Un cœur simple

Un cœur simple

de Marion Laine

  • Un cœur simple
  • France2008
  • Réalisation : Marion Laine
  • Scénario : Marion Lainé
  • d'après : la nouvelle Un cœur simple
  • de : Gustave Flaubert
  • Image : Guillaume Schiffman
  • Décors : Françoise Arnaud
  • Costumes : Karine Charpentier, Anaïs Romand
  • Son : Fabienne Robineau
  • Montage : Juliette Welfling
  • Musique : Cyril Morin
  • Producteur(s) : Béatrice Caufman, Jean-Michel Rey, Philippe Liégeois
  • Production : Rezo Films, BC Films
  • Interprétation : Sandrine Bonnaire (Félicité), Marina Foïs (Mathilde), Pascal Elbé (Théodore), Patrick Pineau (Liébard), Thibault Vinçon (Frédéric), Noémie Lvovsky (Nastasie)
  • Distributeur : Rezo Films
  • Date de sortie : 26 mars 2008
  • Durée : 1h45

Un cœur simple

de Marion Laine

Le perroquet de Sandrine et de Marina


Le perroquet de Sandrine et de Marina

Dans la grande tra­di­tion de l’adap­ta­tion lit­téraire, Mar­i­on Laine choisit pour son pre­mier film la nou­velle flauber­ti­enne à la noirceur légère Un cœur sim­ple. Véri­ta­ble adap­ta­tion com­por­tant quelques change­ments dis­cuta­bles et quelques égare­ments nar­rat­ifs, cette pre­mière œuvre mérite tout de même le détour pour ses inter­prètes remar­quables et son sens de l’évo­ca­tion spir­ituelle.

La Nor­mandie est si belle qu’on en oublierait presque qu’elle con­tient chez Flaubert (et Mar­i­on Laine) l’hor­reur des frus­tra­tions et des cru­autés humaines. C’est dans la région de Pont-l’Évêque, cœur bat­tant du Cal­va­dos que Flaubert avait tis­sé la toile de son por­trait. Comme tou­jours chez l’au­teur de Bou­vard et Pécuchet, l’hu­mour est parsemé d’ironie, et la douceur parsemée d’amer­tume. Dans la pein­ture de la bien­veil­lance, il ajoute des pointes de ridicule et de naïveté qui font de sa Félic­ité un sym­bole de bon­té mais égale­ment de déter­min­isme social et humain. Des­tinée à aimer les autres et à être aban­don­née par ces derniers, elle a la rêver­ie de Madame Bovary sans en avoir la bêtise, la can­deur de Madame Arnoux sans en avoir la beauté. Adapter un con­te si court en long-métrage com­por­tait le risque, pas tou­jours bal­ayé, de tir­er sur la ficelle nar­ra­tive et dévelop­per de trop les morales de l’his­toire. C’est pour­tant les vis­ages et les corps de Félicité/Sandrine Bon­naire et de Mathilde/Marina Foïs, empris­on­nées dans leurs décors et leurs rôles soci­aux, et la sincérité de l’adap­ta­tion que l’on retient.

“À vingt-cinq ans, on lui en don­nait quar­ante ; dès la cinquan­taine, elle ne mar­qua plus aucun âge ; et, tou­jours silen­cieuse, la taille droite et les gestes mesurés, sem­blait une femme en bois, fonc­tion­nant d’une manière automa­tique” : voici com­ment Flaubert décrit sa Félic­ité, ser­vante de Mme Mathilde Aubain, ayant vécu une courte pas­sion avec un paysan du cru, Théodore, qui a épousé une vieille big­ote pour échap­per à la con­scrip­tion. Après sa décep­tion sen­ti­men­tale, Félic­ité décide d’en­tr­er au ser­vice de Madame comme on entre au cou­vent : avec l’idée de la rédemp­tion finale et de l’ap­proche d’un autre bon­heur, divin. Sym­bole de son envolée pro­gres­sive vers le haut (dans tous les sens du terme), un per­ro­quet, dont Julian Barnes fera un remar­quable essai. La grande réus­site du film est de par­venir à évo­quer à l’im­age les aspi­ra­tions et évo­lu­tions men­tales de Félic­ité. Con­traire­ment au cliché du romanesque pure­ment descrip­tif qu’in­spire Flaubert à ses mécon­nais­seurs, Félic­ité est un être sim­ple dont il faut décor­ti­quer chaque choix pour en com­pren­dre la sub­stance. Elle vit, en somme, de son “cha­grin désor­don­né”.

Dans la façon dont Mar­i­on Laine filme Félic­ité et sa forêt en émoi, dans celle, aus­si, de filmer l’en­fer­me­ment de Mathilde dans sa pro­pre médi­ocrité, on sent que la jeune réal­isatrice a com­pris la sub­stan­tifique moelle de Flaubert. Elle sem­ble cepen­dant un peu trop fascinée par l’œu­vre : d’une part, Mar­i­on Laine a changé les noms des deux enfants de Madame ; Paul et Vir­ginie (et l’on com­prend aisé­ment leur impor­tance) sont devenus les moins sym­bol­iques Paul et Clé­mence. D’autre part, on sent qu’elle a per­du l’ironie que Flaubert met­tait au ser­vice du por­trait de Félic­ité devant la fig­ure de San­drine Bon­naire. Ceci étant dit, les deux actri­ces ont été extrême­ment bien choisies : il n’é­tait cepen­dant pas évi­dent de faire jouer la ser­vante à Bon­naire et la grande dame à Mari­na Foïs. Cette dernière con­firme un tal­ent indis­cutable déjà très remar­qué dans le récent Dar­ling tan­dis que notre San­drine nationale, à l’im­age d’une Deneuve, ne rechigne pas, par­fois pour le moins bien, à par­ticiper à des pre­miers films et à jouer, avec grâce, les êtres effacés.

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