Nuage
  • Nuage
  • France2007
  • Réalisation : Sébastien Betbeder
  • Scénario : Sébastien Betbeder
  • Image : Julie Grünbaum
  • Montage : Julie Dupré
  • Musique : Sylvain Chauveau
  • Producteur(s) : Sylvie Pialat
  • Production : Les Films du Worso
  • Interprétation : Adrien Michaux (Simon), Nathalie Boutefeu (Clara), Bruno Sermonne (le père), Aurore Clément (Marianne), Bruce Myers (Franz), Marie Otal (Mme Armand), Daniel Isoppo (Philippe), Lou Castel (le médecin), François Négret (l'ami)
  • Date de sortie : 19 septembre 2007
  • Durée : 1h21

Brouillard brouillon


Brouillard brouillon

Pre­mier long métrage de Sébastien Betbed­er, Nuage croise les errances de qua­tre per­son­nages, et cherche à pro­pos­er une vision du monde libérée des car­cans de la nar­ra­tion clas­sique, en “accep­tant de croire à ces liens qui exis­tent entre les êtres, les choses et les événe­ments”. Démarche qui se veut auda­cieuse, mais dont la poésie anky­losée finit par tourn­er à vide.

La pre­mière scène est promet­teuse. Un pho­tographe réalise son auto­por­trait. Le regard est las. Les traits du vis­age sem­blent à deux doigts de s’écrouler. Immé­di­ate­ment après, le vis­age, figé sur papi­er, sor­ti­ra de l’eau, dans une atmo­sphère baignée de rouge. On pressent une réflex­ion rêveuse sur l’im­age, le regard. Sur la trace, et la mémoire. Sur la vérité des êtres, aus­si. On se sou­vient de l’ou­ver­ture de L’une chante, l’autre pas, d’Ag­nès Var­da : un pho­tographe immor­talise des femmes qui fix­ent l’ob­jec­tif, et attend pour cela le moment où, fatiguées de pos­er, elles cesseront de lut­ter, et offriront, dans la las­si­tude même, la vérité de leur regard. Les por­traits pho­tographiques que filme Sébastien Betbed­er ont ceci d’in­téres­sant, et de réus­si, qu’ils priv­ilégient la sincérité et l’au­then­tic­ité sur toute forme de mise en scène. Ils s’ef­for­cent de s’at­tach­er à l’essence. Mal­heureuse­ment, l’en­tre­prise est de courte durée, et le film se perd rapi­de­ment dans une poésie ampoulée et peu con­va­in­cante.

Soit l’his­toire d’une femme qui dis­paraît du jour au lende­main, et laisse son mari et sa fille dans une inquié­tude sincère mais tran­quille. Soit un jeune homme, Simon, qui souf­fre de céc­ité et d’am­nésie pas­sagères. Soit un lieu, “L’Orée du Bois”, au-dessus duquel passent les nuages, et qui fini­ra avalé par la brume. Il faut, du moins, recon­naître à Sébastien Betbed­er un goût de l’in­so­lite assez rare. Il s’at­tache à con­stru­ire un univers qui bous­cule les cadres de la nar­ra­tion, et ban­nit la psy­cholo­gie, l’ex­pli­ca­tion, et presque le dia­logue ; restent quelques mono­logues, beau­coup de regards, et des errances muettes. Betbed­er inter­roge. Le réel ? Non, plutôt le ciné­ma. Il exploite ce qui d’or­di­naire fâche la vraisem­blance, et, avec elle, le grand pub­lic : les regards-caméras, les fon­dus au noir répétés et pro­longés (ils sont cen­sés ren­dre compte de la céc­ité occa­sion­nelle de Simon), les silences inter­minables. Ce pour­rait être une audace esthé­tique pas­sion­nante. Mal­heureuse­ment, le film ne dépasse guère le stade du nom­bril­isme ciné­matographique : la caméra refuse de se faire oubli­er, et se met con­stam­ment en valeur, aux dépens du film lui-même. La frontal­ité agace parce qu’elle respire l’ar­ti­fice, alors qu’elle se donne juste­ment pour but de mon­tr­er l’essence des êtres, de faire advenir une authen­tic­ité, de l’ac­teur à la caméra, et de l’ac­teur au spec­ta­teur. Mais c’est une sincérité truquée, qui reste engoncée dans une fausse audace formelle bien trop préoc­cupée par sa pro­pre glo­ri­ole pour porter des fruits. L’an­ti-nat­u­ral­isme (dans le cadrage, le mon­tage, mais aus­si la direc­tion d’ac­teurs) irrite parce qu’il est éminem­ment nar­cis­sique. Et parce qu’il est la promesse d’une poésie qui n’ar­rive jamais.

Il y avait, pour­tant, matière à con­stru­ire quelque chose d’in­téres­sant. Deux très bonnes actri­ces, tout d’abord : Nathalie Boute­feu, aperçue dans Irma Vep et Rois et reine, et Aurore Clé­ment, fan­tôme sur­gi de chez Louis Malle ou Cop­po­la (sa pre­mière appari­tion, blonde fasci­nante cadrée de pro­fil, con­voque le sou­venir des revenantes hitch­cock­i­ennes). Leur élé­gance, leur dis­cré­tion, sont por­teuses d’un mys­tère que l’on aimerait plus con­tagieux. Les thé­ma­tiques effleurées par Betbed­er n’en étaient pas moins intéres­santes : il inter­roge le rap­port entre les arts (de la pho­togra­phie au ciné­ma en pas­sant par la pein­ture), et, plus large­ment, l’im­age comme con­di­tion pos­si­ble de la mémoire (la céc­ité et l’am­nésie sont insé­para­bles). La métaphore de la trace est déclinée sous toutes ses cou­tures : trace pho­tographique ou trace men­tale, elle est ce qui con­voque le sou­venir, au milieu d’une labil­ité et d’une incer­ti­tude que le motif de la fumée sym­bol­ise à gros traits. Du “nuage” qui donne son titre au film à la brume qui finit par envahir l’écran, en pas­sant par la fumée qui s’échappe de la voiture acci­den­tée de Simon, on effleure une esthé­tique de l’é­vanes­cence qui, mal­gré son intérêt cer­tain, ne survit pas à la lour­deur de son traite­ment.

Au fond, le film de Betbed­er cor­re­spond très exacte­ment à l’une des toutes pre­mières répliques, qui, rétro­spec­tive­ment, ressem­ble furieuse­ment à une déc­la­ra­tion pro­gram­ma­tique. Au pho­tographe à qui il rend vis­ite, et dont il admire l’œu­vre, Franz (Bruce Myers) dit : “C’est beau.” Ce à quoi l’artiste répond : “Je ne sais pas. Je cherche.” Espérons que pour son sec­ond film, Sébastien Betbed­er trou­vera.

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