Mad Detective

Mad Detective

de Johnnie To, Wai Ka-Fai

  • Mad Detective
  • (San Taam)
  • Chine (Hong Kong)2007
  • Réalisation : Johnnie To, Wai Ka-Fai
  • Scénario : Wai Ka-Fai, Au Kin Yee
  • Image : Cheng Siu-Keung
  • Montage : Tina Baz-Le Gal
  • Musique : Xavier Jamaux
  • Producteur(s) : Johnnie To, Wai Ka-Fai
  • Interprétation : Lau Ching-Wan (Insp. Bun), Andy On (Insp. Ho Ka On), Lam Ka-Tung (Ko Chi-Wai), Kelly Lin (May Cheung)...
  • Distributeur : CTV International
  • Date de sortie : 5 mars 2008
  • Durée : 1h29

Mad Detective

de Johnnie To, Wai Ka-Fai

Les démons dans le plafond


Les démons dans le plafond

Mad Detec­tive est la onz­ième coréal­i­sa­tion de John­nie To et Wai Ka-Fai, par ailleurs un de ses fidèles col­lab­o­ra­teurs. De leurs dix autres films, seul nous est par­venu à ce jour le raté Full­time Killer, usé par les coups d’es­broufe et le bras­sage d’air dont cette dernière pro­duc­tion se défie résol­u­ment. Nég­ligeant les fig­ures de style choré­graphiées promptes chez lui à don­ner une bril­lance un peu creuse aux sit­u­a­tions de genre les plus banales, To livre ici un film plus sec, plus hon­nête vis-à-vis de sa vraie valeur. La mise en scène pour une fois jamais ten­tée de se met­tre en avant comme une fin en soi con­fère une cer­taine saveur à un pos­tu­lat de néo-polar certes pas tout à fait nova­teur, mais dis­crète­ment per­ver­ti. Ce pos­tu­lat, c’est le don et la malé­dic­tion de l’ex-inspecteur Bun, dont les pou­voirs de médi­um (il est capa­ble de visu­alis­er un crime passé à par­tir de sim­ples sim­u­la­tions) ont fait le suc­cès d’en­quêtes crim­inelles ardues, avant néan­moins de l’amen­er au bord de la folie et à la retraite anticipée. Prié de rem­pil­er par son ancien sta­giaire devenu à son tour inspecteur et qu’une affaire met dans l’embarras, Bun doit à nou­veau faire face à ses visions… quel que soit leur degré de vérité. Car Bun est con­tin­uelle­ment entouré par les images des âmes intérieures qu’il perçoit chez les gens, mais aus­si par les illu­sions que son dérè­gle­ment psy­chique l’amène à côtoy­er.

Étrangeté familière

La sim­plic­ité de la mise en scène de cet univers men­tal — représen­ta­tion alternée de la réal­ité du com­mun des mor­tels et de celle de Bun — s’avère ici très pro­duc­tive. L’u­nivers des deux enquê­teurs glisse ain­si vers une réal­ité incer­taine dont l’é­trangeté devient pour­tant famil­ière, à l’im­age de cette scène de dîn­er avec une femme absente. On n’y est jamais sûr de ne pas ren­con­tr­er, avec de moins de moins de sur­prise au fil du temps, une sil­hou­ette qui ne devrait rationnelle­ment pas être là — voire sept d’un coup, comme Bun les perçoit chez l’as­sas­sin qu’il traque — issues soit de l’ex­tra-lucid­ité du médi­um, soit de ses hal­lu­ci­na­tions, la dis­tinc­tion entre les deux cas n’é­tant pas tou­jours nette. Le mon­tage par­ticipe sub­tile­ment au brouil­lage de la dis­tinc­tion entre ces deux per­cep­tions du monde, en ménageant des moments de doute sur le point de vue adop­té — ces visions sont-elles perçues des yeux de Bun ou de ceux d’un spec­ta­teur neu­tre ? Con­jugué avec le con­cret d’une enquête aux chemins peu ortho­dox­es (on s’en­terre vivant pour visu­alis­er la dis­sim­u­la­tion d’un cadavre), le tout forme un polar jouant sans faire de bruit sur la fron­tière avec le fan­tas­tique, à la fois parsemé de péripéties toutes poli­cières (les rus­es de l’as­sas­sin pour se cou­vrir), habité par une épave de héros errant dans deux mon­des à la fois, et peu­plé de fan­tômes qu’on aurait presque envie de saluer au pas­sage.

“Service carré”

Ne pas chercher ici de volon­té de faire sens, d’in­ter­roger ou de per­turber durable­ment les cer­ti­tudes. La con­fronta­tion entre réal­ité, pro­jec­tions et illu­sions, même si elle ne manque pas d’in­térêt, n’ap­pelle pas vrai­ment au débat ou à l’ab­strac­tion, elle sert sim­ple­ment au spec­ta­cle. La réal­i­sa­tion sans fior­i­t­ure relève moins de la sobriété que de la légèreté, celle par laque­lle To et Wai trait­ent tout, du scé­nario ember­li­fi­coté qui se pro­file — une his­toire tor­due de flic ripou et d’arme égarée, hachée par la recon­sti­tu­tion laborieuse de Bun — au “face-à-flingues” final plutôt incon­gru dans ce con­texte, au milieu de miroirs reflé­tant corps réels et images men­tales, ces fig­ures con­nues n’im­pli­quant guère autre chose que de l’ac­tion éprou­vée. À la fin, c’est le polici­er raisonnable qui fraye avec l’il­lu­sion, mais cela même est traité presque dis­traite­ment, voire en délayant l’ac­tion comme pour min­imiser son impor­tance.

Si les com­pères de la Milky Way affec­tion­nent tou­jours la légèreté et ne cherchent pas d’autre per­spec­tive qu’un ciné­ma de diver­tisse­ment pas for­cé­ment appelé à dur­er, on ne peut que leur savoir gré, ici, de nég­liger l’emballage for­mal­iste bril­lant par lequel un Break­ing News ou un Full­time Killer pou­vait mas­quer la fragilité du fond, et ce faisant de livr­er un ouvrage en défini­tive plus con­séquent. Entre ser­vice car­ré de fig­ures imposées et sim­plic­ité d’ex­pres­sion de l’é­trangeté d’im­ages aux fron­tières du fan­tas­tique, le sys­tème To sem­ble trou­ver ici une place dont la mod­estie lui sied bien mieux que les hau­teurs abu­sives aux­quelles d’au­cuns le por­tent encore depuis The Mis­sion.

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