision de la Chine qu’il divulgue, tient du sen­ti­ment d’a­ban­don absolu. Et on ne peut décem­ment pas en vouloir aux lais­sés pour compte (à moins d’être de droite). C’est pourquoi, lors du dernier plan, le regard vide de la petite fille sur les camions qui roulent à toute allure devant elle, évoque immé­di­ate­ment le hors-champ du film : l’im­monde céré­monie d’ouverture des JO de Pékin mise en scène par Zhang Yimou, toute de faste et de pres­tige, de pail­lettes et de feux d’artifice, d’hypocrisie frater­nel­lisante et de nation­al­isme exac­er­bé. L’ob­scénité se situe exacte­ment dans ce décalage.

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