Coffret Michel Deville (vol.1)

Coffret Michel Deville (vol.1)

de Michel Deville

  • Coffret Michel Deville (vol.1)
  • Réalisation : Michel Deville
  • Date de sortie DVD : 28 mai 2008
  • Ce soir ou jamais (1960), Adorable menteuse (1961), À cause, à cause d'une femme (1962), L'Appartement des filles (1963), Lucky Jo (1964)

Coffret Michel Deville (vol.1)

de Michel Deville

Vous avez dit « léger » ?


Vous avez dit « léger » ?

Cinéaste pro­lifique mais mécon­nu, Michel Dev­ille voit aujourd’hui la majeure par­tie de ses films édités en DVD. Inclass­able, ne revendi­quant aucun héritage par­ti­c­uli­er, le célèbre réal­isa­teur du Pal­to­quet s’amuse à brouiller les pistes à cha­cun de ses films, évolu­ant tran­quille­ment en marge de la Nou­velle Vague. Le pre­mier cof­fret ici pro­posé regroupe ses pre­mières œuvres, toutes mar­quées par une étroite col­lab­o­ra­tion avec Nina Com­pa­neez.

Né en 1931, Michel Dev­ille réalise son pre­mier long-métrage en 1960, Ce soir ou jamais, avec Anna Kari­na dans le rôle prin­ci­pal. Ces trois infor­ma­tions suf­fi­raient presque à class­er sans la moin­dre hési­ta­tion le cinéaste dans le courant émergeant de la Nou­velle Vague. Pour­tant, même s’il est immé­di­ate­ment encen­sé par Jean Douchet et les Cahiers du Ciné­ma, Michel Dev­ille ne fera jamais par­tie du même clan que François Truf­faut, Éric Rohmer, Claude Chabrol et Jacques Riv­ette. Il s’ap­par­entera à cette autre « nou­velle vague », plus hybride, moins rad­i­cale dans ses choix éthiques de mise en scène, celle qu’incarneront Alain Resnais, Agnès Var­da ou encore Louis Malle. Mais moins recon­nu que ces derniers (notam­ment à Cannes et sur le plan inter­na­tion­al), Michel Dev­ille a dis­crète­ment con­stru­it un univers qui lui est bien sin­guli­er et qu’il est indis­pens­able de redé­cou­vrir aujourd’hui.

Sa pre­mière décen­nie en tant que réal­isa­teur est notam­ment mar­quée par son étroite col­lab­o­ra­tion avec la scé­nar­iste, réal­isatrice et mon­teuse, Nina Com­pa­neez (qui s’est depuis illus­trée avec le bril­lant télé­film, L’Allée du Roi, en 1995). Ensem­ble, ils débu­tent par qua­tre films à l’étrange tonal­ité : Ce soir ou jamais (1960) et la fameuse trilo­gie des « trois A », Adorable menteuse (1961), À cause, à cause d’une femme (1962) et L’Appartement des filles (1963). Ces qua­tre films sont ici com­plétés par le plus mineur mais pas dénué d’intérêt Lucky Jo (1964) dans le cadre de cette édi­tion du cof­fret DVD.

Totale­ment en marge de ce que pou­vait offrir la pro­duc­tion hexag­o­nale de l’époque, les qua­tre pre­miers films cités se car­ac­térisent par un goût très pronon­cé pour la comédie sophis­tiquée à l’américaine (dans la droite lignée des films de Min­nel­li ou de Cukor). Mais la futil­ité ici revendiquée (notam­ment par les per­son­nages féminins qui fonc­tion­nent prin­ci­pale­ment sur le canevas de la ravis­sante idiote) n’est qu’un trompe‑l’œil finale­ment assez désta­bil­isant. En effet, cha­cun de ces films com­mence qua­si­ment sys­té­ma­tique­ment comme une comédie menée tam­bour bat­tant et s’échappe finale­ment vers d’autres con­trées, bien plus mélan­col­iques, révélant les per­son­nages insou­ciants et sou­vent cal­cu­la­teurs à des abîmes de tristesse.

En ce sens, Adorable menteuse est prob­a­ble­ment le plus réus­si de tous. Deux jeunes sœurs s’amusent con­tin­uelle­ment de la cré­dulité des hommes qui les entourent en les séduisant puis en les aban­don­nant cru­elle­ment à leur pro­pre sort. La plus jeune d’entre elle (Macha Méril), se voit con­seiller par son aînée (Mari­na Vla­dy) d’apprendre le men­songe pour mieux exercer son pou­voir sur les hommes, notam­ment celui qui souhaite l’épouser depuis déjà bien longtemps. En guise de démon­stra­tion, la peste séduc­trice décide de séduire son voisin du dessus, surnom­mé avec mépris Tartuffe. Plus âgé qu’elle, loin des canons de beauté rôdant habituelle­ment autour de l’appartement, l’homme devine rapi­de­ment l’arnaque et rejette claire­ment les avances intéressées de la jeune femme. Mais le jeu ne prend pas la tour­nure prévue lorsque l’aînée con­state qu’elle est réelle­ment tombée amoureuse de sa vic­time, inver­sant ain­si les jeux de pou­voir qu’elle a elle-même instau­rés. Le film s’engouffre alors dans une langueur mélan­col­ique assez inat­ten­due, prenant pour point de bas­cule cette somptueuse scène très découpée où les deux per­son­nages s’échangent un bais­er. Les dia­logues somptueux de Nina Com­pa­neez pren­nent toute l’ampleur qui ont depuis fait sa répu­ta­tion.

C’est dans cette même veine que sont réal­isés deux autres films : Ce soir ou jamais et L’Appartement des filles. Le pre­mier met en scène un jeune cou­ple qui s’est pro­gres­sive­ment per­du. Lui (Claude Rich) est un met­teur en scène de comédies musi­cales, à la fois charis­ma­tique et ironique, très entouré par cette cour qui le suit dans cha­cun de ses pro­jets ; elle (Anna Kari­na) se sent vague­ment étrangère à cette vie qui ne lui offre pas les repères qu’elle attend. Tourné en huis clos dans un apparte­ment parisien, Ce soir ou jamais est prob­a­ble­ment l’un des films dans lequel Michel Dev­ille se joue le plus des apparences. La réal­i­sa­tion d’un pro­jet de comédie musi­cale, pré­texte à con­vo­quer plusieurs actri­ces pour décrocher le pre­mier rôle, brouille totale­ment les pistes entre vérité et com­po­si­tion. Impro­visant des textes devant le parterre de pro­fes­sion­nels, les jeunes actri­ces font de cet apparte­ment une vaste scène de théâtre où le regard de l’autre déter­mine les faits et gestes de cha­cun.

Ce goût pour l’ar­ti­fice de la représen­ta­tion atteint son apothéose dans L’Appartement des filles qui, comme son titre ne l’indique pas, s’échappe rapi­de­ment du lieu de vie fer­mé pour faire du monde entier une vaste scène de représen­ta­tion où la vérité n’a plus cours. Dans ce film, un homme et une femme (Sami Frey et Mylène Demon­geot) s’associent pour faire pass­er des lin­gots d’or au nez et à la barbe des douanes. Cette col­lab­o­ra­tion, qui avait pour­tant com­mencé sous les aus­pices de l’artificialité, va finale­ment révéler la com­plex­ité des sen­ti­ments qui unis­sent les deux mal­frats. Pour­tant, dans la pre­mière par­tie, Michel Dev­ille fai­sait une nou­velle fois le choix d’une scéno­gra­phie très théâ­tral­isée, un encadrement de porte devenant soudaine­ment pré­texte à une impro­vi­sa­tion très « jouée » des filles habi­tant l’appartement.

Enfin, dans le très élé­gant À cause, à cause d’une femme, Michel Dev­ille et Nina Com­pa­neez s’adonnent à une mélan­col­ie assez cru­elle où la perte d’un amour peut anéan­tir tous les petits et grands bon­heurs du quo­ti­di­en. Ce film qu’on pour­rait con­sid­ér­er comme un polar sophis­tiqué retrace le par­cours d’un homme (le séduisant Jacques Char­ri­er) injuste­ment accusé de meurtre par une femme qu’il n’a pas suff­isam­ment aimée. L’inconstant est épaulé par deux femmes (Marie Laforêt et Mylène Demon­geot), qui se retirent hum­ble­ment devant l’impossibilité d’être aimée en retour, et tombe amoureux d’une qua­trième jeune femme qui ne le lui ren­dra finale­ment pas. Déli­cieuse­ment spleen, À cause, à cause d’une femme traîne sa langueur sous des airs enjoués, refu­sant l’apitoiement pour mieux révéler l’injustice et la cru­auté des sen­ti­ments.

En com­plé­ment de ces cinq films mag­nifique­ment restau­rés, l’édition ici pro­posée est agré­men­tée de nom­breux bonus, prin­ci­pale­ment des entre­tiens. Michel Dev­ille, d’une humil­ité assez trou­blante, par­le de son ciné­ma avec une éton­nante sincérité tan­dis que les acteurs, et surtout les actri­ces (Mylène Demon­geot, Macha Méril, Mari­na Vla­dy et Anna Kari­na) se suc­cè­dent pour dire com­bi­en leur tra­vail avec ce réal­isa­teur fut aus­si pas­sion­nant qu’inespéré dans leur car­rière respec­tive. Le théoricien du ciné­ma Jean-Loup Bour­get inter­vient égale­ment pour replac­er la car­rière de Michel Dev­ille dans le con­texte si par­ti­c­uli­er que furent les années 1960 en France.

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