© Benjamin Guay / AFP
La campagne présidentielle et les questions culturelles

La campagne présidentielle et les questions culturelles

La campagne présidentielle et les questions culturelles

La grande muette et les grands sourds


La grande muette et les grands sourds

Il a suf­fi de quelques semaines pour se ren­dre compte de l’ab­sence qua­si totale des prob­lé­ma­tiques cul­turelles de la cam­pagne élec­torale. Retour sur quelques enjeux…

En ces temps de cam­pagne élec­torale et de matraquage télévi­suel, il sem­ble assez vain face aux divers prob­lèmes économiques et soci­aux de se pencher sur le sujet de la cul­ture, rarement évo­quée depuis quelques semaines, assez annexe vis­i­ble­ment pour l’ensem­ble des can­di­dats. Si l’on observe atten­tive­ment les dif­férents sites des douze can­di­dats en lice, on peut entrevoir deux ten­dances générales : d’une part, le résumé sys­té­ma­tique des pro­jets poli­tiques est à la mode. Faire court, clair, frap­pant. Chaque can­di­dat présente sa liste de vœux (men­tion spé­ciale à Ségolène Roy­al qui en pos­sède cent) selon son imag­i­na­tion. D’autre part, on remar­que l’ab­sence qua­si totale de réels pro­grammes cul­turels : qu’en est-il du statut des inter­mit­tents ? Des aides à la créa­tion ? Du prob­lème prég­nant de la dif­fu­sion dans un cer­tain nom­bre d’arts, et celui de la présen­ta­tion au pub­lic ? Du statut de l’artiste dans notre société ? Rien, ou presque.

Un amal­game général est en cela par­ti­c­ulière­ment intéres­sant : la cul­ture, au sein des dif­férents pro­grammes, n’ex­iste pas vrai­ment en tant que telle. Elle est sys­té­ma­tique­ment rat­tachée à l’é­cole. Cul­ture et école sont évidem­ment liées, et la plu­part des can­di­dats pro­posent d’ailleurs un retour de l’en­seigne­ment artis­tique dans les class­es, de la mater­nelle à l’u­ni­ver­sité. Y voir un amal­game n’est pas renier l’im­por­tance de la ques­tion sco­laire. On note, par exem­ple, que dans les quinze propo­si­tions « école et cul­ture » de Ségolène Roy­al, qua­torze con­cer­nent seule­ment l’é­cole, une la cul­ture : « soutenir la créa­tion et l’emploi cul­turel ». C’est un peu court, et c’est surtout très vague. Pour Nico­las Sarkozy, la cul­ture doit être « faite pour le peu­ple ». Le flou artis­tique sem­ble être le maître mot de tous les pro­grammes sans aucune dis­tinc­tion sur ce point. Aucun chiffrage d’un nou­veau bud­get (François Bay­rou indique que l’É­tat n’y con­sacre que 1% mais ne pré­cise pas la hau­teur de l’aide finan­cière), aucune réforme claire du statut des inter­mit­tents (Marie-George Buf­fet veut « rétablir les droits des inter­mit­tents »… com­ment ? en quoi ?). Ségolène Roy­al, lors d’in­ter­views, a cepen­dant pré­cisé sa pen­sée en soulig­nant notam­ment qu’elle rétabli­rait les 507 heures. Il faut not­er enfin qu’O­livi­er Besan­cenot comme F. Bay­rou se font les échos des abus de l’in­ter­mit­tence (au sein des chaînes de télévi­sion par exem­ple). Soyons hon­nêtes, une thé­ma­tique revient sou­vent chez Mme Roy­al et M. Bay­rou : la sit­u­a­tion du ser­vice pub­lic, et la néces­sité d’un audio­vi­suel cul­turel beau­coup plus ouvert et auda­cieux. Ségolène Roy­al a ain­si indiqué qu’elle sou­tiendrait l’oblig­a­tion des chaînes publiques de dif­fuser à des heures cor­rectes (avant deux heures du matin) des émis­sions de décou­vertes artis­tiques.

Par petites touch­es donc, on assiste à un mor­celle­ment des pro­grammes cul­turels. Le plus intéres­sant est cette espèce de déf­i­ni­tion éparse, tra­di­tion­nelle voire patri­o­tique qui ressort des divers pro­grammes. À l’ex­trême-droite, on peut voir nor­male­ment la cul­ture comme un socle pure­ment nation­al qui doit per­dur­er. Philippe de Vil­liers con­sid­ère que « pro­mou­voir la cul­ture nationale, c’est refuser un enseigne­ment mul­ti­cul­turel ». Out­re le fait que son pro­gramme nie absol­u­ment tous les enjeux de la cul­ture, financier, artis­tique, ou social, il est claire­ment cen­tré sur un sys­tème de valeurs qui refuse toute per­spec­tive d’ou­ver­ture et de plu­ral­ité. La cul­ture, pour lui, doit être à l’im­age de la France, homogène et choisie. Pas­sons rapi­de­ment sur le chas­seur Frédéric Nihous qui a pour sim­ple pro­gramme la con­ser­va­tion de la course landaise et des com­bats de coqs, fig­ures de créa­tion et de moder­nité. Arrê­tons-nous cepen­dant un instant sur le pro­gramme cul­turel de Jean-Marie Le Pen : ce dernier a une déf­i­ni­tion toute par­ti­c­ulière de la cul­ture qui n’est pas sans rap­pel­er ses vel­léités pop­ulistes et sa dém­a­gogie légendaire. « La vie cul­turelle souf­fre d’opac­ité et de clien­télisme (…), on ne sait pas se met­tre suff­isam­ment à l’é­coute des goûts du pub­lic » dit-il. La cul­ture devrait donc être à l’im­age du pub­lic, et il n’y en aurait qu’un seul, une unique pen­sée à nour­rir… On reste songeur si l’on sait que Van Gogh est mort dans une mis­ère noire et que Bres­son a été hué en son temps à la sor­tie des Dames du bois de Boulogne. Exit la volon­té de dif­féren­ci­a­tion, exit les par­tic­u­lar­ités et les orig­i­nal­ités de cha­cun (la presse rede­vien­dra « neu­tre » s’il est élu, comme si lib­erté d’ex­pres­sion équiv­alait à la neu­tral­ité). Exit aus­si une cer­taine pro­duc­tion qui peine déjà à dif­fuser des films comme Lady Chat­ter­ley. Ne par­lons même pas de Bamako.

Sans com­par­er Jean-Marie Le Pen aux autres can­di­dats, on remar­que dans les pro­grammes de François Bay­rou et de Nico­las Sarkozy un cer­tain malaise à l’é­gard de la cul­ture, ou plutôt une hési­ta­tion con­stante entre cul­ture et pat­ri­moine. Si ce dernier est le seul instru­ment val­able de cul­ture pour les fron­tistes, il reste au cen­tre des pro­grammes de cen­tre et de droite clas­sique. La créa­tion fait-elle peur ? F. Bay­rou la pense néces­saire, comme Ségolène Roy­al ; N. Sarkozy n’en dit pas un mot. Le can­di­dat de l’UDF se veut l’héri­ti­er d’un Mal­raux (qui récu­sait absol­u­ment la valeur de l’héritage cul­turel en lit­téra­ture, soit dit en pas­sant) : comme le can­di­dat de l’UMP, il rap­pelle, à rai­son sans doute, la néces­sité de met­tre en valeur, notam­ment à l’é­cole, les « grands textes ». Il faudrait déjà savoir qui ils sont. Lire La Fontaine, Rousseau et Hugo sûre­ment. Mais Quig­nard ? Et où sont les aides au spec­ta­cle vivant ? À la dif­fu­sion du ciné­ma d’art et essai ? Pourquoi la volon­té de défendre un pat­ri­moine serait-il incom­pat­i­ble avec la créa­tion ?

La cul­ture n’est pas seule­ment, à l’in­star de M. Sarkozy, un objet de fierté nationale ou un moyen de trans­mis­sion des valeurs. La cul­ture est égale­ment un lien social, un lieu de débats et de dia­logues, que l’É­tat se doit d’or­gan­is­er, de respecter, et de dévelop­per. Encore faut-il qu’il y ait un pub­lic, donc un élec­torat, donc un intérêt… Y en a‑t-il un selon les can­di­dats ? Pas si grand vis­i­ble­ment.

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