Par effraction

Par effraction

de Anthony Minghella

  • Par effraction
  • (Breaking and Entering)
  • Royaume-Uni, Etats-Unis2006
  • Réalisation : Anthony Minghella
  • Scénario : Anthony Minghella
  • Image : Benoît Delhomme
  • Montage : Lisa Gunning
  • Musique : Gabriel Yared, Underworld
  • Producteur(s) : Sydney Pollack, Anthony Minghella, Timothy Bricknell
  • Interprétation : Jude Law (Will), Juliette Binoche (Amira), Robin Wright Penn (Liv), Rafi Gavron (Miro), Poppy Rogers (Bea), Martin Freeman (Sandy), Vera Farmiga (Oana)...
  • Date de sortie : 14 mars 2007
  • Durée : 2h

Par effraction

de Anthony Minghella

Briser les cœurs et casser les pieds


Briser les cœurs et casser les pieds

160 min­utes pour Le Patient anglais, 139 min­utes pour Le Tal­entueux Mr Rip­ley, 154 min­utes pour Retour à Cold Moun­tain, Antho­ny Minghel­la est le cham­pi­on de la cause du film long, très long, voire beau­coup trop long. Avec son nou­veau film, le cinéaste bri­tan­nique s’est assa­gi en se posant la lim­ite des deux heures, mais ces 120 min­utes parais­sent si insup­port­able­ment inter­minables que la ques­tion de la durée ne se pose même plus. Poli­tique­ment cor­rect, cul­turelle­ment niais, ciné­matographique­ment nul, Par effrac­tion n’a stricte­ment aucune minute d’in­térêt.

Il faut imag­in­er la voix-off à la fois grave et déter­minée de la bande-annonce, les paus­es dans la dic­tion pour exprimer la pro­fondeur de la réflex­ion. “Pour Will, c’est le début d’une plongée au cœur d’un autre univers que le sien, et au plus pro­fond de lui-même.” La phrase a un faux air de philoso­phie de café du com­merce ; le prob­lème, c’est qu’elle résume à elle seule l’e­sprit général du film. Basé sur des fauss­es vérités assénées comme de grandes réflex­ions sur la vie, la délin­quance, les prob­lèmes de cou­ple et la dif­fi­culté de s’in­té­gr­er (tout un pro­gramme !), le scé­nario accu­mule les bavardages inutiles, provo­quant au choix, maux de tête, désir de silence pro­fond ou vel­léités meur­trières.

Break­ing and enter­ing, dit le titre orig­i­nal du film : “cass­er et entr­er”, donc. Pour Miro, le petit délin­quant bosni­aque, heureuse­ment mignon comme un cœur et doué en free run­ning (vari­ante humaine et sportive de l’ac­tiv­ité du chim­panzé), cela sig­ni­fie en gros bris­er les vit­res d’une entre­prise, s’y intro­duire, tout piquer et recevoir en échange un bel ordi. Et à qui appar­tient l’or­di­na­teur ? À Will Fran­cis, patron de l’étab­lisse­ment, dont les prob­lèmes sont autrement plus com­plex­es : comme il le résume lui-même dans une réplique navrante de niais­erie, il s’ag­it pour lui de “cass­er” les bar­rières (le “miroir” dix­it lui-même) que lui oppose sa femme, la jolie mais froide (ben oui, elle est sué­doise) Liv, et, tant qu’il y est, “entr­er” dans la vie d’une jolie et chaude Bosni­aque, Ami­ra, la mère de Miro. Pour couron­ner le tout, Will est archi­tecte, et Miro con­stru­it en secret des… maque­ttes. À l’idée de racon­ter la suite, on meurt déjà d’en­nui.

Les per­son­nages de Minghel­la sont pro­fondé­ment dép­ri­mants. Will trompe Liv, mais ne sait pas trop pourquoi, parce qu’il l’aime quand même. Liv aime Will, mais ne lui mon­tre pas, tant elle est préoc­cupée par sa fille Bea (qu’elle aime beau­coup), enfant hyper­ac­tive qui mérit­erait une bonne claque à cha­cune de ses appari­tions. Ami­ra a con­nu des jours tristes lors du siège de Sara­je­vo (d’ailleurs, elle n’aime pas en par­ler au super­marché, dix­it elle-même), son mari est mort et elle ne sait pas com­ment aider son voy­ou de fils (qu’elle aime beau­coup aus­si). Miro aime sa maman, mais il est con­trôlé par son oncle, un vilain mafieux qui par­le comme un pit­bull, a une demie expres­sion de vis­age et n’aime per­son­ne, sauf lui-même. Will aime Ami­ra le temps d’une liai­son de quelques jours, et puis tout ren­tre dans l’or­dre quand les Bosni­aques ren­trent à Sara­je­vo. N’en tirons pas de con­clu­sions hâtives, mais le dis­cours dégouli­nant de moral­isme de Minghel­la, au sim­plisme par­faite­ment assumé, fait pro­fondé­ment pitié.

Le moral n’est pas très bon non plus du côté du cast­ing : Jude Law a son éter­nel air absent, mi-chien bat­tu, mi-je-réfléchis-sur-mon rôle. La pre­mière appari­tion de Juli­ette Binoche est pro­pre­ment ter­ri­fi­ante : seul le grand respect imposé par son tal­ent empêche d’é­clater de rire à chaque fois qu’elle ouvre la bouche, roulant les “r” pour mieux mon­tr­rrer qu’elle a trrrop bien apprrris à par­rrler Brri­tish comme une vrrraie Bosni­aque. Men­tion spé­ciale égale­ment à Pop­py Rogers, inter­prète de Bea, plus assom­mante encore que son pro­pre rôle. Robin Wright Penn essaie de sauver les meubles, mais elle doit se sen­tir bien seule.

Vision­ner Par effrac­tion agit un peu comme fix­er longue­ment un point sur un mur. Au bout de quelques min­utes, tout devient flou : l’in­ter­pré­ta­tion, le charisme des per­son­nages, la ligne direc­trice du scé­nario, et même la rai­son d’être du film. Minghel­la en est con­scient : la preuve, il floute lui-même une scène toutes les vingt min­utes, et on ne sait plus alors si c’est un “effet artis­tique” ou un aveu caché du dés­in­térêt général de l’œu­vre. Quand un œil fixe un point, il s’en lasse et s’en détourne pour éviter la douleur du flou, et par exten­sion, celle du vide. Par effrac­tion impose cette douleur pen­dant 120 min­utes. Et puisqu’on peut se l’éviter…

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