Jour après jour

Jour après jour

de Jean-Daniel Pollet, Jean-Paul Fargier

  • Jour après jour
  • France2006
  • Réalisation : Jean-Daniel Pollet, Jean-Paul Fargier
  • Scénario : Jean-Daniel Pollet, Françoise Geissler, Leïla Geissler
  • Image : Jean-Daniel Pollet
  • Son : Emmanuel Soland
  • Montage : Sandra Paugam
  • Musique : Antoine Duhamel, Dousty Dos Santos
  • Producteur(s) : Marie Balducchi, Patrick Sobelman
  • Interprétation : Jean-Daniel Pollet
  • Texte : Jean-Paul Fargier
    Narrateur : François Chattot
    Interprétation des chansons : Élisabeth Saglier-Duhamel, Dousty Dos Santos
  • Date de sortie : 21 février 2007
  • Durée : 1h05

Jour après jour

de Jean-Daniel Pollet, Jean-Paul Fargier

Au fil des jours


Au fil des jours

Depuis 1989 et son ter­ri­ble acci­dent, Jean-Daniel Pol­let, cinéaste voyageur par excel­lence, vivait à l’é­cart, dans sa ferme de Cadenet, dans le Vau­cluse. C’est dans cette mai­son, par­adis du penseur soli­taire, que Pol­let, pen­dant un an, « entre un clic et un clac » avait accu­mulé les pho­tos de son quo­ti­di­en, au moins une par jour. Lorsqu’il mourait en sep­tem­bre 2004, Jean-Paul Fargi­er héri­tait d’un gros classeur con­tenant des mil­liers de pho­tos. C’est à par­tir de ce matéri­au que le film a été conçu : mag­nifique cadeau post-mortem ; orai­son funèbre dont la reli­giosité est de ciné­ma.

Quelques images vidéo : préam­bule douloureux d’un film déjà han­té par la mort. Pol­let, filmé par sa petite-fille se courbe dif­fi­cile­ment, corps d’un vieil homme affaib­li, dernière lutte, dernier désir ; et embrasse d’un clic pho­tographique une nature morte : des fleurs dans un vase. Ce petit début en régime vidéo mal assuré, c’est Fargi­er lui-même qui l’a choisi. Il place d’emblée le film dans une pos­ture ciné­matographique unique : Jour après jour est une co-réal­i­sa­tion, pour­tant dans son essence, le film est deux fois l’œu­vre de Pol­let. En tant que pho­tographe : fleurs, âtre, vieux livres, banc en bois…, chaque image est une sig­na­ture. Rien à dire, c’est un film de lui. En tant que dédi­cataire — ce film est un hom­mage, une réponse, un remer­ciement. Il n’y a pas à en douter, c’est un film pour lui.

Une brèche est ouverte dans la forme. Et c’est dans ce creux — frag­ile indé­ci­sion, que se dessi­nent les con­tours incer­tains de ce beau film. Jour après jour n’est ni de Pol­let, ni pour Pol­let ; Jour après jour est beau­coup plus sub­til : c’est un film à par­tir de Pol­let, un film qui le tra­verse. Reste à enten­dre la res­pi­ra­tion souter­raine de sa présence ; Fargi­er, lui, prend ses dis­tances — sub­lime humil­ité, man­i­festée encore par cette adresse : « Cher Jean-Daniel, voici ton film, un des films pos­si­bles. Il dure une heure zéro cinq. Il nous comble, nous qui l’avons fait avec toi, pour toi. Et toi ? À chaque spec­ta­teur de tiss­er ta réponse, en se met­tant à son tour, à ta place. » Jour après jour est un cadeau post-mortem. Un écho qui nous ren­voie une image de l’au­teur de Méditer­ranée et de L’Or­dre. C’est à l’orée de sa mémoire, à l’om­bre des traces de son intel­li­gence de met­teur en scène que Fargi­er l’a conçu. En ce sens il est presque un exer­ci­ce de style.

Comme dans ses films précé­dents, le texte berce le flot des images, les canalise ou leur fait pren­dre des détours inat­ten­dus ; mais les mots pren­nent ici une dimen­sion auto­bi­ographique, gravée sous le signe du « je » : dernières paroles avant le tré­pas. Évo­ca­tion de ses comas répétés, de son alcoolisme et des cures de dés­in­tox­i­ca­tion qui s’en suivirent, de sa main lourde à cause du fer qui arma­ture ses bras depuis l’ac­ci­dent de train… « C’est pour ça que j’ai du mal à écrire. » Ce qui foudroie dans Jour après jour c’est le lien extrême­ment fort qui est ten­du entre les puis­sances de vie et celles de mort ; tout est résis­tance, acharne­ment, lutte con­tre l’échappe­ment et la fini­tude. Retenir encore un peu de beauté, le temps d’une pho­togra­phie : un peu de neige sur une écorce d’o­r­ange ; une figue ouverte, sa pulpe au jour ; des fleurs coupées, en bou­quet dans un vase, ou vives, dans les champs en face de la mai­son. Le temps d’un « ça a été » barthe­sien, et le tout ren­du bien­tôt à sa pro­pre ful­gu­rance, à sa pro­pre autonomie. Pen­dant ce temps Pol­let pho­togra­phie ; il nous reste Jour après jour, mag­nifique poème, preuve tenace de sa volon­té : « J’ai voulu voir si je pou­vais dur­er en prenant des pho­tos. »

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