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Hors de prix

Hors de prix

de Pierre Salvadori

  • Hors de prix
  • France2006
  • Réalisation : Pierre Salvadori
  • Scénario : Pierre Salvadori, Benoît Graffin
  • Image : Gilles Henry
  • Montage : Isabelle Devinck
  • Musique : Camille Bazbaz
  • Producteur(s) : Philippe Martin
  • Production : Les Films Pelléas
  • Interprétation : Audrey Tautou (Irène), Gad Elmaleh (Jean), Marie-Christine Adam (Madeleine), Vernon Dobtcheff (Jacques), Jacques Spiesser (Gilles), Annelise Hesme (Agnès)...
  • Date de sortie : 13 décembre 2006
  • Durée : 1h43

Hors de prix

de Pierre Salvadori

Champagne !


Champagne !

French com­e­dy is not dead. À ceux qui pensent, à juste titre, que l’hu­mour français se résume aujour­d’hui à la beauferie assumée des Bronzés, Camp­ing et autres Comme t’y es belle, mon­u­ments de cynisme des­tinés à rem­plir les tiroirs-caiss­es tout en vidant les cerveaux, quelques irré­ductibles amoureux du rire pas con creusent leur sil­lon et, bonne nou­velle, ren­con­trent le suc­cès en chemin. Après le tri­om­phe (pub­lic et cri­tique) de l’i­nat­ten­du OSS 117 en début d’an­née, le renou­veau de la comédie fran­chouil­larde passe cette fois par un hom­mage pétil­lant à Lubitsch, Audrey Hep­burn et Buster Keaton, trois des influ­ences majeures de ce nou­veau film de Pierre Sal­vadori.

Comme toute bonne comédie roman­tique, Hors de prix se con­stru­it sur un quipro­quo : celui qui pousse la cro­quig­no­lette Irène (Audrey Tautou), petite poule de luxe qui jette son dévolu sur les pigeons for­tunés, à faire la cour à Jean (Gad Elmaleh), bar­man dans un palace niçois qui, le temps d’un soir, se fait pass­er aux yeux de la belle pour un mil­liar­daire. Sitôt le pot aux ros­es décou­vert, Irène se fait la malle mais Jean ne se décourage pas et la pour­suit de ses assiduités. Puisqu’elle ne veut pas de lui à ses côtés, le courageux amoureux décide presque mal­gré lui d’a­bat­tre les mêmes cartes : devenu gigo­lo en vacances dans le même palace que la jeune femme, il va réus­sir à dévelop­per une vraie com­plic­ité, mât­inée de rival­ité, avec celle-ci. Mais à quel prix ?

La trame est clas­sique, le décor peu orig­i­nal, le cast­ing un brin oppor­tuniste… Sur le principe, Hors de prix ressem­ble à beau­coup de films en général et un en par­ti­c­uli­er : Qua­tre étoiles, sor­ti un peu plus tôt dans l’an­née, dans lequel José Gar­cia plumait Isabelle Car­ré et finis­sait, évidem­ment, par tomber amoureux d’elle – non sans l’avoir copieuse­ment insultée pen­dant 1h45. Mais là où la comédie de Chris­t­ian Vin­cent était lourde et rance, le film de Pierre Sal­vadori est léger comme une plume et pétil­lant comme une bulle de cham­pagne. C’est que le cinéaste con­naît – et assume – ses références : dans Hors de prix, on est chez Lubitsch ressus­cité et fran­cisé, où les dia­logues font tou­jours mouche, où l’on rit avec les per­son­nages (et non à leur détri­ment) et où l’hu­mour puise son inspi­ra­tion dans un con­texte social fine­ment sug­géré — et non pas asséné comme dans Les Bronzés ou Camp­ing (encore eux), car­i­ca­tures grossières et com­plaisantes de la France sarkozyste. Il est d’ailleurs amu­sant de not­er com­ment Hors de prix traite à sa façon de l’ob­ses­sion numéro un du ciné­ma d’hu­mour français : l’ar­gent (moteur d’à peu près toutes les comédies sor­ties cette année, des deux films préc­ités à La Mai­son du bon­heur en pas­sant par Comme t’y es belle, Les Aris­tos ou même Prête-moi ta main). Jean et Irène sont des per­dants – comme la plu­part des anti-héros des films de Pierre Sal­vadori, dans Les Appren­tis, Comme elle respire ou Après vous. Le cinéaste place des per­son­nages dés­espérés dans des sit­u­a­tions sor­dides et parvient à y insuf­fler suff­isam­ment d’hu­mour pour que cha­cun en ressorte gran­di. À la manière de Capra, son tal­ent réside dans son apti­tude à porter sur le monde un regard résol­u­ment généreux, où le cynisme n’a pas droit de cité. Ce qui, dans un film ayant pour décor un océan de vacuité (la jet-set de la Côte d’Azur), n’est pas une mince affaire. Jean n’a pas d’ar­gent mais pré­tend en avoir pour séduire la femme qu’il aime ; Irène est tout aus­si fauchée et pense que la seule façon d’être heureuse est de soutir­er un max­i­mum de fric à des hommes qu’elle n’aime pas. Pour arriv­er à ses fins, Jean devra s’abaiss­er au niveau d’Irène – en devenant gigo­lo à son tour, il tend ain­si à la jeune femme un miroir peu reluisant. Le tal­ent de Sal­vadori rési­dant entre autres dans sa capac­ité à sug­gér­er la cru­auté et la détresse qu’im­plique une telle sit­u­a­tion sans jamais avoir recours au pathos.

L’élé­gance de la mise en scène, con­stam­ment au ser­vice de son sujet, sert à mer­veille des dia­logues ciselés comme des dia­mants que les deux comé­di­ens mag­ni­fient avec un sens du tim­ing rel­a­tive­ment inédit dans nos con­trées. On a longtemps loué le tal­ent des Améri­cains pour un comique de sit­u­a­tion plein d’e­sprit qui, de la comédie bur­lesque de geste aux mari­vaudages roman­tiques, a don­né nais­sance aux chefs-d’œu­vre que l’on sait. Le tra­vail excep­tion­nel fourni par les deux stars de Hors de prix est à la fois le fruit d’une par­faite con­nais­sance de cette per­fec­tion presque inac­ces­si­ble (celles des Cukor et Lubitsch, des Cary Grant et Katharine Hep­burn) et d’un héritage assumé des rares génies comiques de l’Hexa­gone. Gad Elmaleh, par exem­ple, syn­thé­tise dans le même corps Buster Keaton, Pierre Richard et James Stew­art sans jamais se dépar­tir de son tal­ent naturel : une gaucherie résol­u­ment char­mante qui le fait pass­er de façon tout à fait crédi­ble du bar­man mal à l’aise au faux prince séduc­teur. Idem pour Audrey Tautou, dont le prénom fait ici plus que jamais hon­neur à l’autre Hep­burn : fémi­nine, espiè­gle, garce et finale­ment irré­sistible, Tautou tra­verse le film un pied dans la légende hol­ly­woo­d­i­enne et l’autre dans la tra­di­tion française façon Arlet­ty, moue boudeuse et into­na­tions gouailleuses en guise d’héritage.

Tout un pan de l’his­toire du ciné­ma incar­né par deux acteurs dont l’alchimie n’a rien à envi­er à leurs mod­èles, une bien jolie façon pour Pierre Sal­vadori de proclamer son amour du 7e art. Sous ses airs de comédie hol­ly­woo­d­i­enne, Hors de prix est un film sur le plaisir de la mise en scène, du jeu, des faux sem­blants. À voir Irène pro­mulguer à Jean divers con­seils plus ou moins avisés sur la façon d’être un par­fait séduc­teur, à regarder Jean se faire con­stam­ment pass­er pour ce qu’il n’est pas (un mil­liar­daire, un gigo­lo, un prince), à se pli­er de rire devant les minaud­eries d’Irène usant de mille et un stratèges pour par­venir à ses fins, l’on com­prend que ce qui intéresse Sal­vadori en pre­mier lieu, c’est cette sorte de film dans le film, cette valse de clins d’œil et de cor­re­spon­dances entre passé et présent, cette étour­dis­sante mise en abyme qui con­siste à faire jouer à des acteurs des per­son­nages qui s’in­ven­tent des per­son­nages… Effets de miroir, jeux de dou­ble, Pierre Sal­vadori comble d’une pierre, deux coups les amoureux du ciné­ma et les amoureux tout court.

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