À bout portant

À bout portant

de Don Siegel

  • À bout portant
  • (The Killers)
  • États-Unis1964
  • Réalisation : Don Siegel
  • Scénario : Gene L. Coon
  • d'après : la nouvelle Les Tueurs
  • de : Ernest Hemingway
  • Image : Richard L. Rawlings
  • Montage : Richard Belding
  • Musique : John Williams
  • Producteur(s) : Don Siegel
  • Interprétation : Lee Marvin (Charlie Strom), Angie Dickinson (Sheila Farr), John Cassavetes (Johnny North), Clu Gulager (Lee), Claude Akins (Earl Sylvester), Norman Fell (Mickey Farmer), Ronald Reagan (Jack Browning)
  • Durée : 1h32

À bout portant

de Don Siegel

Déjà mort


Déjà mort

Réal­isé en 1964, ce faux remake des Tueurs de Robert Siod­mak (1946) per­met à Don Siegel de s’im­pos­er comme l’un des cinéastes majeurs aux États-Unis. Sa mise en scène sèche et froide, son pro­pos sur la gra­tu­ité de la vio­lence et un dis­cours désen­chan­té sur la fas­ci­na­tion pour l’ar­gent le posent comme l’un des précurseurs du ciné­ma con­tes­tataire des années 1960 et 1970.

Le titre orig­i­nal du film, The Killers, laisse enten­dre que le pro­jet de Don Siegel est un remake fidèle des Tueurs (égale­ment The Killers en VO) que Robert Siod­mak avait réal­isé en 1946. Mais à la base de ces deux pro­jets existe une nou­velle d’Hem­ing­way écrite en 1926 qui, ne com­por­tant qu’une dizaine de pages, a per­mis à cha­cun des deux réal­isa­teurs de pren­dre suff­isam­ment de lib­erté pour que leurs films respec­tifs soient totale­ment dif­férents. Si l’ar­chi­tec­ture du film reste à peu de choses près iden­tique au film de Siod­mak, l’esthé­tique et les enjeux scé­nar­is­tiques d’À bout por­tant sont rad­i­cale­ment dif­férents. Le con­texte his­torique n’est pas pour rien dans la mise en scène : l’après-guerre, l’in­flu­ence expres­sion­niste et la vio­lence toute en sug­ges­tion pour Siod­mak, l’as­sas­si­nat de Kennedy, l’im­placa­ble froideur de la mise en scène et la bru­tal­ité explicite pour Siegel.

La scène d’ou­ver­ture va d’ailleurs dans ce sens. Deux tueurs entrent dans un cen­tre pour aveu­gles : la démarche austère et la mine pat­i­bu­laire, ils déam­bu­lent froide­ment dans les couloirs de l’in­sti­tu­tion à la recherche d’un cer­tain John­ny North (John Cas­savetes). Après avoir bru­tal­isé la secré­taire aveu­gle qui ten­tait tant bien que mal de résis­ter (la scène est d’au­tant plus choquante que les deux mal­frats s’en pren­nent à une per­son­ne dépourvue de moyens de défense), ils finis­sent par retrou­ver l’homme en ques­tion et l’a­bat­tent froide­ment. Pour­tant abon­dam­ment payé pour com­met­tre ce meurtre, l’un des deux tueurs, Char­lie Strom (Lee Mar­vin), ne com­prenant pas pourquoi l’homme qu’ils ont abat­tu n’a man­i­festé aucune forme de résis­tance, décide d’en­quêter sur les raisons de ce meurtre com­man­dité. Aidé de son com­plice avec qui il forme un cou­ple assez trou­blant sur le plan sex­uel et fil­ial, il retrou­ve pro­gres­sive­ment tous ceux qui ont croisé de manière sig­ni­fica­tive le par­cours de John­ny North, du mécano au puis­sant Brown­ing (incar­né par l’i­nat­ten­du Ronald Rea­gan) en pas­sant par Sheila Farr, femme fatale par excel­lence et inter­prétée par la fasci­nante Ang­ie Dick­in­son.

Si les tueurs souhait­ent percer le secret de John­ny North, leur intérêt se porte égale­ment sur le mil­lion de dol­lars que la petite troupe aurait dérobé lors d’un braquage et qui n’au­rait vraisem­blable­ment prof­ité qu’à une seule per­son­ne, lésant tous les autres com­plices. Cette ques­tion finit par évac­uer toute autre moti­va­tion (com­ment un homme peut se laiss­er tuer sans mon­tr­er la moin­dre résis­tance ?) car ce que Don Siegel souhaite mon­tr­er, c’est cette obses­sion pathé­tique et sui­cidaire de l’ensem­ble des per­son­nages pour l’ar­gent. Priv­ilé­giant les plans d’ensem­ble implaca­bles où la géométrie des lignes prend le dessus sur l’hu­main, déper­son­nal­isant les quelques grandes villes améri­caines vis­itées par les tueurs, Don Siegel mon­tre un monde où la sim­ple ques­tion du plaisir a totale­ment dis­paru, où les indi­vidus ne sont plus que des auto­mates pro­gram­més pour la lux­u­re, l’in­di­vid­u­al­isme et la trahi­son. Autop­sie cru­elle d’un monde qui n’a de gra­tu­it que cette vio­lence qui régit les rap­ports entre les hommes, À bout por­tant ne laisse finale­ment pas la moin­dre chance à cha­cun de ses per­son­nages (avec lesquels il est bien dif­fi­cile de s’i­den­ti­fi­er). Désen­chan­té, presque nihiliste dans son rejet total du monde tel qu’il est régi, ce film a per­mis à Don Siegel d’en­tamer une sec­onde car­rière à Hol­ly­wood (la pre­mière par­tie fut notam­ment mar­quée par la réal­i­sa­tion de L’In­va­sion des pro­fana­teurs de sépul­tures en 1956) où l’on con­testera sa fas­ci­na­tion pour la vio­lence gra­tu­ite et son apolo­gie de l’au­todéfense (L’In­specteur Har­ry avec Clint East­wood en 1972).

Out­re la remar­quable restau­ra­tion du film, Car­lot­ta Films a comme d’habi­tude par­ti­c­ulière­ment bien soigné son édi­tion en l’a­gré­men­tant de deux bonus pas­sion­nants. Le pre­mier, inti­t­ulé Compte à rebours : “À bout por­tant” ou la dernière vie des “Tueurs”, super­visé par Serge Chau­vin, maître de con­férences à Paris X, met en par­al­lèle les deux ver­sions de The Killers et leur par­en­té avec la nou­velle orig­i­nale d’Hem­ing­way. Péd­a­gogique, l’analyse offre un éclairage pas­sion­nant sur les enjeux esthé­tiques et thé­ma­tiques posés par cha­cun des deux films tout en rap­pelant com­bi­en rarement un film aura réu­ni un cast­ing aus­si orig­i­nal (Cas­savetes, Mar­vin, Rea­gan, Dick­in­son) et antag­o­niste. Le sec­ond bonus, Don Siegel : le dernier des géants, assuré par Jean-Bap­tiste Thoret, retrace la car­rière du cinéaste et sa place au sein du sys­tème hol­ly­woo­d­i­en. Un film à redé­cou­vrir.

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