Mikey & Nicky

Mikey & Nicky

de Elaine May

  • Mikey & Nicky
  • États-Unis1976
  • Réalisation : Elaine May
  • Scénario : Elaine May
  • Image : Bernie Abramson, Lucien Ballard, Victor J. Kemper
  • Montage : John Carter, Sheldon Kahn
  • Musique : John Strauss
  • Producteur(s) : Michael Hausman
  • Interprétation : Peter Falk (Mikey), John Cassavetes (Nicky), Ned Beatty (Kinney), Rose Arrick (Annie), Carol Grace (Nellie), William Hickey (Sid Fine), Sanford Meisner (Dave Resnick), Joyce Van Patten (Jan), M. Emmet Walsh (le chauffeur de bus)
  • Éditeur DVD : Carlotta Films
  • Date de sortie DVD : 5 mars 2008

Mikey & Nicky

de Elaine May

Érosion d'une amitié


Érosion d'une amitié

Ressor­ti sur les écrans à l’été 2007, Mikey & Nicky fait par­tie de ces films oubliés que l’éditeur Car­lot­ta a le bon sens de remet­tre au goût du jour. Elaine May, jeune réal­isatrice de 34 ans, s’inscrit ici dans la con­ti­nu­ité du tra­vail esthé­tique de John Cas­savetes qu’elle dirige ici en com­pag­nie de son ami Peter Falk. Un chef d’œuvre à redé­cou­vrir absol­u­ment.

Nicky (John Cas­savetes) se cache dans un hôtel, con­va­in­cu que la mafia le recherche pour l’abattre. Totale­ment para­noïaque, il est sec­ou­ru par son ami Mikey (Peter Falk) qui l’incite à quit­ter les lieux pour trou­ver un endroit plus sûr. Com­mence alors une vague fuite sous forme d’errance, totale­ment décon­nec­tée du temps et du quo­ti­di­en, où l’enjeu va pro­gres­sive­ment se déplac­er sur les ambiguïtés d’une ami­tié fusion­nelle entre deux hommes passés à côté du rêve améri­cain. Film de la marge, Mikey & Nicky s’inscrit totale­ment dans la prob­lé­ma­tique cen­trale du ciné­ma de Cas­savetes, priv­ilé­giant la lib­erté de l’acteur à une direc­tion trop con­traig­nante.

Ce n’est donc pas un hasard si la réal­isatrice a fait appel à deux fig­ures cen­trales du ciné­ma de Cas­savetes : le réal­isa­teur lui-même et son grand ami Peter Falk. Mais le terme qui cor­re­spond le mieux pour qual­i­fi­er la per­for­mance des deux acteurs, ce n’est pas « fig­ures » mais bien « corps ». En effet, à l’instar du film Hus­bands (1970), ce que filme la réal­isatrice, ce sont deux corps d’hommes qui se heur­tent con­tin­uelle­ment à la réal­ité d’un monde qu’ils n’acceptent pas en tant que tel. Nicky, traqué par la mafia, sait surtout que l’annonce de sa pro­pre mort le con­damne à un juge­ment sévère sur tout ce qu’il a pu rater dans sa vie. La pré­cip­i­ta­tion, l’accélération, la chute ou encore la gifle sont ici les signes les plus fla­grants d’une fuite dés­espérée devant une réal­ité trop bru­tale, tout comme les maris de Hus­bands cher­chaient à s’enivrer d’épuisement physique pour mieux sup­port­er la dis­pari­tion pré­maturée de l’un d’entre eux.

Mikey et Nicky errent donc dans les rues, sans autre but que de fuir un éventuel tueur essen­tielle­ment tenu en hors-champ. La caméra d’Elaine May adopte les mêmes par­tis pris que Cas­savetes. Filmé à l’épaule et sans direc­tion pré­cise d’acteurs, Mikey & Nicky préfère les creux de cette cav­ale aux rebondisse­ments scé­nar­is­tiques. Les con­ver­sa­tions entre les deux amis s’étirent à n’en plus finir : on revient sur la mort d’un frère ou encore sur l’enterrement d’une mère. La volon­té de bless­er l’autre est égale­ment man­i­feste : parce qu’il nage en plein délire de para­noïa, Nicky brise la mon­tre de Mikey, le pri­vant d’un des seuls sou­venirs de son père. Loin d’être deux représen­ta­tions du rêve améri­cain, les deux amis sont à la marge, tels deux lais­sés pour compte inca­pables du moin­dre héroïsme.

Cru­el, le film décor­tique la défla­gra­tion des rela­tions humaines. Cette ami­tié ne sem­ble tenir qu’à un fil (Mikey men­ace à plusieurs repris­es de par­tir et d’abandonner son ami à son triste sort), mais surtout, les deux per­son­nages se posent de plus en plus en rup­ture avec le monde qui les entoure. Dans un bar essen­tielle­ment fréquen­té par une pop­u­la­tion noire, Nicky s’expose au vio­lent mépris des clients en se risquant à une réflex­ion raciste. Selon ce même procédé d’entrechoquer une marge con­tre une autre, les deux com­pars­es se retrou­vent chez plusieurs pros­ti­tuées qu’ils mal­trait­ent assez piteuse­ment. L’une est vio­lem­ment giflée parce qu’elle refuse d’embrasser Mikey, l’autre est con­trainte à les met­tre dehors parce qu’elle ne veut plus jouer leur jeu. Cette spi­rale infer­nale achève d’isoler les deux amis dont on appren­dra à la fin du film que leurs intérêts ne sont pas exacte­ment là où on les avait imag­inés.

Dans cette édi­tion DVD, Car­lot­ta ne pro­pose mal­heureuse­ment qu’un seul bonus. Vin­cent Amiel, rédac­teur à Posi­tif, inter­vient, face caméra, pour analyser le film et son impor­tance dans le ciné­ma indépen­dant améri­cain des années 1970. C’est un peu court et répéti­tif mais la joie de redé­cou­vrir une œuvre aus­si intéres­sante que Mikey & Nicky reste une moti­va­tion bien suff­isante pour se pro­cur­er cette édi­tion DVD.

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