Agent double

Agent double

de Billy Ray

  • Agent double
  • (Breach)
  • États-Unis2007
  • Réalisation : Billy Ray
  • Scénario : Adam Mazer, William Rotko, Billy Ray
  • Image : Tak Fujimoto
  • Montage : Jeffrey Ford
  • Musique : Mychael Danna
  • Producteur(s) : Bobby Newmyer, Scott Strauss, Scott Kroop
  • Production : Universal Pictures, Double Agent Productions Inc., Sidney Kimmel Entertainment, Intermedia, Outlaw Pictures
  • Interprétation : Chris Cooper (Robert Hanssen), Ryan Philippe (Eric O'Neill), Laura Linney (Kate Burroughs), Dennis Haysbert (Dean Plesac), Caroline Dhavernas (Julianna O'Neill)
  • Distributeur : SND
  • Date de sortie : 28 novembre 2007
  • Durée : 1h51

Agent double

de Billy Ray

Deux guerres lasses


Deux guerres lasses

Agent dou­ble fait par­tie d’un genre en soi, le film démoc­rate (ou assim­ilé) sur lequel flotte, encore et tou­jours, la ban­nière du 11 sep­tem­bre 2001 ain­si qu’une cri­tique de l’idéolo­gie néo-con­ser­va­trice de l’ad­min­is­tra­tion Bush. Ou com­ment le FBI se con­cen­trait sur l’es­pi­on d’une guerre gag­née pen­dant que se tra­mait une autre, tou­jours pas rem­portée à ce jour. S’il est dif­fi­cile d’émet­tre de grands reproches, il l’est encore plus de s’emballer.

En 2002, avec Le Mys­tifi­ca­teur, sa pre­mière réal­i­sa­tion, Bil­ly Ray se pen­chait sur le cas de Stephen Glass, jeune jour­nal­iste à suc­cès, affab­u­la­teur en chef, dont la plu­part des arti­cles s’avéraient basés sur des faits inex­is­tants et des sources inven­tées. Agent dou­ble est aus­si tiré d’une his­toire vraie qui fit beau­coup de bruit en 2001, égale­ment une ver­tig­ineuse mys­ti­fi­ca­tion. Cette his­toire est celle de Robert Hanssen (Chris Coop­er, le voisin homo refoulé et papa fas­cis­toïde d’Amer­i­can Beau­ty), Vingt-cinq ans de ser­vices au FBI, dont vingt-deux ans à ven­dre secrets et ren­seigne­ments à l’URSS puis à la Russie post-sovié­tique. Agent dou­ble refuse la saga d’un espi­on au long cours en se cen­trant unique­ment sur les deux derniers mois de traque, lorsque le jeune Eric O’Neill (Ryan Philippe) est nom­mé assis­tant du traître afin de gag­n­er sa con­fi­ance pour mieux le per­dre.

Pour ce qui est du réc­it et du traite­ment des per­son­nages, le film chem­ine avec toutes les con­ven­tions du polar. D’abord en ce qui con­cerne la rela­tion entre le jeune O’Neill et le vieil ours Hanssen. Ce dernier, d’abord froid comme le sol de Sibérie, dégèle peu à peu et brise même la glace, une rela­tion ambigüe se noue alors entre deux êtres tra­vail­lés cha­cun par leur lourde dual­ité : méfi­ance, affec­tion, répul­sion, respect, fas­ci­na­tion… Cette évo­lu­tion du rap­port est amenée sans aucune finesse. De même, le vieux glaçon est un salaud mais aus­si un être humain. Quant au jeune agent acca­paré par sa mis­sion secrète, son cou­ple ren­con­tre quelques tur­bu­lences. Bil­ly Ray n’évite pas, sur ce dernier point, la scène de ménage entre le “et nous dans tout ça ?” (Madame) con­tre le “mais tu ne peux pas com­pren­dre, je ne peux rien te dire, c’est pour nous pro­téger !” (Mon­sieur). Si on ajoute à cela une (in)évitable scène au stand de tir, la coupe est pleine. Quant aux scènes de sus­pense, on procède à la bonne vieille recette du mon­tage alterné. Tout ça n’est pas mau­vais, mais tou­jours cette impres­sion de ron­ron­nement. Dernier avatar de cette nar­ra­tion sans sur­prise, peut être le plus prob­lé­ma­tique : dans le dernier tiers du film, le réal­isa­teur en est encore à jus­ti­fi­er que dans cette affaire d’É­tat et d’es­pi­onnage tout le monde sait tout sur tout le monde. Bigre !

Le film dresse un por­trait peu com­plaisant des États-Unis : celui d’un pays en prise avec ses démons actuels et passés. Le con­texte est pré­cisé­ment sig­nalé : dans les locaux du FBI, on assiste au décrochage du por­trait de Clin­ton, rem­placé par celui de Bush. Change­ment d’époque… Robert Hanssen est en quelque sorte une présence à l’écran de la dérive religieuse néo-con­ser­va­trice, big­ot en chef et born again revenu des flammes de l’en­fer (il est néan­moins catholique et non de la ten­dance évangéliste du Prési­dent améri­cain), sans par­ler de sa femme. La scène d’ou­ver­ture le fait appa­raître à l’église, apparem­ment menot­té, mais s’il est enchaîné, c’est par un chapelet de prière. L’Amérique otage des fous de Dieu ? “Et la reli­gion, c’est rien que de l’hypocrisie” nous dit Bil­ly Ray. Robert Hanssen n’est en fait qu’un vil per­vers : il fait tourn­er sa femme dans des films domes­tiques plus que coquins et il se tripote dans son bureau devant son écran d’or­di­na­teur. Mais Agent dou­ble fait surtout référence à la fail­lite des États-Unis quant à sa sécu­rité intérieure. Le jeune et sémil­lant agent O’Neill est débauché d’une cel­lule anti-ter­ror­iste pour rejoin­dre les 50 agents mobil­isés par la seule traque d’une taupe de la défunte guerre froide. Un peu comme si le pays menait des guer­res indi­ennes alors que l’im­péri­al­isme japon­ais sévis­sait à Pearl Har­bor. Une guerre de retard, voici ce que nous dit Bil­ly Ray, puisque l’ar­resta­tion de Hanssen inter­vient le 18 févri­er 2001… “George, ne vois-tu rien venir ? — Non, je ne vois que le ciel qui bleueoie et qua­tre avions qui pas­soient…” Cette cri­tique de l’idéolo­gie néo-con­ser­va­trice d’une part et le 11 sep­tem­bre 2001 à venir d’autre part for­ment ain­si un hors-champ con­stant et presque envahissant.

Hum­ble et mod­este est la réal­i­sa­tion, on pour­rait tout aus­si bien dire sans relief et ni grand intérêt. Ce refuge vers l’in­time et les crises de con­science indi­vidu­elles est actuelle­ment une ten­dance très nette du ciné­ma améri­cain, celle-ci l’en­traîne sou­vent sur la voie d’une plat­i­tude assumée ; rythme et puis­sance du héros subis­sent une franche éro­sion (voir Michael Clay­ton dernière­ment où même George Clooney est tout raplapla). Certes cela donne lieu ici à une scène impec­ca­ble, celle de l’ar­resta­tion de la taupe, pour le reste… Ces éma­na­tions démoc­rates (ou de la gauche améri­caine) ne ren­dent pas au ciné­ma améri­cain le meilleur des ser­vices, puisque cela pro­duit un appau­vrisse­ment cer­tain de celui-ci. Surtout si l’on con­sid­ère que le rythme, l’ef­fi­cac­ité, l’am­pli­tude et la prise en charge du spec­ta­teur, lorsqu’ils trou­vent le bon point d’équili­bre, sont les grands atouts de ce dernier. Des trau­ma­tismes majeurs ont déclenché naguère une vital­ité incroy­able, citons par exem­ple (les) deux films majeurs de Fran­cis Ford Cop­po­la : Con­ver­sa­tion secrète pour le Water­gate et Apoc­a­lypse Now pour le Viêt-Nam. Le ciné­ma améri­cain ne se remet peut-être pas de ce que le réel a pro­duit le 11 sep­tem­bre 2001 : des images plus spec­tac­u­laires, sur­prenantes et puis­santes que tout ce qu’il avait pu entre­pren­dre et imag­in­er.

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