Source : Les Films du Losange
Les Sept Jours

Les Sept Jours

de Ronit Elkabetz, Shlomi Elkabetz

  • Les Sept Jours
  • (Shiva)
  • Israël, France2008
  • Réalisation : Ronit Elkabetz, Shlomi Elkabetz
  • Scénario : Ronit Elkabetz, Shlomi Elkabetz
  • Image : Yaron Scharf
  • Montage : Joëlle Alexis
  • Musique : Michel Korb, Sergio Leonardi
  • Producteur(s) : Jean-Philippe Reza, Eilon Ratzkovsky, Yochanan Kredo, Yossi Uzard, Guy Jacoel, Elie Meirovitz
  • Interprétation : Ronit Elkabetz (Vivianne), Albert Illouz (Meïr), Yael Abecassis (Lili), Simon Abkarian (Eliahou), Hana Laslo (Ita), Moshe Ivgy (Haïm), Keren Mor (Ilana), Alon Aboutboul (Itamar), Evelyne Hagoel (Evelyne), Rafi Amzaleg (Jacques), Hanna Azoulay Hasfari (Simona), Gil Frank (Ben Loulou), Ruby Shoval (Thérèse), David Ohayon (David), Solika Kadosh (Granny Henina), Yechiel Elkabetz (Charlie), Orit Sher (Ruthy), Dikla Elkaslassi (Iris)...
  • Distributeur : Les Films du Losange
  • Date de sortie : 2 juillet 2008
  • Durée : 1h55

Les Sept Jours

de Ronit Elkabetz, Shlomi Elkabetz

Famille, je te hais


Famille, je te hais

Deux­ième volet de la trilo­gie des frère et sœur Elk­a­betz, après Pren­dre femme, Les Sept Jours trans­pose la guerre au cœur de la famille : guerre per­pétuelle en Israël, guerre intime des per­son­nages avec eux-mêmes. Les rancœurs et les secrets longtemps enfouis ressur­gis­sent à la faveur du deuil que partage cette famille, pen­dant sept jours. Pesan­teur, lour­deur, vio­lence des échanges… toute la mise en scène reste sur le fil des émo­tions jusqu’à l’explosion finale. Un bril­lant exer­ci­ce qui con­firme le tal­ent mul­ti-facettes de Ronit Elk­a­betz et de son frère.

Être né et avoir gran­di dans une famille israéli­enne, séfa­rade, d’origine maro­caine, est vis­i­ble­ment lourd à porter pour Ronit Elk­a­betz et son frère Shlo­mi. Poids de l’orthodoxie religieuse, car­can qui pèse sur les femmes, mesquiner­ies et jalousies, secrets et coups bas, le cer­cle famil­ial est, dans leur ciné­ma, un objet d’étude tout autant que peut l’être la société. En 2005, avec l’excellent Pren­dre femme, ils s’attaquaient au cou­ple sous un jour som­bre : la mise sous tutelle d’une femme par un époux accroché à l’application de la Loi juive à la let­tre.

Au-delà du fait qu’ils for­ment les deux pre­mières par­ties d’une trilo­gie, Pren­dre femme et Les Sept Jours affichent plusieurs points com­muns : la reprise de per­son­nages de la même famille, et l’ancrage de l’histoire famil­iale dans l’histoire du pays. Pren­dre femme se situ­ait en 1979, durant les trois jours précé­dant le Shab­bat. Les Sept Jours a lui pour cadre la pre­mière guerre du Golfe. Loin d’être anodine, cette déter­mi­na­tion his­torique inscrit le film dans une réal­ité qua­si indé­pass­able: comme si filmer Israël, serait-ce pour une his­toire famil­iale, ne pou­vait s’affranchir de la sit­u­a­tion d’un pays per­pétuelle­ment en guerre. En 1991, sous les attaques des mis­siles de Sad­dam Hus­sein, les Israéliens enfi­lent des masques à oxygène à chaque alerte, jusque pen­dant les prières aux morts… La famille Ohaion et Israël : deux vis­ages d’un corps per­pétuelle­ment en guerre, guer­res s’amplifiant l’une l’autre.

Cette pesan­teur per­pétuelle sied par­faite­ment à l’histoire con­tée ici, autant que le choix du cadrage, très ser­ré. L’utilisation du grand angle, comme le fait de situer l’histoire dans une péri­ode de guerre ouverte, vient enfer­mer les per­son­nages dans le champ et dans un enfer­me­ment subi. Les Sept Jours débu­tent ain­si par un mag­nifique plan sta­tique, dépourvu de tout ciel, dans lesquels les vis­ages et les mains des per­son­nages traduisent leur souf­france. Mau­rice, frère d’une famille de neuf enfants, vient de mourir brusque­ment. La grande fratrie élargie est rassem­blée autour de sa tombe. De cette famille qu’on décou­vri­ra peu à peu, n’apparaît au départ que la fig­ure tutélaire et austère de la mère : délim­i­tant le cadre autour de sa per­son­ne, les réal­isa­teurs l’élargissent peu à peu vers les autres mem­bres. C’est, à tra­vers le lent déplace­ment de la caméra et un tra­vail sur un son très acéré, la litanie des pleureuses qu’on décou­vre alors : tra­di­tion juive qui, à l’instar du chœur antique, per­met d’exprimer la souf­france col­lec­tive. Selon les règles du judaïsme, les mem­bres de la famille Ohaion se retrou­vent ensuite, pen­dant sept jours, dans la mai­son du mort pour hon­or­er sa mémoire.

Point cen­tral du film, pré­cisé­ment, le col­lec­tif : dans ce cer­cle généra­teur de pesan­teur et d’étouffement, l’individu n’a pas sa place, la femme, encore moins. C’est Thérèse, la femme de Meïr, l’aîné de la famille et can­di­dat à la mairie de Kiry­at Yam, can­ton­née dans sa cui­sine. C’est Ruthy qui n’a pas son mot à dire à la déci­sion de son mari de ven­dre leur mai­son. C’est Lili, femme de Jacques, qui doit taire sa liai­son passée avec Mau­rice… C’est Vivianne, enfin, à qui Eli­a­hou refuse tou­jours d’accorder le divorce : la même Vivianne que dans Pren­dre femme, cam­pée par une Ronit Elk­a­betz décidé­ment par­faite. De nou­veau dans Les Sept Jours, les femmes peinent à vivre et à faire s’épanouir leur iden­tité pro­pre, ou alors à leurs dépends. Mais dans ce milieu de trilo­gie, les hommes aus­si sont claire­ment défi­nis par le groupe. C’est l’argent qui pèse sur les rap­ports entre les frères, la sol­i­dar­ité remise en ques­tion, les cas de con­science, la tra­di­tion inter­rogée. Un état de fait néces­saire­ment explosif.

Et le film explose… car après avoir instal­lé un rythme réguli­er, qua­si monot­o­ne, fait d’une suc­ces­sion de scènes entre deux ou trois per­son­nages, la tem­pête vient du groupe : prêts à pass­er la nuit, une de plus dans cette promis­cuité non choisie, le groupe qui tenait vaille que vaille jusqu’ici explose lit­térale­ment. La caméra, qui jusqu’ici nav­iguait de pièce en pièce et de per­son­nage en per­son­nage dans le huis clos de la mai­son, se fige dans la grande pièce com­mune jonchée de mate­las. Tabous, maîtrise de soi et jeu des apparence tombent brusque­ment : les liens du sang si frag­iles ne tien­nent plus… ou c’est pré­cisé­ment parce que ces liens exis­tent que la vio­lence peut sur­gir. Et si cette scène est aus­si réussie, c’est que les réal­isa­teurs ont tenu un pari dif­fi­cile : définir pré­cisé­ment, mal­gré leur grand nom­bre, chaque per­son­nage. Mal­gré ce col­lec­tif dont ils ne peu­vent se défaire, l’individualité de cha­cun affleure par petites touch­es, à tra­vers un regard, une démarche, une façon de par­ler.

La vio­lence du film, latente avant la scène cathar­tique, main­tient, finale­ment, la sit­u­a­tion dans un statu quo. En témoigne la non moins vio­lente musique rock qui accom­pa­gne la scène finale : celle de la famille marchant dans le cimetière, à la fin des sept jours. La boucle est bouclée, les rancœurs main­tenues. Reste en mémoire le vis­age de la mère, corps impas­si­ble et impuis­sant sur sa chaise, dont les larmes roulent en silence devant le spec­ta­cle de ses enfants qui se déchirent.

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