Bobby

Bobby

de Emilio Estevez

  • Bobby
  • États-Unis2006
  • Réalisation : Emilio Estevez
  • Scénario : Emilio Estevez
  • Image : Michael Barrett
  • Montage : Richard Chew
  • Musique : Mark Isham
  • Producteur(s) : Michel Litvak, Edward Bass, Holly Wiersma
  • Interprétation : Harry Belafonte (Nelson), Emilio Estevez (Tim Fallon), Laurence Fishburne (Edward Robinson), Heather Graham (Angela), Anthony Hopkins (John Casey), Helen Hunt (Samantha), Ashton Kutcher (Jimmy), Lindsay Lohan (Diane), William H. Macy (Paul Ebbers), Demi Moore (Virginia Fallon)...
  • Distributeur : TFM Distribution
  • Date de sortie : 24 janvier 2007
  • Durée : 1h52

Bobby

de Emilio Estevez

Le chœur de la politique hollywoodienne


Le chœur de la politique hollywoodienne

Les grandes lignes du pro­jet pou­vaient inspir­er un cer­tain scep­ti­cisme. Cette évo­ca­tion de l’as­sas­si­nat du séna­teur Robert F. Kennedy le 4 juin 1968 mobilise une dis­tri­b­u­tion pour le moins dis­pendieuse, presque exclu­sive­ment com­posée de têtes d’af­fiche, faisant plus fort sur ce point le JFK d’O­liv­er Stone : on y croise des valeurs sûres, des étoiles mon­tantes et même des stars sur le retour. Le tout dirigé par le comé­di­en Emilio Estevez (Out­siders, Étroite sur­veil­lance), plus con­nu pour ses liens de par­en­té avec Mar­tin et Char­lie Sheen et une fil­mo­gra­phie un peu en déclin depuis les années 1990 que pour son par­cours clairsemé et peu remar­qué de réal­isa­teur.

Ce qui sauve Bob­by du ridicule auquel pou­vait l’ex­pos­er un éta­lage de stars à la lim­ite de l’ob­scène — comme si le cinéaste ten­tait de faire son RFK à lui — c’est sa struc­ture en suite de saynètes où aucun acteur n’a véri­ta­ble­ment le temps de tir­er la cou­ver­ture à lui. En effet, la manière dont Estevez abor­de son sujet his­torique est assez inat­ten­due au pre­mier abord : au lieu d’une stricte recon­sti­tu­tion de l’at­ten­tat, il choisit de faire un film choral sur les lieux de ce dernier — l’Am­bas­sador Hotel — et dans la journée fatale du 4 juin. Soit plus d’une ving­taine de per­son­nages pour la plu­part fic­tifs, voulus comme représen­tat­ifs d’un cer­tain état d’e­sprit de l’Amérique d’alors. Si bien que le film, para­doxale­ment, s’at­tarde moins sur l’adulé séna­teur Kennedy, seule­ment présent hors champ à la fin mais dont le nom cir­cule partout, que sur ce petit théâtre con­cen­trant l’im­age de tout un peu­ple qui s’ap­prête à vivre une tragédie.

Estevez déroule et entre­croise con­scien­cieuse­ment ces petites his­toires indi­vidu­elles jusqu’à leur ren­con­tre avec la grande. Il évoque ici le refus des jeunes de par­tir au Viêt-Nam, là les ten­sions raciales, là encore les rela­tions entre les blocs Est et Ouest, ou l’en­gage­ment civique nais­sant… On n’est pas loin d’un con­cen­tré de cours d’his­toire. La réal­i­sa­tion est soignée, voire proche de l’a­cadémisme avec son emploi de la plate musique de Mark Isham à la fin de chaque séquence ; l’in­ter­pré­ta­tion générale est cor­recte ; l’ensem­ble témoigne de la com­pé­tence de l’équipe tech­nique, à peine per­tur­bé par la seule incon­gruité du film, moment de comédie décérébrée égaré dans l’ou­vrage : l’im­prob­a­ble Ash­ton Kutch­er en gourou hip­pie, pré­texte à une scène de trip des plus kitsch.

“Absence de coup de rein”

Ce qu’on peut reprocher à Bob­by, c’est moins son clas­si­cisme artis­tique que son absence de coup de rein, de prise de risque pour don­ner à son dis­cours une vraie portée, au-delà des inten­tions énon­cées et enrobées dans une forme ras­sur­ante. Estevez ambi­tionne de dress­er un por­trait de l’Amérique de 1968, mais il la résume à une poignée de fig­ures atten­dues ou pire, de clichés. Comme il focalise son atten­tion sur ce micro­cosme, la con­ven­tion tend fatale­ment à pren­dre le pas sur la réal­ité de cette sup­posée radi­ogra­phie. Même l’as­sas­si­nat final de RFK par­ticipe, assez insi­dieuse­ment, au respect de la dra­maturgie hol­ly­woo­d­i­enne, con­clu­ant voire parachevant une série de hap­py-ends : les cou­ples en froid se resser­rent, le jeune blessé ne par­ti­ra pas au Viêt-Nam, le raciste se repent, etc. Des réso­lu­tions con­ven­tion­nelles qui dilu­ent quelque peu l’im­pact qu’Estevez souhaitait trans­met­tre de l’at­ten­tat: une cer­taine perte d’in­no­cence de l’Amérique.

Assez inof­fen­sif au bout du compte, pas fon­cière­ment antipathique, Bob­by ne devrait sûre­ment pas focalis­er autant l’at­ten­tion de la cri­tique et du pub­lic que les films à con­no­ta­tion poli­tique apparus dans le ciné­ma améri­cain ces dernières années. Fruit d’am­bi­tions au fond plus lim­itées (plus mod­estes ?) que celles affichées par un Michael Moore ou un Stephen Gaghan (Syr­i­ana), il se four­voie en dilu­ant celles-ci dans les con­ven­tions avec lesquelles il com­pose: celles d’un Hol­ly­wood bien pré­cau­tion­neux et prévis­i­ble, surtout quand il fait de la poli­tique.

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