Accident

Accident

de Joseph Losey

  • Accident
  • Grande-Bretagne1967
  • Réalisation : Joseph Losey
  • Scénario : Harold Pinter
  • d'après : le roman Accident
  • de : Nicholas Mosley
  • Image : Gerry Fisher
  • Montage : Reginald Beck
  • Musique : John Dankworth
  • Producteur(s) : Joseph Losey, Norman Priggen
  • Interprétation : Dirk Bogarde (Stephen), Stanley Baker (Charley), Jacqueline Sassard (Anna), Michael York (William), Delphine Seyrig (Francesca)...
  • Date de sortie : 18 avril 2007
  • Durée : 1h45

Accident

de Joseph Losey

Le plus bel âge


Le plus bel âge

Après The Ser­vant (1963), Joseph Losey con­tin­ue sa col­lab­o­ra­tion scé­nar­is­tique avec le dra­maturge bri­tan­nique Harold Pin­ter, col­lab­o­ra­tion qui s’achèvera en 1971 avec Le Mes­sager. Grand prix du jury lors du fes­ti­val de Cannes et Prix de l’u­nion inter­na­tionale de la cri­tique en 1967, Acci­dent est un drame con­stru­it en flash-back et dont le seul point de vue – scé­nar­is­tique, psy­chologique, ciné­matographique – se con­cen­tre exclu­sive­ment sur le per­son­nage prin­ci­pal. C’est ain­si l’âme d’un homme qui est dis­séqué par le biais d’une mise en scène implaca­ble.

William, étu­di­ant à Oxford, se tue en se ren­dant chez son pro­fesseur de philoso­phie, Stephen. Sa fiancée, Anna, sort indemne et est recueil­lie secrète­ment par le quadragé­naire. Pen­dant que la jeune femme tente de ressur­gir de ce drame, Stephen se remé­more les pas­sions qui ont entouré la belle Anna, une princesse autrichi­enne.

Dès le début, place est faite à une mise en scène qui intrigue par le biais d’un plan très long sur la façade d’une demeure, zoom avant, et le bruit d’un acci­dent de voiture en off. Ensuite, une série de plans très courts, n’ayant en apparence aucun rap­port entre eux, font bas­culer ce banal acci­dent en tragédie énig­ma­tique. Le film est alors lit­térale­ment porté par le regard de Stephen qui en voy­ant le vis­age ensanglan­té de William aperçoit aus­si la robe blanche immac­ulée de sa fiancée. Peu de dia­logues et la lenteur de cer­taines actions donne bien au con­traire un point de vue unique sur chaque scène. Joseph Losey fait alors un tra­vail acharné sur les amorces qui vien­nent cern­er le sec­ond plan de l’im­age.

Et ce souci de dis­sé­quer finale­ment le regard de Stephen est d’au­tant plus impres­sion­nant que le flash-back mon­tre l’évo­lu­tion du quadragé­naire à la vue d’An­na. Pétri de con­ven­tions, entre respectabil­ité et tra­di­tions, Stephen, pour­tant mar­ié et père de deux enfants (sa femme est encore enceinte), a une sit­u­a­tion fort con­fort­able. La venue de deux étu­di­ants beaux, jeunes, aimés et aimants, le pousse à se boule­vers­er lui-même. Le plan le plus mag­ique est d’ailleurs celui qui réu­nit les deux mains, celle de Stephen, celle d’An­na, sur une barre en bois. Elle attend la jeune fille que l’homme l’ef­fleure, la touche. Mais rien, Stephen reste silen­cieux, cette main posée à quelques doigts du désir, zoom arrière, plan taille du cou­ple, et ce détail révéla­teur (les deux mains) retourne à leur pro­prié­taire.

Si la mise en scène est tra­vail­lée lente­ment, par­fois de façon con­tem­pla­tive, en usant d’un mon­tage pour­tant vif, c’est que le temps est le grand pro­tag­o­niste de cette his­toire. Cer­tains cri­tiques à la sor­tie du film ont vu du Proust chez Pin­ter et ont com­paré ces sou­venirs à ceux évo­qués par l’écrivain français dans ses quêtes du temps per­du et retrou­vé. La bande sonore utilise avec abon­dance des car­il­lons, tic-tac, et le temps écoulé ne se fige absol­u­ment pas lorsque Stephen se rap­pelle ses dernières semaines. Le film est alors con­stru­it en espaces intérieurs et extérieurs. Si l’ex­térieur est tou­jours menaçant, atti­rant (la séquence éton­nante avec son ancien amour, Francesca), l’in­térieur, lui, maintes et maintes fois arpen­té, sécurise Stephen. La demeure du pro­fesseur est au cen­tre des pas­sions tan­dis que son bureau à l’u­ni­ver­sité n’est qu’un lieu de ren­dez-vous man­qués.

Quelques ani­maux alors vien­nent sec­on­der l’im­age des pro­tag­o­nistes : du cheval hen­nis­sant lors de l’ac­ci­dent à la chèvre que caresse Anna lorsqu’elle appa­raît pour la pre­mière fois, au chien fidèle et obéis­sant qui suit l’épouse soumise en pas­sant par le chat noir qui sépare le cours de ten­nis sur lequel Stephen, William, Anna et Charley jouent une balle de match ou encore le cygne qui s’a­vance majestueux lorsque les deux étu­di­ants font une balade en bar­que. Sans oubli­er Stephen lui-même, vau­tour dès le début du film, qui rôde tout au long du réc­it autour d’An­na. L’an­i­mal­ité est bel et bien au cœur d’Acci­dent.

Enfin, ce film ne saurait être aus­si prég­nant sans l’éblouis­sant cast­ing réu­ni par Joseph Losey. Pour inter­préter Stephen, le cinéaste demande pour la dernière fois à Dirk Bog­a­rde, après La bête s’éveille (1954), Pour l’ex­em­ple (1964), The Ser­vant (1964), d’être tour à tour inquié­tant, per­du, vic­time, bour­reau. De même, il fait appel à Jacque­line Sas­sard, alors au début de sa car­rière, pour don­ner sa beauté à cette Anna mys­térieuse. Après Acci­dent, la jeune femme tourne avec Claude Chabrol Les Bich­es, et inex­plic­a­ble­ment, cesse sa car­rière. Mais l’é­toile du film, le moment de grâce, c’est l’ar­rivée de Del­phine Seyrig, sa voix, son port de tête, sa sil­hou­ette, son regard. Joseph Losey s’est sou­venu de L’An­née dernière à Marien­bad (1961) et du temps enchevêtré, incer­tain qui fomente la mise en scène d’Alain Resnais.

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