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Made in Jamaica

Made in Jamaica

de Jérôme Laperrousaz

  • Made in Jamaica
  • France2006
  • Réalisation : Jérôme Laperrousaz
  • Image : Jean-Marie Dreujou
  • Montage : Delphine Desfons
  • Producteur(s) : Pascal Hérold
  • Interprétation : Capleton, Elephant Man, Bunny Wailers, Bounty Killer, Gregory Isaacs, Tanya Stephens, Beres Hammond, Lady Saw, Joseph Current, Vybz Kartel
  • Conseillers musicaux : François Roy, Jean-Jacques Hertz
  • Date de sortie : 13 juin 2007
  • Durée : 1h50

Made in Jamaica

de Jérôme Laperrousaz

Le grand défilé


Le grand défilé

Depuis la décou­verte du reg­gae aux États-Unis et en Europe, la Jamaïque n’a cessé de ray­on­ner pour sa musique et ses artistes. Des anciens comme Bun­ny Wail­er ou Toots et leurs éter­nelles tournées mon­di­ales aux nou­veaux venus, l’île des Caraïbes sem­ble tou­jours un vivi­er de musi­ciens. Laper­rousaz filme un véri­ta­ble défilé de stars et d’artistes promet­teurs, enchaîne les inter­views et les scènes de con­certs. Mais à mon­tr­er un peu de tout, le film perd en pro­fondeur et lasse par son absence de direc­tion.

Ni pure cap­ta­tion de con­cert ni film image d’un groupe, Made in Jamaica tente d’esquiss­er un por­trait de la Jamaïque en traçant quelques lignes de sa musique. For­cé­ment non exhaus­tif, le film de Jérôme Laper­rousaz n’en­tre pas non plus en pro­fondeur dans l’u­nivers des artistes choi­sis. La musique sem­ble plus un cadre à l’in­térieur duquel doit appa­raître la vie des habi­tants. Para­doxale­ment, pour eux la musique est ce qui per­met de sor­tir du cadre de leur exis­tence. C’est entre les deux por­traits flous d’un genre musi­cal aux larges ram­i­fi­ca­tions et des habi­tants de l’île que Laper­rousaz nous perd, non comme une déam­bu­la­tion mais comme un aban­don. La suc­ces­sion des artistes, des scènes de con­certs et des entre­tiens ne mène pas vers une idée pré­cise, et leur puis­sance reste trop iné­gale pour qu’elles se suff­isent à elles-mêmes.

Dif­fi­cile de don­ner aux images un rythme en cohérence avec les musiques var­iées et de con­stru­ire une ryth­mique de l’ensem­ble. Si l’in­flu­ence du Reg­gae se retrou­ve partout, le bal­ance­ment hyp­no­tique du roots alterne avec les déhanche­ments sex­uels pra­tiqués sur le Dance Hall. Rythmes syn­copés et rapi­des, chants entre le rag­ga et le rap, les sound-sys­tems font fureur dans et hors les ghet­tos, dans et hors l’île. Ce phénomène, cousin des raves-par­ty, n’est pas réelle­ment décryp­té. La vio­lence des textes, le clin­quant du star-sys­tem appa­rais­sent plus que les inter-influ­ences entre Dance Hall et Reg­gae. Pour en savoir plus sur le mix de musiques et d’o­rig­ines, on préfér­era par exem­ple Les Rois créoles de la Cham­pe­ta, de Lucas Sil­va, sur les caribéens qui mélan­gent de la tech­no aux musiques tra­di­tion­nelles africaines et colom­bi­ennes sur des platines de récupéra­tion.

Réal­isa­teur à l’ORTF au milieu des années 1960, Laper­rousaz a depuis prin­ci­pale­ment réal­isé des films pour la télévi­sion. Pub­lic­ités, doc­u­men­taires et fic­tions, sou­vent autour de la musique. Made in Jamaica ne se dis­tingue pas beau­coup – hormis par sa longueur – du reportage télévi­suel au for­mat 52 min­utes notam­ment par l’al­ter­nance clas­sique et sans direc­tion de scènes de con­certs type clip et d’in­ter­views des musi­ciens. Le refus du linéaire, s’il veut éviter tout didac­tisme, n’est mal­heureuse­ment pas accom­pa­g­né d’un dis­posi­tif fort. Les plans agres­sifs en con­tre-plongée suiv­ent les per­for­mances des groupes et des danseuses qui les accom­pa­g­nent. Comme sou­vent lorsque le ciné­ma capte la musique, les brusques mou­ve­ments de caméra rap­pel­lent ceux que Mis­ter Bean pra­ti­quait avec sa mini-DV pen­dant ses vacances en France.

Filmer la musique con­siste sou­vent à mag­ni­fi­er les expres­sions et mou­ve­ments des musi­ciens. Par­ti­c­ulière­ment en con­cert, à spec­tac­u­laris­er, pour le show mais con­tre le décryptage. Vouloir coller au rythme pousse fréquem­ment les cinéastes à align­er stricte­ment mon­tage et mou­ve­ments de caméra sur le tem­po. Plus ambitieux sont ceux qui créent un lien par une har­monie plutôt que par un calque, comme Fatih Akin avec Cross­ing the Bridge, où les rues d’Is­tan­bul por­tent les pas d’Alexan­der Hacke et font le pont entre dif­férentes musiques. C’est le moment où la caméra ne se con­tente plus de mon­tr­er mais révèle une approche, par­fois de la musique, en tout cas du réal­isa­teur. Le ciné­ma parvient alors à faire appa­raître un peu de ce qui reste générale­ment un vaste hors-champ : le proces­sus de créa­tion, l’au­tour du jeu qui le pré­pare. On n’est plus seule­ment au con­cert mais aus­si dans les couliss­es, vers une relo­cal­i­sa­tion de la musique dans le con­texte de son émer­gence.

Si la musique est présen­tée comme un des rares moyens de sor­tir légale­ment de la mis­ère, les par­cours des jeunes stars jamaï­caines mon­trent qu’ils s’ac­com­pa­g­nent générale­ment de vio­lence. Les chanteurs et chanteuses, pen­dant les inter­views, se plaig­nent de la pau­vreté et rejet­tent cette vio­lence qui entoure l’île. Pour­tant sur scène le dis­cours est à l’op­posé et les artistes de Made in Jamaï­ca changent d’at­ti­tude comme de ton sans qu’au­cune expli­ca­tion ne soit don­née. Mais Laper­rousaz ne fouille pas les para­dox­es. Son film révèle presque mal­gré lui une cer­taine évo­lu­tion : les pères du reg­gae vivaient dans la vio­lence mais chan­taient plutôt des chan­sons d’amour qui hon­o­raient la paix. Les enfants du reg­gae vivent dans la vio­lence et chantent plutôt des chan­sons de haine. Au-delà : rien. Entre ces deux extrémités d’une musique et de ceux qui la vivent, Laper­rousaz peine à tenir le cap, bal­lot­té par les jamaï­cains à tel point que même au mon­tage, le film ne retrou­ve pas de ligne de basse.

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