Loin de Sunset Boulevard

Loin de Sunset Boulevard

de Igor Minaev

  • Loin de Sunset Boulevard
  • (Daleko ot Sanset Bulvara)
  • Russie, France2005
  • Réalisation : Igor Minaev
  • Scénario : Olga Mikhaïlova, Igor Minaev
  • Image : Vladimir Pankov
  • Décors : Serguei Khotimsky, Oksana Medved
  • Montage : Svetlana Ivanova
  • Musique : Vadim Sher
  • Producteur(s) : Frédéric Podetti, Vladilen Arseniev
  • Production : President Film, Adesif Productions
  • Interprétation : Sergueï Tsyss (Dalmatov), Youlia Svejakova (Poliakova), Igor Dimitriev (Dalmakov âgé), Tatiana Samoilova (Poliakova âgée), Boris Novzorov (Mansourov), Alexandre Berda (Nazarov), Lembit Ulfsak (opérateur Berg), Tatiana Scheliga (Ada Serebrovskaya)...
  • Date de sortie : 7 mai 2008
  • Durée : 2h20

Loin de Sunset Boulevard

de Igor Minaev

Terrifiante et jouissive saga soviétique


Terrifiante et jouissive saga soviétique

La des­tinée et l’ascension ful­gu­rante du réal­isa­teur de comédies musi­cales Kon­stan­tin Dal­ma­tov et de son actrice fétiche Lidia Polyako­va, cou­ple mythique de la « Hol­ly­wood rouge » des années 1930. Et son envers : l’homosexualité réprimée, la peur con­stante, les arrange­ments et com­pro­mis­sions avec les autorités. L’originalité du sujet et de la mise en scène, ambitieuse et par­faite­ment assumée, fait de Loin de Sun­set Boule­vard une réus­site pas­sion­nante et assez bluffante.

Au début des années 1930 à Moscou, Alexan­dre Man­sourov, réal­isa­teur phare, ain­si que Kon­stan­tin Dal­ma­tov, son assis­tant et amant, revi­en­nent d’un séjour offi­ciel aux États-Unis. Alors que leur rela­tion est décou­verte par les autorités, l’homosexualité étant légale­ment réprimée par un décret de 1931, Kon­stan­tin est amené à con­clure un pacte faustien avec le régime via le stu­dio d’État, dans un pays où Lénine avait fait du ciné­ma le pre­mier des arts pour sa capac­ité à édu­quer les mass­es. Cet acte con­traint fait de lui un infor­ma­teur mais aus­si un cinéaste qui va pou­voir s’adonner à son genre de prédilec­tion : la comédie musi­cale. Peu de temps après, Man­sourov dis­paraît bru­tale­ment après que l’on ait refait les pein­tures de son apparte­ment. La car­rière de Kon­stan­tin est ful­gu­rante, et il lance celle de la tal­entueuse Lidia Polyako­va. Comble de la gloire : ses films plaisent au vénérable Staline. Se pro­file alors un sec­ond pacte, celui-ci « vertueux », entre le cinéaste et sa comé­di­enne. Ce con­trat fait d’eux un cou­ple, et de lui un respectable hétéro­sex­uel. Ain­si Loin de Sun­set Boule­vard est-il struc­turé par ce dou­ble pacte con­tra­dic­toire, autant généra­teur de tran­quil­lité que de peur.

Ce qui donne au film sa valeur est la capac­ité d’Igor Minaev à adopter un ton qui con­fine à l’étonnement et au ravisse­ment. Il tourne allè­gre­ment le dos à l’esthétique kitsch et « ostal­gique » d’un Good Bye Lenin ou à la fic­tion dépres­sive et pois­seuse de type La Vie des autres. Il prend le par­ti d’une recon­sti­tu­tion his­torique par­ti­c­ulière­ment soignée et réussie, mais c’était là la moin­dre des choses. Il adopte surtout une mise en scène faite d’un clas­si­cisme assez flam­boy­ant… hol­ly­woo­d­i­en. Cela par­ti­c­ulière­ment dans la ges­tion des lumières ou par la dynamique générale de la com­po­si­tion et de l’évolution des séquences. Le tout est mât­iné d’un je-ne-sais-quoi de folie russe. Les pas­sages, dans un même plan, de la fic­tion aux scènes de comédies musi­cales en train d’être tournées sont d’une grande vir­tu­osité. Tout cela donne au film une forme hybride, la grandil­o­quence et la gai­eté de ces recon­sti­tu­tions font se dégager une véri­ta­ble allé­gresse. On écar­quille les yeux bien grands devant ces bal­lets de stakhanovistes endi­a­blés ou ces odes à la grandeur de « Mosk­va ». L’ensemble est porté par la musique de Vadim Sher qui a réac­tu­al­isé les par­ti­tions d’époque et par les somptueuses choré­gra­phies (dirigées par Ele­na Bog­danovitch). La ciné­matogra­phie d’alors doit faire jail­lir la joie et le tri­om­phe du social­isme, tour­nant le dos au « for­mal­isme bour­geois » des années 1920, virage dont Eisen­stein fut l’une des nom­breuses vic­times. Igor Minaev fait ain­si de Loin de Sun­set Boule­vard une pas­sion­nante réflex­ion sur le ciné­ma, qu’il pro­longe égale­ment en faisant allu­sion à l’ambiguïté orig­inelle de ce média qui est autant un art qu’une tech­nique et une indus­trie. Ain­si les stu­dios qu’il filme pour­raient bien être des usines et le voy­age aux États-Unis des deux amants peut s’apparenter à une forme d’espionnage indus­triel.

Film sur la néces­sité et le désir de créer, la peur est pour­tant bien, mal­gré la forme allè­gre, le sujet cen­tral. Car dans le cadre de ce dou­ble pacte, c’est bien la ter­reur qui l’emporte. Mais tout ceci est inscrit dans la vie : on se drogue, se désire, s’aime et fait l’amour et se trompe. Et c’est là aus­si l’intelligence du cinéaste. La noirceur est dans un état de con­stante latence, et lorsqu’elle sur­git, celle-ci n’est que plus atroce, affolante, brisant les exis­tences, faisant s’évaporer les êtres. Les deux flash for­ward, ouvrant et fer­mant le film, soulig­nent très bien cela. À l’heure de la per­e­stroï­ka, Kon­stan­tin et Lidia ont tou­jours une petite valise qui est prête en cas d’arrestation : ain­si cette peur ne les a jamais quit­té, même cinquante ans plus tard, elle con­tin­ue de struc­tur­er leurs liens et exis­tences. Aus­si le choix du milieu du ciné­ma n’est ici pas for­tu­it, il est une vraie valeur ajoutée. On est bien loin du caprice d’un réal­isa­teur voulant faire « sa » Nuit améri­caine à lui. Ceci dans le sens où la bar­rière entre exis­tence publique et privée y est con­sid­érable­ment ténue, une fron­tière que le stal­in­isme avait lui fait totale­ment vol­er en éclat, à force d’encadrement de la société. Lorsque Kon­stan­tin et Lidia reçoivent de la part du régime une mag­nifique datcha, il devient peu à peu évi­dent qu’il s’agit de celle d’Ada Sere­brovskaya, une célèbre actrice, dont on com­prend qu’elle fut déchue. Pourquoi ? Là n’est pas l’essentiel. Lidia, pas­sant du ravisse­ment à la peur panique, est alors une puis­sante évo­ca­tion de l’ignoble cycle de la vie sovié­tique, où sur chaque réus­site pèse le couperet arbi­traire et glaçant de l’élimination.

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