Tête d’or

Tête d’or

de Gilles Blanchard

  • Tête d’or
  • France2006
  • Réalisation : Gilles Blanchard
  • Scénario : Gilles Blanchard
  • d'après : la pièce Tête d'or
  • de : Paul Claudel
  • Image : Gilles Blanchard
  • Son : David Wrankren
  • Montage : Gilles Blanchard, Françoise Widhoff
  • Musique : Hélène Martin
  • Producteur(s) : Gilles Blanchard
  • Production : Bellevue Production
  • Interprétation : Guenaël Méziani (Tête d'or), Béatrice Dalle (princesse Armel), Guillaume (Cébès), Denis (le messager), Tony L. (le jeune messager), Carlo (le déserteur), Didier (le tribun), Abdelkebir (le Préfet), Tony V. (l'opposant), Patrick (le pédagogue), Cyrille (le veilleur)
  • Distributeur : Pierre Grise Distribution
  • Date de sortie : 7 novembre 2007
  • Durée : 1h36

Tête d’or

de Gilles Blanchard

Les limbes de la citadelle


Les limbes de la citadelle

Tête d’or est la pre­mière pièce, solaire, trag­ique, d’un cer­tain Paul Claudel, vingt-trois ans en 1890. C’est aus­si le pre­mier film de Gilles Blan­chard qui, après sa ren­con­tre avec Béa­trice Dalle, déci­da d’adapter au XXIe siè­cle une œuvre lais­sée à l’a­ban­don par les lycées. Un dou­ble défi est donc au fonde­ment du film : tourn­er dans une prison avec des acteurs qui ne sont pas libres de leurs mou­ve­ments, et faire s’ac­corder la moder­nité du lieu avec la poésie de Claudel. Le film tâtonne de temps à autres du fait du déséquili­bre entre les acteurs, mais l’ex­péri­ence, humaine, n’est reste pas moins ciné­matographique.

Il pour­rait sem­bler anachronique d’adapter du Claudel au ciné­ma aujour­d’hui : et pour­tant, quelques récentes adap­ta­tions lit­téraires, comme Lady Chat­ter­ley, ont prou­vé que la finesse mod­erne pou­vait réac­tu­alis­er romans et pièces de théâtre. Il ne s’ag­it pas ici seule­ment de renou­vel­er la lec­ture de Claudel, sou­vent rabais­sé au rang de sim­ple dévot, mais d’en tir­er une sub­stance visuelle qui oscille entre l’ab­surde et le poé­tique. Avec des moyens extrême­ment réduits et des inter­dic­tions mul­ti­ples, Gilles Blan­chard a tourné en numérique son film : bal­ayant rapi­de­ment l’aspect doc­u­men­taire que donne naturelle­ment le for­mat, il réus­sit à faire des quelques pièces ou lieux dans lesquels il a pu tourn­er à l’in­térieur de la prison des scènes réelles. Mais la grande sur­prise du film est l’ac­teur prin­ci­pal, dont le pseu­do­nyme est Gue­naël (et qui est, acces­soire­ment, le mari de Béa­trice Dalle) : ce “Tête d’or”-là, extrême­ment digne, mani­ant la langue dif­fi­cile de Claudel avec vir­tu­osité, a su ren­tr­er la peau d’un être que sa van­ité per­dra, et l’in­car­n­er avec une maîtrise sur­prenante pour un néo­phyte.

Pièce métaphorique s’il en est, Tête d’or narre l’his­toire de Simon Agnel, un idéal­iste capa­ble de devenir régi­cide pour par­venir à ses fins : devenu général, le film mon­tre l’as­cen­sion de Simon, devenu Tête d’or, puis sa chute, lorsqu’il ren­tre défait d’Asie, et que sa place de Roi n’est plus si légitime. La scène, une prison donc, est un rap­pel visuel au prin­ci­pal car­ac­tère de Simon, son enfer­me­ment dans la volon­té de prouesse, non de puis­sance ; celui-ci s’est cloîtré dans un des­tin qui se fera de plus en plus trag­ique au fil de sa pro­pre prise de con­science. Chez Claudel, le pou­voir métaphorique ou sym­bol­ique était presque sec­ond après la poésie mag­ique de la langue. Chez Blan­chard, on revient au sens pur de la pièce (bien que, et ce n’est pas peu dire, les acteurs ser­vent admirable­ment pour la plu­part, Gue­naël et Béa­trice Dalle, la fille du Roi, en tête). Il utilise trois lieux prin­ci­paux : la salle de vie des pris­on­niers, les cel­lules, et la cour (une sorte de ter­rain vague) du cen­tre péni­ten­ti­aire de Ploe­meur. Il réus­sit ain­si à inve­stir un lieu à la fois mod­erne et uni­versel (quoi de plus ancien que la prison ?), polémique aujour­d’hui, et ter­ri­ble­ment humain.

Si les cadres de Gilles Blan­chard sont par­fois répéti­tifs (surtout dans le troisième et dernier acte) et cer­tains sec­onds rôles un brin en deçà du pro­tag­o­niste guer­ri­er, la majeure par­tie du film dépasse son appar­ente austérité pour con­stituer un essai assez curieux : d’une part, il réus­sit à met­tre en scène une langue très par­ti­c­ulière sur un ton qui n’ap­pa­raît jamais ridicule mal­gré des cos­tumes sim­ples, peu adap­tés pour­rait-on penser à la tran­scrip­tion d’une tragédie claudéli­enne. D’autre part, dans ce film ne transparaît jamais une once d’a­ma­teurisme, en grande par­tie d’ailleurs grâce à la presta­tion de Guénaël/Simon Agnel. Tête d’or fait donc par­tie de ces adap­ta­tions qui passeront peut-être inaperçues mais témoignent tout de même de la vital­ité de créa­tion et de renou­velle­ment du genre, très orig­i­nale­ment com­posé ici.

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