David Sullivan et Shane Carruth dans Primer
Shane Carruth

Shane Carruth

  • Propos recueillis par Vincent Avenel
  • Shane Carruth

    Une pure envie de cinéma


    Une pure envie de cinéma

    Suc­cès inat­ten­du out­re-Atlan­tique et Grand prix de Sun­dance 2004, Primer est pour son réal­isa­teur Shane Car­ruth le résul­tat sim­ple­ment évi­dent d’une pure envie de ciné­ma. Réc­it de la créa­tion de ce grand film par­ti de pas grand-chose.

    Votre film a béné­fi­cié d’un bud­get de seule­ment 7000 $, et en a rap­porté plus de 400 000 au box-office améri­cain. Est-ce que vous vous attendiez à un tel suc­cès ?

    Non, pas du tout. J’imag­i­nais ce que, je pense, beau­coup de gens imag­i­nent quand ils se lan­cent dans le tour­nage d’un film indépen­dant : le meilleur des­tin pos­si­ble. À ce moment-là, je pen­sais que si je pou­vais me retrou­ver dans un fes­ti­val suff­isam­ment pres­tigieux, des gens pour­raient voir le film et se faire leur idée – ce serait tou­jours mieux que d’en­voy­er des copies du film à ma famille et à des amis. C’é­tait le meilleur des­tin auquel je pen­sais pou­voir avoir droit. J’ai été souf­flé lorsque j’ai vu ce suc­cès : c’est comme si j’avais gag­né au loto. Je ne pen­sais pas vrai­ment pou­voir dis­tribuer Primer, ou même sim­ple­ment avoir un pub­lic.

    Vous avez été lau­réat du Grand Prix à Sun­dance en 2004, par­mi de nom­breuses autres récom­pens­es. Qu’est-ce qu’une telle dis­tinc­tion sig­ni­fie pour vous ?

    C’est flat­teur, mais j’es­saye de rel­a­tivis­er. Hon­nête­ment, je ne pense pas que, des soix­ante films en com­péti­tion à Sun­dance, Primer ait été le meilleur. J’ai con­fi­ance dans les mem­bres du jury, et je suis heureux qu’ils aient aimé le film, qu’ils aient vu quelque chose dedans. Et surtout, je suis heureux de ces récom­pens­es, parce que plus de gens ver­ront le film, et cela me per­met d’élargir mon car­net d’adress­es. Mais, en fait, cela reste le même film. C’est même presque intim­i­dant, parce que c’est un petit film. On y trou­ve de grandes idées, mais finale­ment, tout ce qu’on voit, c’est deux types qui dis­cu­tent pen­dant 78 min­utes. Je serais presque angois­sé, parce qu’avec une estampille « Grand Prix de Sun­dance » sur le film, le pub­lic en atten­dra sans doute trop.

    Sun­dance a été accusé ces dernières années de se laiss­er aller dans une optique plus com­mer­ciale. Peut-être ont-ils voulu cor­riger le tir en récom­pen­sant un film qui est tout sauf com­mer­cial ?

    J’y ai pen­sé. C’est peut-être vrai. Cela étant, le jury lui-même n’est pas con­sti­tué de gens qui tra­vail­lent à Sun­dance, mais de réal­isa­teurs, d’ac­teurs, de pro­fes­sion­nels. Qu’ils se soient sen­tis oblig­és d’in­vers­er les ten­dances récentes de Sun­dance, eh bien, ça m’a tra­ver­sé l’e­sprit…

    Vous avez dit « un pro­to­type ne com­prend pra­tique­ment jamais de chrome, ou d’é­clairage au néon ». Était-ce impor­tant, pour vous, de faire un film de sci­ence-fic­tion qui soit par­faite­ment crédi­ble ?

    Oui, absol­u­ment. À tous les niveaux, y com­pris au niveau du jeu d’ac­teurs. Ce qu’ils finis­sent par accom­plir dans le film avec la machine est telle­ment fan­tas­tique, qu’il me sem­blait impor­tant que tout le reste soit aus­si ordi­naire et crédi­ble que pos­si­ble. C’é­tait vrai­ment impor­tant pour moi que la machine n’ait pas l’air d’un acces­soire. J’ai par­cou­ru inter­net, surtout les pages des pro­jets d’é­tudes des étu­di­ants en physique. Tou­jours, les pro­to­types sont faits pour être fonc­tion­nels, plutôt que pour présen­ter joli­ment.

    Vous avez dit égale­ment « la sci­ence-fic­tion (…) per­met de traiter libre­ment de thèmes très uni­versels ». Quels sont les thèmes que vous vouliez traiter dans Primer ?

    Je voulais par­tir d’une rela­tion humaine tra­di­tion­nelle : un groupe de gens, un mariage… Finale­ment c’est devenu une ami­tié entre Abe et Aaron. Si vous inter­ro­gez ces hommes, ils vous répon­dront que, bien sûr, ils ont con­fi­ance l’un en l’autre. Je voulais pren­dre cette rela­tion et y intro­duire quelque chose qui chang­erait ce que vous avez à per­dre, si cette con­fi­ance est trahie. C’est là qu’in­ter­vient la machine. Nous avons tous des gens en qui nous avons con­fi­ance, et il y a une lim­ite à ce que l’on peut faire subir à ces per­son­nes, si on trahit leurs sen­ti­ments. Avec cette machine, il impor­tait de soulign­er que ce que vous pou­viez per­dre n’é­tait pas seule­ment votre argent, ou votre vie. Il s’ag­it de ne plus trou­ver sa place dans le monde. On doit se pos­er la ques­tion de savoir si la façon dont on mène sa vie est jus­ti­fiée, ou si on doit pren­dre un autre chemin. L’idée cen­trale était de chang­er l’équa­tion de la con­fi­ance, voir ce que sont les réper­cus­sions lorsqu’elle est brisée, suiv­re le raison­nement jusqu’à sa con­clu­sion logique. Tout cela était dans le réc­it avant même que cela ne devi­enne une his­toire de sci­ence-fic­tion.

    Vous avez passé plus d’un an en pré-pro­duc­tion, avant de vous met­tre à tourn­er…

    Alors que je rédi­geais le scé­nario, j’é­tais en plein dans ma péri­ode d’ap­pren­tis­sage sur la manière dont on fait un film. Je ne savais rien du tout con­cer­nant la pho­togra­phie, le mon­tage, rien de tout ça. Alors que j’écrivais Primer, je fai­sais en sorte de n’écrire que des scènes qui pou­vaient être tournées dans des locaux aux­quels j’avais accès avec cer­ti­tude. Si j’avais l’idée de la mise en scène d’une séquence, il fal­lait que je sois sûr de quel matériel j’au­rais besoin, et si je pou­vais me per­me­t­tre la caméra néces­saire à la con­créti­sa­tion de mes idées. En gros, j’ai passé un an à véri­fi­er que j’avais ce qu’il fal­lait pour don­ner corps à mon scé­nario. Si ce n’é­tait pas le cas, je devais chang­er quelque chose dans le scé­nario. Une fois que j’ai mis le cast­ing en place – c’é­tait surtout moi et David – nous avons répété un mois durant. Nous devions beau­coup répéter parce que je n’avais pas beau­coup d’ar­gent et donc un stock lim­ité de pel­licule. En fait, le film était mon­té avant d’avoir été tourné. Nous avions des séquences prédéter­minées de pris­es, et nous avons dû nous con­former à ça. Nous avons donc tourné unique­ment ce dont je savais devoir dis­pos­er pour faire ce que je voulais. C’é­tait impor­tant que nous finis­sions toutes les pris­es du pre­mier coup. Du moment que nous nous sou­ve­nions de notre texte, qu’on ne mar­chait pas sur quelque chose, et que la caméra ne se cas­sait pas, on gar­dait la prise. Nous avons donc dû beau­coup répéter, pour procéder ain­si.

    Est-ce que Primer tel qu’on peut le voir aujour­d’hui à l’écran cor­re­spond à ce que vous souhaitiez ?

    Non, pas vrai­ment. Notam­ment, il y a le prob­lème du son. La qual­ité n’é­tait pas très bonne, donc nom­bre de dia­logue ont dû être dou­blés. Et lorsque vous dou­blez un dia­logue, dans mon expéri­ence, quelque chose est per­du. Cela sem­ble moins réal­iste, moins crédi­ble. Avec toutes ces petites com­pro­mis­sions, vous obtenez un résul­tat que les gens peu­vent regarder, mais qui est loin de ce que vous imag­iniez à l’o­rig­ine. J’e­spère, si je fais un autre film avec les bons out­ils, un meilleur bud­get et sans ces con­traintes, com­pren­dre dans quelle mesure ces fautes venaient de moi, ou d’un manque de bud­get. À Hol­ly­wood, ils peu­vent mon­ter des stu­dios, met­tre les caméras où ils veu­lent, bouger comme ils le désirent. Nous avions un nom­bre lim­ité d’en­droits où nous pou­vions loger la caméra, donc j’ai pris la déci­sion de ne pas utilis­er de décors très élaborés, de ne pren­dre que la lumière disponible. Je pense que ça fonc­tionne cor­recte­ment, mais cer­taines pris­es me sem­blent trop fades. Par­fois, lorsque nous étions con­fron­tés à des dif­fi­cultés, j’ai dû pren­dre des déci­sions sur le moment. Finale­ment, c’est dif­fi­cile à admet­tre, mais le film est inférieur à ce que j’avais imag­iné.

    Vous êtes par­ti d’une car­rière d’ingénieur, pour arriv­er à celle de réal­isa­teur. Qu’est-ce que cha­cune de vos car­rières a apporté à l’autre ?

    J’ai étudié les maths à l’é­cole. Je sais que c’est impor­tant, dans la façon dont j’ai con­sid­éré le pro­jet. Pen­dant quelques années, j’ai été ingénieur en con­cep­tion de logi­ciels, et ce n’é­tait pas une mau­vaise vie, mais je ne me suis jamais réelle­ment investi dedans. J’ai tou­jours su que c’é­tait avant tout une façon de pay­er le loy­er. En fait, je ne sais pas si j’ai été un bon ingénieur. Par con­tre, je sais que j’aime les maths. Pas dans un sens pra­tique, mais parce que, avec les math­é­ma­tiques, vous êtes con­fron­té à des choses qui sont par­fois impos­si­bles à con­cep­tu­alis­er. Donc, con­stam­ment, vous réduisez les choses com­pliquées à leurs com­posantes les plus infimes. Finale­ment, c’est comme ça que vous par­venez à résoudre ce qui vous sem­blait incon­cev­able. Je me rends compte que c’est la rai­son pour laque­lle je me suis lancé dans l’aven­ture, parce que lorsqu’on pense à tout ce que représente le fait de réalis­er un film, c’est juste ter­ri­ble­ment intim­i­dant. Mais sur le moment, je ne me suis pas fait de souci. Je me suis dit qu’il me suff­i­sait de réduire chaque prob­lème à ses com­posantes basiques, et que cela se résoudrait. J’é­tais très naïf. Tou­jours est-il que les maths m’ont beau­coup aidé, en cela.

    L’af­fiche française du film cite Vari­ety, qui com­pare votre film à 2001, l’odyssée de l’e­space de Stan­ley Kubrick. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

    Je n’y crois pas. 2001 est un de mes films favoris, et c’est incroy­able de lire une telle cita­tion. Je ne pense pas que Primer parvi­enne à la cheville de ce film. Peut-être que je me trompe, j’e­spère que je me trompe – je ne sais pas… 2001 est telle­ment par­fait, c’est une métaphore visuelle, les per­son­nages n’ont besoin de rien dire con­cer­nant ce qui se passe à l’écran. Le film fonc­tionne sur un niveau totale­ment visuel. Primer, c’est… Je suis en train de chercher des défauts dans mon film, je ne devrais prob­a­ble­ment pas ! (rires) Cela me fait tout drôle, parce que je vénère totale­ment ce film. Si j’ai la chance de gag­n­er ma vie en faisant des films, je n’ose même pas espér­er faire quelque chose de proche de 2001 ! C’est très flat­teur, mais je ne pense vrai­ment pas que l’on puisse com­par­er les deux films…

    Votre film est un suc­cès indé­ni­able. Y en aura-t-il un sec­ond ?

    J’e­spère, oui. J’écris déjà depuis un an. J’ai pu ren­con­tr­er pas mal de gens, des pro­duc­teurs notam­ment, qui m’ont tous dit être très intéressés à l’idée de faire par­tie de mon prochain pro­jet. Je ver­rai bien, quand mon scé­nario sera fait, s’ils sont réelle­ment intéressés, et ce qui peut être accom­pli. Il se passe telle­ment de choses dans les couliss­es d’un film à Hol­ly­wood – telle­ment de con­trôle est per­du entre le réal­isa­teur et les pro­duc­teurs. Je sup­pose qu’il y a une façon de faire en sorte que le réal­isa­teur garde le con­trôle de son tra­vail, une fois qu’il a son bud­get – mais pour l’in­stant je ne sais pas laque­lle.

    Est-ce que vous con­tin­uerez votre car­rière d’ac­teur ?

    Je ne sais pas. Sur Primer, j’ai organ­isé des cast­ings, mais je ne trou­vais pas les bonnes per­son­nes. J’ai trou­vé David Sul­li­van, mais il faut bien dire que je pro­po­sais des rôles qui n’é­taient pas payés, donc je ne sais pas ce que j’at­tendais. Peut-être des gens qui essayaient de se bâtir un CV, c’est d’ailleurs ce que j’ai eu. J’avais des pages du scé­nario pré­parées pour eux, pour les audi­tions, et lorsqu’ils sont arrivés, tous les acteurs – David excep­té – se sont mis à lire le texte directe­ment depuis la feuille, sans même lever les yeux. Je ne peux rien dire d’une telle per­for­mance, surtout pas si je pour­rais faire con­fi­ance à cette per­son­ne, à un mois de cela. À la fin des audi­tions, je con­nais­sais pas mal le texte, ne serait-ce que parce que je les avais enten­dus répéter tant de fois. Et puis, je voulais lim­iter le nom­bre de per­son­nes sur le tour­nage, faire en sorte que, s’ils me lâchaient au dernier moment, cela ne tue pas le film dans l’œuf. Mais je ne suis pas très intéressé par le fait de jouer, de toutes façons. Ce qui est sûr, c’est qu’être devant la caméra, au lieu de n’être qu’à la réal­i­sa­tion, m’a per­mis de me ren­dre compte de cer­taines choses. Peut-être que je jouerai dans le prochain film.

    Vous occu­pez un nom­bre impres­sion­nant de postes sur Primer. Dans votre prochain film, vous déléguerez ces respon­s­abil­ités ?

    Oui, et j’at­tends ça avec impa­tience. Je ne pense pas que ce sera moins stres­sant, mal­gré le fait que j’au­rai toute une équipe à mes côtés. Je pense même que j’en serai quitte pour des maux de tête encore plus mon­strueux, et ce ne sera sans doute pas plus facile. J’aimerais voir tra­vailler de vrais réal­isa­teurs, tour­nant avec de vrais bud­gets. Cela m’in­téresse énor­mé­ment : ils sem­blent avoir trou­vé une façon d’être très pris par ce qu’ils font, notam­ment la réal­i­sa­tion et le fait de main­tenir le pro­jet en route, tout en lais­sant les autres per­son­nes faire ce qu’elles sont cen­sées faire, tech­nique­ment. C’est un niveau de con­fi­ance que je n’ai pas : je ne sais pas com­ment les autres réal­isa­teurs font, mais il va bien fal­loir que je trou­ve un moyen. Mais, de toutes façons, j’at­tends ça avec impa­tience.

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