Regarde-moi

Regarde-moi

de Audrey Estrougo

  • Regarde-moi
  • France2007
  • Réalisation : Audrey Estrougo
  • Scénario : Audrey Estrougo
  • Image : Guillaume Schiffman
  • Montage : Marie-Pierre Renaud
  • Producteur(s) : Bruno Petit, Xavier Durringer
  • Interprétation : Émilie de Preissac (Julie), Eye Haidara (Fatimata), Paco Boublard (Yannick), Terry Nimajimbe (Jo), Jimmy Woha Woha (Khalidou), Renaud Astegiani (Renaud), Lili Canobbio (Eloise), Oumar Diaw (Mouss), Salomé Stévenin (Daphné)
  • Date de sortie : 26 septembre 2007
  • Durée : 1h33

Regarde-moi

de Audrey Estrougo

Ma place dans le champ


Ma place dans le champ

Un mois après la sor­tie du très promet­teur Nais­sance des pieu­vres de Céline Sci­amma, une autre jeune réal­isatrice française donne toutes les raisons de croire en elle. C’est Audrey Estrou­go qui, avec Regarde-moi, s’in­téresse aux règles par­ti­c­ulière­ment com­plex­es qui régis­sent les rap­ports entre filles et garçons au sein d’une cité. Avec un sujet aus­si soci­ologique, on aurait pu crain­dre que la réal­isatrice s’en tienne à une mise en scène plate­ment illus­tra­tive. Loin de là, puisque Regarde-moi s’ap­pro­prie totale­ment la ques­tion de la mise en scène et du mon­tage pour servir son pro­pos.

Une cité quelques part en ban­lieue parisi­enne, quelques jeunes galèrent par­mi d’autres sans trop savoir de quoi sera fait leur avenir. D’un côté, les garçons, beaux par­leurs et sou­vent agres­sifs, de l’autre les filles, elles-mêmes divisées en deux camps, celles qui sont blanch­es et celles qui ne le sont pas. Entre eux, quelques ten­ta­tives d’ap­procher l’autre mais surtout, une ten­sion pal­pa­ble où chaque faux pas peut s’avér­er fatal pour sa crédi­bil­ité et sa sécu­rité. La cité, con­traire­ment à L’Esquive où elle n’é­tait qu’en arrière-plan, est ici étouf­fante, alié­nante. Jamais la caméra de la réal­isatrice n’en sort car dans ce lieu, comme nulle part ailleurs, les rap­ports humains sont régis par des règles et des rap­ports de forces immuables où le sen­ti­ment n’a que très dif­fi­cile­ment sa place. Regarde-moi, le titre du film, peut être autant com­pris comme une demande de con­sid­éra­tion affec­tive qu’un ordre lancé à son adver­saire pour mieux l’in­timider. Le sen­ti­ment est con­sid­éré comme une preuve de faib­lesse et est con­stam­ment con­tre­bal­ancé par un rap­port de force où la vio­lence des maux – et même des actes – cachent une véri­ta­ble souf­france.

Dans un pre­mier temps, la réal­isatrice s’in­téresse aux garçons. Ce choix est totale­ment logique dans la mesure où leur présence dans la cité va jusqu’à impos­er leur règles aux femmes. De par leur atti­tude – ils sont machos, beaux par­leurs, tchatcheurs, un brin mythomanes et ont pour seule obses­sion d’être admirés et respec­tés des autres –, ils sont le point de con­ver­gence de tous les regards, que ce soit ceux des spec­ta­teurs ou ceux des habi­tants de la cité. D’un point de vue stricte­ment ciné­matographique, ils incar­nent donc ce que l’on pour­rait appel­er le champ tan­dis que les femmes, réduites de leur point de vue à des présences fan­toma­tiques, représen­tent le hors-champ. Par­mi ces garçons, Jo, futur joueur pro­fes­sion­nel de foot­ball amené à quit­ter rapi­de­ment l’en­ceinte de béton, représente le seul pont entre les deux rives puisqu’il vit une his­toire d’amour avec Julie, une jeune blanche qui vit seule avec un père totale­ment démis­sion­naire. Les autres de la bande, Yan­nick et Mouss en tête, s’en tien­nent à une image biaisée et totale­ment con­tra­dic­toire du sexe opposé. Véri­ta­bles chap­er­ons pour leurs petites sœurs à qui ils refusent toute man­i­fes­ta­tion de féminité, ils n’en cour­tisent pas moins d’autres jeunes femmes, en espérant d’elles ce qu’ils inter­dis­ent aux pre­mières. Et leur autorité ne con­naît pas le mot sub­til­ité : Éloïse ne peut faire un pas sans que son frère la flique tan­dis que Fati­ma­ta, qui voudrait peut-être enfin s’a­ban­don­ner à des sen­ti­ments amoureux, provoque la colère noire de son frère – et la risée de ses amis – en arbo­rant un maquil­lage out­ranci­er et une coif­fure blonde pla­tine. De cette humil­i­a­tion, de ces mul­ti­ples souf­frances, la réal­isatrice choisit de ne rien mon­tr­er pour le moment car ce qui nour­rit cette pre­mière par­tie du film, c’est l’autar­cie dans laque­lle vivent ces garçons qui ont choisi de dicter aveuglé­ment leur loi sans même savoir si elle était juste.

Le con­trechamp, c’est donc les femmes à qui la réal­isatrice va con­sacr­er sa (très belle) sec­onde par­tie. Les scènes de drague, d’in­tim­i­da­tion et d’hu­mil­i­a­tion vues pen­dant la pre­mière par­tie sont revues selon le point de vue de celles qui n’ont pas le droit de l’ou­vrir face aux hommes. L’idée est d’au­tant plus belle qu’elle n’est pas seule­ment une ten­ta­tive de recherche formelle en clin d’œil au somptueux Ele­phant de Gus Van Sant qui usait déjà de cette démul­ti­pli­ca­tion des points de vue. Cette idée est ici au ser­vice d’un véri­ta­ble pro­pos, celui de ren­dre compte de la totale sub­jec­tiv­ité qui régit ces rap­ports de force entre garçons et filles. Alors que la réal­isatrice nous pri­vait du con­trechamp de l’hu­mil­i­a­tion de Fati­ma­ta (par exem­ple) dans une pre­mière par­tie, celui-ci nous est livré lors d’une scène où le regard de la réal­isatrice n’est plus en adéqua­tion avec celui des garçons. Cette sec­onde par­tie va donc devenir le théâtre d’un affron­te­ment entre Céline, la blanche qui con­serve sa part de féminité au risque d’être traitée de tous les noms, et Fati­ma­ta, la noire qui a fini par nier sa nature pro­fonde (le fait d’être une femme) pour être inté­grée au groupe des dom­i­nants. Sans con­ces­sion, mais sans aucune com­plai­sance non plus, la réal­isatrice capte cette ten­sion née d’un fos­sé cul­turel entre les deux jeunes femmes pour ren­dre compte d’une sit­u­a­tion où la com­plex­ité se con­jugue par­fois avec fatal­ité. Même si elles en ont envie, les filles (blanch­es) refusent l’acte sex­uel par peur d’être humil­iées par leurs amants tan­dis que les autres ont défini­tive­ment tracé un trait sur leur pro­pre plaisir. Pour ce pre­mier film, Audrey Estrou­go n’a donc pas choisi la sim­plic­ité et se pose déjà comme une réal­isatrice on ne peut plus promet­teuse. Face à la rel­a­tive noirceur du pro­pos, elle fait preuve d’une résis­tance, d’une exi­gence et d’une hon­nêteté admirables. Son arme s’ap­pelle tout sim­ple­ment le ciné­ma.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Suprêmes
Suprêmes
Une histoire banale
Une histoire banale
Toi, moi, les autres
Toi, moi, les autres
Audrey Estrougo
Audrey Estrougo