© Memento Films
Golden Door

Golden Door

de Emanuele Crialese

  • Golden Door
  • (Nuovomundo)
  • France, Italie2006
  • Réalisation : Emanuele Crialese
  • Scénario : Emanuele Crialese
  • Image : Agnès Godard
  • Montage : Maryline Monthieux
  • Musique : Antonio Castrigano
  • Producteur(s) : Alexandre Mallet-Guy, Fabrizio Mosca
  • Interprétation : Charlotte Gainsbourg (Lucy), Vincenzo Amato (Salvatore), Vincent Schiavelli (Don Luigi), Aurora Quattrocchi (Donna Fortunata), Francesco Casisa (Angelo), Filippo Puccillo (Pietro), Federica De Cola (Rita), Isabella Ragonese (Rosa)...
  • Date de sortie : 21 mars 2007
  • Durée : 1h58

Golden Door

de Emanuele Crialese

Un pays ruisselant de lait et de miel


Un pays ruisselant de lait et de miel

En l’e­space de trois films, Emanuele Cri­alese s’est imposé comme l’un des cinéastes majeurs du renou­veau de la ciné­matogra­phie ital­i­enne. Après Once We Were Strangers et surtout le mag­nifique Respiro, encen­sé à sa sor­tie en 2002, on pou­vait crain­dre que le suc­cès ne lui tournât la tête. Heureuse­ment, sous ses airs de fresque his­torique à gros bud­get con­tant les aven­tures d’un Sicilien en par­tance pour la Terre Promise avec sa mère et ses enfants, Gold­en Door garde la richesse du style Cri­alese: un univers de la sen­sa­tion brute, de la belle image, vue par et pour elle-même, sans sous-enten­dus idéologiques cher­chant à la déna­tur­er. Cri­alese n’est plus un cinéaste à suiv­re: déjà un grand maître.

Ce qu’on retient d’abord, dans Gold­en Door, ce sont les sons. Les bruits de pas de Sal­va­tore et de son fils, leur res­pi­ra­tion con­trôlée alors qu’ils gravis­sent une colline de pier­res en Sicile. Le départ assour­dis­sant du bateau en par­tance pour l’Amérique, vécu comme un long et douloureux déchire­ment. La musique folk­lorique, inter­venant par inter­mit­tences et objet de mag­nifiques mou­ve­ments de groupe choré­graphiés. Ces sons, par­fois durs, sou­vent joli­ment mélodieux, con­trastent forte­ment avec le pro­fond silence qui sem­ble régn­er dans le film dès le générique, comme si tous ces immi­grants siciliens en par­tance vers un Nou­veau Monde riche de promess­es étaient égale­ment con­scients que la parole est inutile. Cri­alese les regarde sans les observ­er, les mon­tre sans les juger, car au fond, la tragédie que vivent ces hommes et ces femmes for­cés de tout quit­ter pour se jeter dans l’in­con­nu, se passe totale­ment de mots.

De mots, oui, mais pas d’im­ages. Emanuele Cri­alese ne cherche pas à dis­simuler sa mise en scène : chaque plan est soigneuse­ment recher­ché, cal­i­bré au mil­limètre près, tant et si bien qu’il est dif­fi­cile de croire que l’in­ter­pré­ta­tion des comé­di­ens ait pu être par­tielle­ment impro­visée. Il n’y a pour­tant pas de dis­cours poli­tique sous-jacent ou de cri­tique idéologique dans Gold­en Door, bien que le sujet ait pu le réclamer. Le cinéaste ne donne pas son avis sur la lutte des class­es, comme James Cameron dans Titan­ic, ou sur la vio­lence des bal­bu­tiements de la nation améri­caine, comme Mar­tin Scors­ese dans Gangs of New York. Il ne cherche pas non plus le par­al­lèle trop facile avec la sit­u­a­tion poli­tique con­tem­po­raine. Il témoigne, tout sim­ple­ment : son film prend alors l’ap­parence d’un album de pho­togra­phies à l’an­ci­enne, plus réal­istes que celles qui fai­saient rêver les immi­grants ital­iens – pho­tos de fruits géants pous­sant dans le Nou­veau Monde, ou de pièces de mon­naie tombant des arbres. De nom­breux arrêts sur images, comme cette foule sur le bateau fix­ant soudaine­ment dans un même mou­ve­ment la caméra et le spec­ta­teur, ou ces femmes à Ellis Island qui cessent brusque­ment de bouger, don­nent une sen­sa­tion d’é­ter­nité, à la fois plon­geon ter­ri­fi­ant dans le passé et tableaux d’une époque des­tinés à la mémoire de l’hu­man­ité.

Pour autant, Gold­en Door n’est pas vide de sens, mais l’in­ter­pré­ta­tion de chaque scène reste libre. Entre séquences de rêve, lais­sant une sen­sa­tion de doux flot­te­ment, et scènes ultra réal­istes, tel ce mou­ve­ment de panique lors d’une tem­pête en mer mortelle, sans que la vio­lence des sit­u­a­tions provoque jamais le malaise, Cri­alese mon­tre une société prise dans les con­tra­dic­tions d’une cul­ture pop­u­laire de sor­cel­lerie et som­mée de s’adapter au règne d’une pré­ten­due sci­ence de la civil­i­sa­tion, où les « faibles » n’ont pas droit de cité. Sans porter de juge­ment entre bons et mau­vais (il n’y en a pas), Cri­alese accentue le con­traste entre la foule désor­don­née et chao­tique rejoignant le bateau en Sicile et les files indi­ennes organ­isées à Ellis Island où les immi­grants se suiv­ent dans un lent mou­ve­ment mor­tu­aire. Vivant en Ital­ie une vie sans but, ces hommes n’ont pas le choix : il leur faut aller vivre, ailleurs, une vie sans joie.

Le « style » Cri­alese, c’est enfin l’art de l’el­lipse, du temps qui passe sans notion de durée. Les per­son­nages, pour la plu­part inter­prétés par des comé­di­ens ama­teurs fidèles du cinéaste, sont à peine esquis­sés : ils ne représen­tent au fond que des indi­vidus pris au hasard dans la foule, des anonymes sym­bol­iques de tous les autres anonymes oubliés dans les remous de l’his­toire. Char­lotte Gains­bourg, toute en retenue, dépouil­lée de son aura de star, tra­verse le film comme un doux fan­tôme. On ne saura rien de son passé, ni de son avenir. Car Gold­en Door s’ar­rête aux portes d’El­lis Island, dans un bain de lait : splen­dide séquence onirique, où l’on reste empli d’un sen­ti­ment incer­tain, à la fois amer et ravi, le sourire aux lèvres et les yeux embués de larmes.

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