Play

Play

de Alicia Scherson

  • Play
  • Chili, Argentine, France2005
  • Réalisation : Alicia Scherson
  • Scénario : Alicia Scherson
  • Image : Ricardo De Angelis
  • Montage : Soledad Salfate
  • Musique : Joseph Costa, Marc Hellner
  • Producteur(s) : Sergio Gándara, Macarena Lopez
  • Interprétation : Viviana Herrera (Cristina), Andres Ulloa (Tristán), Aline Küppenheim (Irene), Coca Guazzini (Laura), Jorge Alis (Ricardo), Francisco Copello (Milos), Juan Pablo Quezada (Manuel), Andrei Slobodianik (Ruso), Kevin Lucero Less (Lucero), María José San Martín (Amanda)
  • Distributeur : Bodega Films
  • Date de sortie : 11 avril 2007
  • Durée : 1h45

Play

de Alicia Scherson

Enquêtes d'identités


Enquêtes d'identités

Après des films remar­quables (Y Tu Mamá Tam­bién, Amours chi­ennes, Bom­bón el Per­ro, Batal­la en el Cielo…), le con­ti­nent sud-améri­cain nous apporte, du Chili, Play. Un con­te urbain autour de deux per­son­nages en quête de leur iden­tité, Cristi­na et Tristán, qui se croisent sans jamais se trou­ver. Ou com­ment, dans une grande métro­pole, hommes et femmes se cherchent l’un l’autre, se cherchent eux-mêmes et, par­fois, se ren­con­trent. Cohérence du fond et de la forme, par­faite direc­tion d’ac­teurs, regard orig­i­nal font de ce pre­mier long métrage un vrai film d’au­teur, sur qui on devra compter.

Il est de ces films qui, sans qu’on sache trop d’emblée expli­quer pourquoi, nous touchent, nous émeu­vent, nous font rire, nous révè­lent un regard par­ti­c­uli­er, que l’on com­prend. Play est de ceux-là. Pre­mier long métrage de la Chili­enne Ali­cia Sch­er­son, venue au ciné­ma par l’é­cole de Cuba, puis passée aux États-Unis (Chica­go) où elle conçoit des courts métrages expéri­men­taux, Play réu­nit plusieurs qual­ités remar­quables : une cohérence entre le thème même du film, les per­son­nages et l’en­vi­ron­nement, une très belle direc­tion d’ac­teurs, et une pat­te très per­son­nelle.

Dans une grande métro­pole mod­erne (San­ti­a­go du Chili, mais qui pour­rait être une autre cap­i­tale…), deux per­son­nages, Cristi­na et Tristán, évolu­ent en par­al­lèle. Ils ne se con­nais­sent pas, mais ont pour­tant l’air si sem­blables. Trou­vant dans une poubelle l’at­taché-case de Tristán, Cristi­na va peu à peu pénétr­er son univers, décou­vrir sa vie : celle d’un jeune homme un peu trans­par­ent, un peu trop lisse, tout juste quit­té par sa petite amie, Irene. Cristi­na, elle aus­si, est un peu trans­par­ente, un peu gauche, un peu démod­ée, seule (« Presque per­son­ne ne me con­naît », dit-elle). Par petites touch­es sen­si­bles et bien sen­ties, Ali­cia Sch­er­son déploie l’his­toire des ces deux oiseaux un peu blessés, un peu bizarres, mais si humains, tout en dres­sant le por­trait de « la grande ville ».

Face à cette his­toire sim­ple, cette pein­ture humaine, la cinéaste a l’in­tel­li­gence de ne pas trop appuy­er les choses, mais de les sug­gér­er grâce à une belle cohérence. Comme si ses per­son­nages étaient presque en-dehors de leur pro­pre vie, ils entrent et sor­tent du champ de la caméra, comme de pas­sage, pas très assurés. La manière dont Ali­cia Sch­er­son filme la ville, comme un décor, presque posé der­rière un voile imag­i­naire, un peu flot­tant, accentue l’im­pres­sion d’êtres presque absents au monde et à leurs pro­pres vies, comme un peu ivres, un peu insta­bles, frag­iles. Par des petits détails (une affiche, un slo­gan dans une man­i­fes­ta­tion, une chan­son, un per­son­nage sec­ondaire, de pas­sage…), la réal­isatrice parvient, jusqu’au bout, à main­tenir le ton qu’elle donne à son film : celui d’une attente, d’une révéla­tion des per­son­nages à eux-mêmes. La cinéaste sait nous don­ner la chair de ses per­son­nages, sans les enfer­mer dans des stéréo­types. Autour des deux per­son­nages prin­ci­paux, Ali­cia Sch­er­son bâtit des rôles sec­ondaires qui ont suff­isam­ment de poids pour en don­ner d’au­tant plus à l’i­den­tité de Cristi­na et de Tristán.

Une cohérence à laque­lle parvient la cinéaste par une très belle direc­tion d’ac­teurs, tant dans le choix du physique des acteurs (Cristi­na et Tristán, un peu banals, d’une beauté moins évi­dente, moins écla­tante que celle d’Irene, jolie jeune femme légère et pom­pon­née jusqu’au bout des ongles, et son nou­veau fiancé, russe, armoire à glace blonde et à la chevelure soignée…), que dans leur jeu sobre et déli­cat. Une direc­tion d’ac­teurs qui ne mâche pas tout au spec­ta­teur, et qui refuse toute car­i­ca­ture. Choisir de faire de la mère de Tristán une aveu­gle ne la rend pas néces­saire­ment fer­mée et dans l’in­com­préhen­sion de son fils. De même, le fiancé tape-à-l’œil dont elle s’est entichée, magi­cien vieux beau, ne débite pas que des plat­i­tudes.

Enfin, Play révèle un véri­ta­ble auteur, une cinéaste qui ne cherche pas à copi­er. Ali­cia Sch­er­son ne drama­tise pas à out­rance l’his­toire qu’elle a choisie, ce qui donne un regard très orig­i­nal, tout à la fois onirique et réal­iste, à son film. Ain­si, la rup­ture entre Tristán et Irene n’est pas une scène de cris et de coups, mais dis­tille une tristesse bien réelle, celle d’un cou­ple si intime mais qui n’at­tend plus de sur­prise de l’autre. Orig­i­nal­ité aus­si dans le choix de décou­vrir l’in­tim­ité d’un homme en fouil­lant son sac, alors que cet objet est bien plus sou­vent util­isé comme apanage de la femme et de ses mys­tères. Et puis les dia­logues, par­fois min­i­mal­istes mais très justes, entre humour (comme un dia­logue entre Tristán et le fiancé de sa mère, qui se prend à son pro­pre jeu), et « philoso­phie de vie » (dans un bar, à l’hôpi­tal…) rap­prochent plus encore le film des petites choses qui font la vie.

Par toutes ses qual­ités, Play est un petit bijou du sep­tième art. L’aspect le plus remar­quable de ce pre­mier film, qui réu­nit tous les autres, est sans doute le choix d’une inter­pré­ta­tion très ouverte ; un par­ti pris qui dénote, là encore, une grande intel­li­gence dans la manière de con­cevoir l’art, mul­ti­ple et ambigu. Une inter­pré­ta­tion qui ques­tionne, en plus des iden­tités indi­vidu­elles, l’i­den­tité d’un pays, à tra­vers Cristi­na, pau­vre indi­enne mapuche, et Tristán le bien né, de descen­dance européenne.

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