Les Témoins

Les Témoins

de André Téchiné

  • Les Témoins
  • France2007
  • Réalisation : André Téchiné
  • Scénario : André Téchiné, Laurent Guyot, Viviane Zingg
  • Image : Julien Hirsch
  • Montage : Martine Giordano
  • Musique : Philippe Sarde
  • Producteur(s) : Saïd Ben Saïd
  • Interprétation : Michel Blanc (Adrien), Emmanuelle Béart (Sarah), Sami Bouajila (Mehdi), Julie Depardieu (Julie), Johan Libéreau (Manu), Constance Dollé (Sandra), Lorenzo Balducci (Steve), Alain Cauchi (Sheriff), Raphaëline Goupilleau (la mère de Julie et de Manu), Jacques Nolot (le patron de l'hôtel), Xavier Beauvois (l'éditeur), Maïa Simon (la mère de Sarah)...
  • Date de sortie : 7 mars 2007
  • Durée : 1h52

Les Témoins

de André Téchiné

Raconter pour ne pas oublier


Raconter pour ne pas oublier

Plus de deux ans après Les Temps qui changent, André Téch­iné délaisse la mélan­col­ie con­tem­pla­tive qui fai­sait la force de ses chefs-d’œu­vre (Ma sai­son préférée, Les Roseaux sauvages) et livre avec Les Témoins un film nerveux où l’ur­gence de vivre devient un révéla­teur de la dif­fi­culté d’être. Servi par des acteurs au som­met de leur art et la splen­dide pho­togra­phie de Julien Hirsch, ce dix-sep­tième film de Téch­iné s’im­pose comme l’un des événe­ments majeurs de l’an­née.

André Téch­iné reste l’un des rares réal­isa­teurs français à con­juguer exi­gence d’au­teur et cast­ing pop­u­laire, tout comme le fai­sait par exem­ple François Truf­faut dans la sec­onde par­tie de sa car­rière. Le cast­ing des Témoins a de quoi éton­ner, dans la mesure où il mar­que le choix délibéré d’as­soci­er des acteurs venus d’hori­zons sen­si­ble­ment opposés. Là où d’autres cinéastes se con­tentent de com­pil­er des numéros de stars pour attir­er le grand pub­lic sans jamais trou­ver l’équili­bre néces­saire à l’ex­is­tence du pro­jet (Fau­teuils d’orchestre, Selon Char­lie, Le Héros de la famille et bien­tôt Ma place au soleil), Téch­iné s’im­pose comme l’un des plus grands directeurs d’ac­teurs dans la mesure où il n’ex­ac­erbe jamais l’é­go­cen­trisme de l’in­ter­prète mais lui demande de se met­tre avec toute l’hu­mil­ité req­uise au ser­vice d’un pro­jet d’une ampleur d’au­tant plus mar­quante que Les Témoins abor­de frontale­ment la ques­tion du Sida quand le ciné­ma français — et même améri­cain — s’en tient à quelques films phares (Les Nuits fauves ou Philadel­phia) for­cé­ment inondés d’une pluie de récom­pens­es. Mais là où Cyril Col­lard fonçait tête bais­sée dans le polémique et où Jonathan Demme priv­ilé­giait le mélo­dra­ma­tique pour mieux pren­dre en otage le spec­ta­teur, André Téch­iné préfère observ­er l’im­pact de l’ap­pari­tion d’une telle mal­adie au sein d’une petite com­mu­nauté où cha­cun se heurte et se blesse de ne pas savoir exprimer ses sen­ti­ments envers l’autre.

Comme dans le mag­nifique Les Roseaux sauvages (1994), c’est l’in­tru­sion d’un per­son­nage extérieur au groupe qui va révéler les non-dits et les con­tra­dic­tions : Manu (inter­prété par Johan Libéreau, repéré dans Douch­es froides) est un jeune garçon homo­sex­uel qui se lie d’une chaste ami­tié avec Adrien (Michel Blanc, tout en sobriété), un médecin soli­taire, grâce à qui il ren­con­tre un cou­ple com­posé de Sarah (Emmanuelle Béart), une roman­cière en panne d’in­spi­ra­tion et qui assume mal sa nou­velle mater­nité, et de Meh­di (Sami Boua­ji­la) avec qui il va vivre une folle pas­sion amoureuse. Dans cette pre­mière par­tie, André Téch­iné capte l’én­ergie que cha­cun met pour ten­ter d’at­tein­dre l’autre et se libér­er d’une cer­taine soli­tude. Adrien fait val­oir sa posi­tion sociale pour garder Manu près de lui, Sarah expose ses charmes pour que Meh­di lui par­donne son manque d’amour mater­nel et ce dernier, amoureux du jeune garçon, tente par tous les moyens de pour­suiv­re cette rela­tion adultère alors que Manu se terre à con­trecœur pour cacher les pre­miers symp­tômes de sa mal­adie. Car à la rel­a­tive pléni­tude du début du film (gar­rigue ensoleil­lée, amours nais­sants, force des ami­tiés), qui cor­re­spond en de nom­breux points à cette péri­ode d’in­sou­ciance sex­uelle qu’é­tait le pas­sage des années 1970 aux années 1980, suc­cède bru­tale­ment une prise de con­science sur l’ur­gence de vivre, la peur de dis­paraître sans rien laiss­er der­rière soi. Manu, celui par qui le désir arrive, porte soudaine­ment la mort en lui alors qu’il n’a pas encore le sen­ti­ment d’avoir accom­pli quelque chose. La rela­tion qu’il entre­tient avec sa grande sœur Julie (Julie Depar­dieu, boulever­sante), chanteuse lyrique en devenir, ou encore San­dra (Con­stance Dol­lé), une pros­ti­tuée au car­ac­tère bien trem­pé, prou­ve cette quête de repères que sa dis­pari­tion annon­cée et ter­ri­ble­ment pré­maturée stoppe net dans son envol.

Là où il aurait été facile de vers­er dans la com­pas­sion, de mélo­drama­tis­er une tragédie dont on n’a pas encore fini d’é­val­uer l’im­pact, André Téch­iné fait preuve d’une admirable retenue. S’il n’hésite pas un instant à mon­tr­er la dégra­da­tion physique de Manu au fil des mois, le réal­isa­teur s’in­téresse surtout aux réac­tions de son entourage, de l’an­nonce de sa mal­adie à sa dis­pari­tion sans grandes pom­pes : Adrien, le médecin qui trou­ve d’une cer­taine manière l’oc­ca­sion d’ex­is­ter pour Manu en le soignant chez lui, Meh­di, le flic angois­sé à l’idée d’avoir été con­t­a­m­iné lui aus­si, Sarah, désta­bil­isée d’ap­pren­dre que son mari a vécu une pas­sion homo­sex­uelle alors qu’elle revendi­quait la lib­erté de leur cou­ple, et Julie gênée d’avouer que le jour de l’en­ter­re­ment de son petit frère, préserv­er sa voix en vue d’une représen­ta­tion le soir même avait pris le pas sur tout autre pen­sée. Cette dureté n’est pour­tant en aucun cas un pré­texte à juger les per­son­nages. L’ap­pari­tion suc­cincte du jeune garçon dans cha­cune de leur vie les a boulever­sés en pro­fondeur, et non en sur­face. Le deuil que porte Julie depuis la dis­pari­tion de son frère ne s’af­fiche jamais de manière explicite mais devient un recueille­ment pudique lorsque, sur scène, la jeune femme tient fer­me­ment une bougie éclairant son vis­age alors que le noir pro­fond du reste de la scène de spec­ta­cle représente cet ailleurs dans lequel Manu vient de bas­culer. L’ur­gence de vivre du jeune garçon a “con­t­a­m­iné” son entourage : de Sarah qui décide d’écrire pour témoign­er du pas­sage éclair d’un jeune garçon dans sa vie à Julie déter­minée à par­tir vivre à l’é­tranger parce qu’elle pense pou­voir “vivre pour deux” en pas­sant par Adrien qui fini­ra par renon­cer aux ami­tiés chastes pour enfin con­naître l’amour, Les Témoins est un film sur l’ou­ver­ture à l’autre pour mieux s’ac­cepter soi-même.

Autre pari qu’An­dré Téch­iné relève avec brio, c’est celui de nous rap­pel­er une époque bien pré­cise où la prop­a­ga­tion du virus du Sida rimait avec para­noïa et allait mar­quer le retour en force d’un cer­tain con­ser­vatisme (stig­ma­ti­sa­tion de la pop­u­la­tion homo­sex­uelle et héroïno­mane) qui se tradui­sait par une répres­sion accrue des lieux de drague et de pros­ti­tu­tion. Si l’époque est iden­ti­fi­able parce que l’on entend longue­ment “Mar­cia Baïla” des Rita Mit­souko (dont le texte par­le de la dis­pari­tion pré­maturée de la choré­graphe Mar­cia Moret­ti), tout est fait pour que cette péri­ode soit aus­si la nôtre. Des tenues ves­ti­men­taires aux voitures, ce que la caméra de Téch­iné nous mon­tre, c’est bel et bien la France de 2007 où les dis­crim­i­na­tions ont creusé les cli­vages entre hétéros et homos qui se pren­nent du coup à rêver d’in­car­n­er eux aus­si le modèle/refuge famil­ial par excel­lence, où les descentes de police dans les hôtels miteux ne respectent pas la dig­nité humaine et où les pros­ti­tuées en garde à vue n’ont pas la cer­ti­tude d’ac­céder aux soins élé­men­taires. Et pour­tant, face à ce pes­simisme en toile de fond, Téch­iné fait des Témoins un film généreux, pro­fondé­ment human­iste et plein d’e­spoir parce que, plus que jamais, il nous demande de dépass­er ce que la pudeur nous oblige à cacher pour nous révéler à la beauté de tous ceux qui nous entourent.

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