Election 1 & 2

Election 1 & 2

de Johnnie To

  • Election 1 & 2
  • (Hak Se Wui / Hak Se Wui Yi Wo Wai Kwai)
  • Hong Kong2005 / 2006
  • Réalisation : Johnnie To
  • Scénario : Yau Nai-Hoi, Yip Tin-Shing
  • Image : Cheng Siu-Keung
  • Montage : Patrick Tam / Jeff Cheung, Law Wing-Cheong
  • Musique : Lo Tayu / Robert Ellis-Geiger
  • Producteur(s) : Dennis Law, Johnnie To, Charles Heung
  • Interprétation : Simon Yam (Lok), Tony Leung Ka-Fai (Big D), Louis Foo (Jimmy), Wong Tim Lam (Oncle Teng), Tam Ping Man (Oncle Cocky)...
  • Dates de sortie : 3 janvier 2007 / 10 janvier 2007
  • Durée : 1h41/1h33

Election 1 & 2

de Johnnie To

L'ivresse du pouvoir


L'ivresse du pouvoir

Depuis la sor­tie de The Mis­sion en 1999, John­nie To est une valeur sûre du ciné­ma asi­a­tique en France, et l’om­bre de son splen­dide polar plane sur ses PTU et autres Break­ing News, qui lui sont sou­vent inférieurs. Les Élec­tion ne déro­gent pas à la règle. Sur le thème – pas encore gal­vaudé – des tri­ades, on pou­vait espér­er une saga dan­tesque et styl­isée. Peine per­due : l’en­nui guette, mal­gré quelques audaces formelles intéres­santes.

John­nie To aux com­man­des d’un film dou­ble sur les luttes de pou­voir dans la mafia chi­noise, les tri­ades : voilà qui avait de quoi alléch­er les ama­teurs de son remar­quable et épuré The Mis­sion, le meilleur film asi­a­tique de gang­ster dis­tribué dans nos con­trées depuis Le Syn­di­cat du crime. Le scé­nario de la saga est sim­ple, et se déroule en deux épo­ques. Élec­tion 1 relate l’ar­rivée au pou­voir de Lok, avec dans son ombre ses cinq filleuls, par­mi lesquels le charis­ma­tique Jim­my. Élec­tion 2 fait suite, deux ans après, alors qu’un nou­veau change­ment s’opère à la tête de la tri­ade de Lok, et que ce dernier et Jim­my lut­tent pour le pou­voir.

Le Par­rain, Le Syn­di­cat du crime, de nom­breux titres des fil­mo­gra­phies de Takeshi Kitano, Sei­jun Suzu­ki, Kin­ji Fukasaku, Il était une fois en Amérique, Scar­face, King of New York, Les Incor­rupt­ibles… Les organ­i­sa­tions crim­inelles ont telle­ment nour­ri le sep­tième art que le « film de mafia/yakuza » est devenu un genre à part entière. Abor­der le sujet de la mafia chi­noise des tri­ades, moins sou­vent util­isée que les yakuza, de la part d’un réal­isa­teur hongkon­gais promet­tait de grands moments de bravoure. L’or­gan­i­sa­tion mafieuse ayant des racines presque aus­si mys­tiques que poli­tiques, avec une morale stricte et un céré­mo­ni­al omniprésent, le sujet s’avérait des plus intéres­sants. Curieuse­ment, John­nie To livre avec Élec­tion une saga homogène dans sa plat­i­tude, où l’on peine à main­tenir l’in­térêt – et par­fois le spec­ta­teur – éveil­lé.

« Je n’ai pas réal­isé deux films policiers à la façon d’un Cop­po­la ou d’un Scors­ese, même si mon admi­ra­tion pour eux est réelle, note le réal­isa­teur. Je voulais faire deux films sur Hong Kong et son ciné­ma, des films qui appar­ti­en­nent aux Hongkon­gais, qui soient faits pour leur plaire à eux, avant le reste du monde. » Il appar­tien­dra aux habi­tants de l’île de juger le film selon leurs critères, mais force est de con­stater que d’un point de vue occi­den­tal, les Élec­tion restent pass­able­ment her­mé­tiques. On sent fleurir nom­bre de référence à un quo­ti­di­en ryth­mé par la présence de la mafia pro­pre à la cul­ture chi­noise, mais que le film ne prend pas la peine d’ex­pliciter à un néo­phyte, ce que John Woo ou Cop­po­la avaient par­faite­ment réus­si, propul­sant leurs Syn­di­cat du crime et autres Par­rain au rang de chefs d’œu­vre abso­lus. En l’é­tat, la saga Élec­tion mul­ti­plie les per­son­nages de l’or­gan­i­sa­tion ten­tac­u­laire, mul­ti­plie par là même les séquences, les points de vue, sans pour autant que l’on ne parvi­enne claire­ment à déter­min­er qui sou­tient qui, qui trahit qui, et quelle impor­tance telle ou telle phrase ou action peut avoir. Avoir sor­ti les deux films en même temps (leurs sor­ties ont été séparées d’un an à Hong-Kong) désamorce même le plus petit intérêt pour le pre­mier film : on sait dès le départ que la tri­ade tombera aux mains de Lok, et le film ne parvient jamais à sus­citer le doute quant à la façon dont il va y par­venir.

Fer­rara, Cop­po­la, Suzu­ki, Woo avaient tous choisi d’u­tilis­er leurs sujets comme un sup­port, de dévelop­per un style visuel et nar­ratif pro­pre et per­son­nel pour l’il­lus­tr­er. John­nie To essaye quelques nou­velles idées dans Élec­tion, la plus belle d’en­tre elle étant de dépein­dre la plu­part de ses pro­tag­o­nistes dans les ténèbres : on ne dis­tingue rien, les traits des mem­bres de la tri­ade sont aus­si physique­ment nébuleux qu’ils peu­vent l’être aux yeux de la loi. C’est hélas la seule audace visuelle des films, le reste étant mal­venu (notam­ment la mul­ti­pli­ca­tion anar­chique des points de vue qui ren­dent la com­préhen­sion des plus ardues), voire véri­ta­ble­ment déce­vant (le grain visuel évoque plus les polars asi­a­tiques importés à la chaîne depuis l’Asie vers nos con­trées que la beauté froide de The Mis­sion, et la mise en scène s’in­ter­dit les moin­dres orig­i­nal­ités).

Dans un long entre­tien repro­duit dans le dossier de presse du film, To explique com­bi­en les tri­ades sont dev­enues un élé­ment cen­tral de la vie hongkon­gaise, et que le monde poli­tique de l’île a finale­ment accep­té de recon­naître cette impor­tance. Un offici­er chi­nois lançait « les tri­ades peu­vent aus­si être patri­o­tiques ». La dual­ité de ce regard de la loi et de la société vers une organ­i­sa­tion cul­turelle­ment pro­fondé­ment implan­tée pou­vait per­me­t­tre à Élec­tion de s’af­franchir de l’om­bre de ses illus­tres prédécesseurs, de ne plus dépein­dre les rap­ports de l’or­dre et de l’om­bre par la seule voie de la cor­rup­tion, mais de mon­tr­er une loi ambiguë, et un crime organ­isé peut-être plus effi­cace que la loi. Abel Fer­rara l’avait superbe­ment réus­si dans King of New York. N’en déplaise à John­nie To, mais mal­gré ses très bonnes inten­tions, son film reste large­ment en deçà de l’idée qu’il sem­ble vouloir s’en faire, et ne pos­sède une dimen­sion poli­tique et polémique qui n’est per­cep­ti­ble qu’aux seuls Hongkon­gais – si même elle existe. Sim­ple impor­ta­tion mal­heureuse, ou énième ten­ta­tive d’ex­ploiter le suc­cès du ciné­ma de l’ex-colonie anglaise ? La réponse reste obscure. Quoi qu’il en soit, et de quelque façon qu’on la con­sid­ère, la saga Élec­tion reste une amère décep­tion.

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