© Universal Pictures France
La Soif du Mal

La Soif du Mal

de Orson Welles

  • La Soif du Mal
  • (Touch of Evil)
  • États-Unis1958
  • Réalisation : Orson Welles
  • Scénario : Orson Welles
  • d'après : le roman L'Insigne du diable
  • de : Whit Masterson
  • Image : Russell Metty
  • Décors : Alexander Golitzen
  • Son : Leslie I. Carey, Frank H. Wilkinson
  • Montage : Virgil Vogel, Aaron Stell
  • Musique : Henry Mancini
  • Producteur(s) : Albert Zugsmith
  • Interprétation : Orson Welles (Quinlan), Charlton Heston (Vargas), Janet Leigh (Susan Vargas), Akim Tamiroff (Grandi), Marlene Dietrich (Tana), Dennis Weaver (le veilleur de nuit), Joseph Cotten (le médecin légiste), Zsa Zsa Gabor (la propriétaire de la boite), Mercedes McCambridge (la chef de gang)...
  • Date de sortie : 30 avril 2008
  • Durée : 1h48

La Soif du Mal

de Orson Welles

Maudit Orson


Maudit Orson

Film mau­dit, un de plus, dans la car­rière d’Or­son Welles, La Soif du Mal est un génial brévi­aire des tech­niques de mon­tage et de pris­es de vues. De Charl­ton Hes­ton à Mar­lene Diet­rich, les grandes stars de l’époque n’au­raient pas raté cette touche du Mal, nous non plus !

Boudé pen­dant dix ans par les stu­dios, après l’échec de La Dame de Shang­hai, Orson Welles est con­tac­té par Uni­ver­sal pour jouer l’ac­teur dans un film, Le Signe du Mal. À court d’ar­gent, il accepte. Et c’est Charl­ton Hes­ton, pressen­ti pour le rôle du flic intè­gre, qui con­va­inc les stu­dios de don­ner les rênes de ce polar au réal­isa­teur de Cit­i­zen Kane. Ce dernier réécrit le scé­nario et change la couleur des per­son­nages : le polici­er loy­al, Var­gas, devient mex­i­cain et sa femme, améri­caine. Il situe l’ac­tion dans une ville-fron­tière, Los Rob­les (en réal­ité Venice, en Cal­i­fornie), entre le Mex­ique et les États-Unis. Il grime tous ses comé­di­ens, y com­pris lui-même (fausse barbe nais­sante, poches sous les yeux, énorme ven­tre). Mais Uni­ver­sal n’ac­cepte pas le mon­tage final et retire le film des mains de Welles. Sor­ti en 1958, Touch of Evil est remon­té pour pass­er en salles, il fait alors 98 min­utes. Orson Welles écrit donc un mémoire de 58 pages pour deman­der des change­ments. Il fau­dra atten­dre plus de 15 ans pour qu’un groupe d’afi­ciona­dos suive point par point ce texte pas­sion­né et rende à La Soif du Mal ses inten­tions d’o­rig­ine. Reste alors cet éclat incroy­able qui du son à l’im­age fait de ce film un incon­tourn­able de l’His­toire du ciné­ma.

Après l’ex­plo­sion d’une bombe dans une voiture entre le Mex­ique et les États-Unis, deux policiers, un Mex­i­cain et un Améri­cain, s’op­posent vio­lem­ment sur l’en­quête à men­er. Et tan­dis que Var­gas tente de démys­ti­fi­er la gloire locale, Quin­lan, en dévoilant sa per­fi­die, sa pro­pre femme (Janet Leigh) est l’o­tage de ses jeux de pou­voir et de rôles.

Si la nar­ra­tion a le goût des films noirs en en per­ver­tis­sant pour­tant quelques points de détail (comme les rôles tenus par les per­son­nages améri­cains et mex­i­cains et le mon­tage par­al­lèle effec­tué savam­ment entre Var­gas et sa femme), le ciné­matographique ne sur­passe que plus vio­lem­ment toute l’his­toire et donne à La Soif du Mal une pro­fondeur méta­physique. Chaque plan, chaque son, est égale­ment tourné vers la fan­tas­magorie et le réel s’é­ti­ole pour laiss­er grande place au ciné­ma. D’un noir et blanc tra­vail­lé en fonc­tion du Mal et du Bien, façon­né en ombres menaçantes et éclairages malveil­lants, à la bande sonore qui agrandit l’e­space et donne de la pro­fondeur à ces pris­es de vue filmées en grand angle, grand angle qui déforme les per­spec­tives, en pas­sant par les plongées et les con­tre-plongées qui désarçon­nent les pro­tag­o­nistes, à cette caméra qui prend de haut la ville pour mieux l’ex­plor­er ou l’ex­ploiter, aux plans-séquences, tous risqués, le film d’Or­son Welles reste tou­jours en bonne place – ain­si le spé­ci­fient George Lucas, Peter Bog­danovich, Robert Wise – dans les cours d’analyse filmique des écoles de ciné­ma.

Mais La Soif du Mal n’est pas une sim­ple leçon de ciné­ma, car les visions suc­ces­sives ne sauraient étanch­er cette soif de tout voir, tout saisir, tout appren­dre. Et parce que l’in­no­vant Orson Welles a aus­si, dix ans après La Dame de Shang­hai, souhaité faire un film, non pas de son époque, mais un film à pro­jeter qui jamais ne serait de son temps, trop con­tem­po­rain finale­ment. La scène d’ou­ver­ture donne alors le ton, ou bien plutôt la hau­teur à laque­lle il faut voir ce film, en s’an­nonçant d’emblée. Or, Welles aimait par­ti­c­ulière­ment John Ford et Jean Renoir, parce que chez eux, dis­ait-il, la caméra ne s’an­nonce pas. Or, là, dans ce plan-séquence réglé minu­tieuse­ment pen­dant dix jours de tour­nage (bombe dans une voiture, recul, retour sur la voiture qui par­court la ville entière avec pas­sants, voitures, chèvres, boîtes de nuit, …), le génie de ciné­ma éclate avec maes­tria, don­nant le ver­tige et coupant le souf­fle. Car ce trav­el­ling sur grue est d’une com­po­si­tion certes impec­ca­ble mais d’une den­sité dra­ma­tique implaca­ble : la bombe va explos­er. Ain­si, cette vir­tu­osité visuelle et sonore (qui influ­encera Con­ver­sa­tion secrète à cause des enreg­istrements illicites ou Amer­i­can Graf­fi­ti dans le paysage sonore don­né à la ville) n’est jamais pure­ment ciné­matographique, elle se rac­croche égale­ment au théâtre et à la radio. Et puis cette den­sité est sub­limée par l’in­ter­pré­ta­tion des comé­di­ens. Mais comme le fai­sait aus­si remar­quer Orson Welles à Peter Bog­danovich, le noir et blanc flat­te la per­for­mance de l’ac­teur, le noir et blanc est l’a­mi du comé­di­en, car il met en valeur le jeu plutôt que la couleur des yeux ou le teint de sa peau. Il donne une atmo­sphère, améliore les décors. Et la vision de Los Rob­les, ville-fron­tière imag­i­naire, est boulever­sée par les angles de prise de vue et le noir et blanc et puis toutes ces scènes, pour la grande majorité, tournées de nuit.

Enfin, le cinéaste a voulu faire adhér­er ces fig­ures hal­lu­ci­nantes (le veilleur de nuit, Gran­di, Quin­lan, Tana) dans un lieu en par­ti­c­uli­er et chaque comé­di­en est défi­ni aus­si par son espace – qu’il par­court ou non. Var­gas, for­cé­ment, est celui qui n’est jamais à sa place et qui entre, à chaque fois, dans l’u­nivers des autres (il n’a donc pas une “mar­que” filmique spé­ci­fique, ce qui n’est pas le cas de Quin­lan, filmé en con­tre-plongée, ou de Gran­di, filmé caméra mobile – à not­er qu’Or­son Welles venait de décou­vrir en France la caméra Caméflex, une caméra 35 mm conçue pour être portée et que pour la pre­mière fois à Hol­ly­wood, une telle tech­nique est util­isée. Tous les élé­ments (voiture, télé­phone) rac­crochent alors Var­gas à ces autres, il les rejoint et court tou­jours.

Les scènes tournées en voiture sont inno­vantes et annon­cent la fin (ou presque) des pris­es en voiture avec trans­par­ent (le comé­di­en fait sem­blant de con­duire, la voiture ne bouge pas – Uni­ver­sal refera une scène, présente dans la ver­sion finale, entre les époux Var­gas et en util­isant le bon vieux procédé, on peut donc juger de la dif­férence) puisque celles de La Soif du Mal ont été tournées alors que le comé­di­en con­duit vrai­ment. Orson Welles réalise la pre­mière séquence dia­loguée dans une auto en marche : le pare-brise a été enlevé et la caméra, posée sur le capot. La Soif du Mal per­mit à Welles de con­solid­er son statut de mon­stre sacré et, lais­sant le film à sa des­tinée, le cinéaste génial par­tit courir les déserts pour un vrai fan­tasme de ciné­ma : Don Qui­chotte.

Ain­si, film mau­dit qui a retrou­vé sa saveur orig­inelle mais qu’Or­son Welles n’a pu vision­ner, La Soif du Mal est tour à tour un film man­i­feste, un film expéri­men­tal, un film symp­tôme…

“… Je con­clus ce texte en vous implo­rant de tout cœur d’ac­cepter ce mod­este orne­ment visuel auquel j’ai con­sacré tant de jours de dur labeur.” Orson Welles

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Ressources

Bibliographie sélective :
- Orson Welles, André Bazin, coll. "Septième art", Ed. du Cerf, 1972
- Orson Welles, Alain Bergala (dir.), éd. Cahiers du cinéma, 1986
- Orson Welles, Maurice Bessy, coll. "Cinéma d'aujourd'hui", éd. Seghers, 1986
- Orson Welles, 11 La règle du faux, Johan-Frédérik Hel-Guedj, éd. Michalon, 1997
- Orson Welles cinéaste : une caméra visible, Youssef Ishaghpour, éd. La Différence, 2001
- Orson Welles, Barbara Leaming, éd. Mazarine, 1986
- Moi, Orson Welles, Orson Welles & Peter Bogdanovich, éd. Belfond, 1993
- La Soif du Mal, Whit Masterson, éd. Christian Bourgeois, 1981
- "La Soif du Mal", L'Avant-scène Cinéma n° 346-347, 1986
- "Une conférence de presse", Charles Bitsch, Cahiers du cinéma nº 87, septembre 1958
- "Reprise de remakes", Laurent Goumarre, Jean-Marc Lalanne, Cahiers du cinéma nº 584, novembre 2003
- "Touch of Evil, épitaphe du film noir", Bill Krohn, Cahiers du cinéma nº 531, janvier 1999
- "Diamants sur canapé", Nicolas Saada, Cahiers du cinéma nº 473, novembre 1993
- "Henry Mancini et La Soif du Mal", François Thomas, Positif n° 452, 1998
- "Lettre de New York", Herman G. Weinberg, Cahiers du cinéma nº 83, mai 1958
- Documentaire, Autour de "La Soif du Mal" de Laurent Bouzereau

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Ressources

Bibliographie sélective :
- Orson Welles, André Bazin, coll. "Septième art", Ed. du Cerf, 1972
- Orson Welles, Alain Bergala (dir.), éd. Cahiers du cinéma, 1986
- Orson Welles, Maurice Bessy, coll. "Cinéma d'aujourd'hui", éd. Seghers, 1986
- Orson Welles, 11 La règle du faux, Johan-Frédérik Hel-Guedj, éd. Michalon, 1997
- Orson Welles cinéaste : une caméra visible, Youssef Ishaghpour, éd. La Différence, 2001
- Orson Welles, Barbara Leaming, éd. Mazarine, 1986
- Moi, Orson Welles, Orson Welles & Peter Bogdanovich, éd. Belfond, 1993
- La Soif du Mal, Whit Masterson, éd. Christian Bourgeois, 1981
- "La Soif du Mal", L'Avant-scène Cinéma n° 346-347, 1986
- "Une conférence de presse", Charles Bitsch, Cahiers du cinéma nº 87, septembre 1958
- "Reprise de remakes", Laurent Goumarre, Jean-Marc Lalanne, Cahiers du cinéma nº 584, novembre 2003
- "Touch of Evil, épitaphe du film noir", Bill Krohn, Cahiers du cinéma nº 531, janvier 1999
- "Diamants sur canapé", Nicolas Saada, Cahiers du cinéma nº 473, novembre 1993
- "Henry Mancini et La Soif du Mal", François Thomas, Positif n° 452, 1998
- "Lettre de New York", Herman G. Weinberg, Cahiers du cinéma nº 83, mai 1958
- Documentaire, Autour de "La Soif du Mal" de Laurent Bouzereau

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