Une source pour les assoiffés

Une source pour les assoiffés

de Youriï Illienko

  • Une source pour les assoiffés
  • (Rodnik Dlia Zhazhdouchtchikh)
  • URSS (Ukraine)1965
  • Réalisation : Youriï Illienko
  • Scénario : Ivan Dratch
  • Image : Youriï Illienko, Vladimir Davidov
  • Décors : Piotr Maksimenko, Anatoli Mamontov
  • Son : Nina Avramenko
  • Montage : N. Pisjtsjikov
  • Musique : Leonid Grabovski
  • Production : studio Dovjenko
  • Interprétation : Nina Alissova, Jemma Firsova, Laryssa Kadotchnikova, Ivan Kostioutchenko, Feodossia Litvinenko, Dmytri Milioutenko, Yevhen Baliev, Iouriï Majouha, Olena Kovalenko
  • Durée : 1h13

Une source pour les assoiffés

de Youriï Illienko

Rien que de l'eau


Rien que de l'eau

Un homme vit au bord d’un désert, aban­don­né par sa famille, con­fron­té à ses sou­venirs loin­tains… Un réc­it sym­bol­ique et mélan­col­ique inter­dit pen­dant 23 ans par le régime sovié­tique… Une grande puis­sance formelle au ser­vice d’une vio­lente charge sociale…

Dès les pre­mières images, Une source pour les assoif­fés impose la beauté de sa pho­togra­phie. Une légère sur­ex­po­si­tion rend par­faite­ment le cli­mat déser­tique. Le noir et blanc est lumineux. Les attrib­uts physiques du vieux héros – longue chemise, barbe… – con­courent à faire primer le blanc sur le noir. De bout en bout du film, la pel­licule est comme irradiée. Avec même un proces­sus de solar­i­sa­tion pour représen­ter la famille dis­parue du vieil homme.

À l’intérieur de cette trame à forte lumi­nosité, Youriï Illienko intro­duit quelques inserts plus som­bres. Lorsque le noir prend le pas sur le blanc, il s’agit tou­jours de gros plans de vis­ages bur­inés par la vie au grand air, essorés par l’indigence subie, par­fois striés de larmes. On pense à Pelechi­an, autre cinéaste majeur de la large zone d’influence sovié­tique, à cette ten­ta­tion per­ma­nente du doc­u­men­taire, à cette mys­tique du paysan gagne-petit.

Procé­dant par sym­bol­es, à grand coup de plans-séquences, avec une qua­si-absence de paroles qui fait ten­dre le film vers le muet, Youriï Illienko arrive néan­moins à con­serv­er une trame nar­ra­tive solide. Chez lui, pas besoin de mille lignes de dia­logue pour sig­ni­fi­er la soli­tude d’un homme aban­don­né par ses proches : il se con­tente de filmer ce même homme retour­nant les pho­tos de famille con­tre le mur. Pas d’utilité non plus à dis­sert­er des heures sur l’envie d’en finir du héros : il lui suf­fit de le mon­tr­er con­stru­isant un cer­cueil.

De la même manière, le pro­pos poli­tique est limpi­de. Il est évi­dent que les autorités sovié­tiques n’avaient aucun intérêt à ce que soit dif­fusé un film où le pou­voir poli­tique en place est accusé de laiss­er mourir de soif les plus ruraux de ses conci­toyens, où le seul acte effec­tué à leur égard est d’apporter sur place une stat­ue de pro­pa­gande, où la résis­tance armée à l’oppresseur est noyée dans le sang…

Bien sûr, cette démarche très large­ment esthéti­sante n’est pas sans sécher­esse. Et le spec­ta­teur doit lut­ter pour ne pas décrocher du film et par­tir dans ses pro­pres rêver­ies. Mais c’est aus­si un des raisons d’être du ciné­ma que de pou­voir emmen­er loin du quo­ti­di­en, de pren­dre le risque de l’ennui, de pro­pos­er un pos­si­ble ailleurs sans que la pen­sée soit con­trainte dans un car­can prédéter­miné à grands ren­forts de musique toni­tru­ante ou de mon­tage sac­cadé, lais­sant libre cours au vagabondage de l’esprit.

De nos jours, un Nuri Bilge Cey­lan a repris à son compte cet héritage. La même maîtrise de l’image, le même goût du cadre soigné, la même rareté des dia­logues, la même âpreté des sen­ti­ments… Sa force sup­plé­men­taire est d’avoir réus­si à gref­fer sur cette forme tra­vail­lée une dra­maturgie com­plète avec des per­son­nages large­ment plus char­nus.

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