Les Rapaces

Les Rapaces

  • Les Rapaces
  • (Greed)
  • États-Unis1924
  • Scénario : Erich von Stroheim, June Mathis
  • d'après : le roman McTeague
  • de : Frank Norris
  • Image : Ben F. Reynolds, William H. Daniels
  • Montage : Joseph Farnham
  • Musique : William Axt
  • Producteur(s) : Louis B. Mayer, Irving Thalberg
  • Interprétation : ZaSu Pitts (Trina), Gibson Gowland (McTeague), Jean Hersholt (Marcus), Dale Fuller (Maria), Tempe Pigott (la mère de McTeague), Silvia Ashton (« Mommer » Sieppe)
  • Date de sortie : 6 décembre 2006
  • Durée : 2h20

Les Rapaces

Argent, argent, je t'aime tant


Argent, argent, je t'aime tant

L’œu­vre mythique et mau­dite d’Erich von Stro­heim ressort en salles, dans la seule ver­sion qui existe aujour­d’hui, mal­heureuse­ment reniée par le cinéaste. Une occa­sion de décou­vrir le mag­nifique brouil­lon d’un chef-d’œu­vre à jamais per­du.

C’est le pro­to­type même du film mau­dit : mutilé, coupé, enlevé des mains de son auteur, dont il a en par­tie détru­it la car­rière, Les Rapaces est une œuvre qui ne peut pas se regarder comme n’im­porte quel film. Chargée de cette aura his­torique, elle en acquiert une dou­ble dimen­sion, qui dépasse la sim­ple analyse du scé­nario ou de la mise en scène bril­lante de Von Stro­heim. Et le spec­ta­teur un tan­ti­net aver­ti ne peut s’empêcher de se désol­er ici ou là que le cinéaste ait été empêché par la cen­sure d’ex­primer pleine­ment ses idées.

12 jan­vi­er 1924. Erich von Stro­heim, réal­isa­teur améri­cain d’o­rig­ine autrichi­enne, vient d’achev­er Les Rapaces. Il présente le film lors d’une séance privée. Les quelques per­son­nes présentes alors ne savent pas encore qu’ils seront les seuls à avoir vu l’œu­vre dans son inté­gral­ité. Car le film dure… neuf heures et demie (quar­ante-deux bobines à l’époque), et pas ques­tion pour Louis B. May­er, directeur de la MGM – dont Les Rapaces est le pre­mier long métrage – de le laiss­er en l’é­tat. Irv­ing Thal­berg, le mythique pro­duc­teur exé­cu­tif de la MGM, somme Erich von Stro­heim d’en réduire la durée. Von Stro­heim s’exé­cute. Sa nou­velle ver­sion fait cinq heures. C’est encore trop pour la MGM. Deux autres mon­tages suiv­ront, sans l’ac­cord du cinéaste et Les Rapaces finit tris­te­ment à dix bobines (deux heures et vingt min­utes). Les trente-deux bobines restantes furent pour la plu­part réu­til­isées et per­dues à jamais. Le film fait ain­si désor­mais par­tie du top ten des « films per­dus » de l’Amer­i­can Film Insti­tute, où se trou­vent sans doute bon nom­bre d’œu­vres du ciné­ma muet améri­cain… Von Stro­heim, lui, com­par­era la ver­sion défini­tive du film, la seule con­nue aujour­d’hui, à « un cadavre dans un cimetière ». Il ne par­don­na jamais à Irv­ing Thal­berg.

Von Stro­heim ne fut évidem­ment pas le seul cinéaste à avoir des démêlés rad­i­caux avec ses pro­duc­teurs. Orson Welles pour La Splen­deur des Amber­son, Eisen­stein pour Viva Méx­i­co ! et bien d’autres virent leurs films mon­tés et remon­tés dès qu’ils avaient le dos tourné, si bien qu’il en existe par­fois plusieurs ver­sions, de l’of­fi­cielle au « direc­tor’s cut ». Les avancées tech­niques et les recherch­es ciné­matographiques per­me­t­tent sou­vent aujour­d’hui de recon­stituer plus ou moins le film voulu par le met­teur en scène – bien que cela pose de nom­breux prob­lèmes éthiques, lorsque celui-ci n’a plus la pos­si­bil­ité de don­ner son avis. En ce qui con­cerne le film de Stro­heim, la ques­tion ne se pose plus, puisqu’il n’est plus pos­si­ble de récupér­er ne serait-ce que des morceaux des bobines man­quantes. Ain­si, bien que Les Rapaces se présente d’emblée comme l’un des films les plus mar­quants du ciné­ma muet, dans quelque ver­sion que ce soit, reste le sen­ti­ment d’avoir per­du quelque chose, comme une pièce man­quante et cru­ciale du puz­zle.

Von Stro­heim sem­blait prédes­tiné à subir les coups de la cen­sure. Mythomane (il s’é­tait inven­té une fil­i­a­tion aris­to­cra­tique), autori­taire et sans doute un peu dérangé (il fit tourn­er la scène finale mythique des Rapaces dans un désert en plein été et la chaleur fut si insup­port­able pour l’ac­teur prin­ci­pal qu’il pas­sa plusieurs semaines à l’hôpi­tal), il fait par­tie de la race de ces met­teurs en scène dont on ne lais­sait pas s’ex­primer le génie, faute de les com­pren­dre. Il est ain­si facile de voir ce qui a pu effray­er les grands pontes de la MGM à la vision des Rapaces. Out­re la durée, du jamais vu dans l’his­toire du ciné­ma « com­mer­cial » (et surtout pas dans la péri­ode du ciné­ma muet !), le thème n’avait rien d’at­trac­t­if pour un pub­lic en quête de diver­tisse­ment. Le film, adap­té d’un roman de Frank Nor­ris, racon­te l’his­toire d’amour entre McTeague, un den­tiste char­la­tan au physique d’ar­moire à glace, et Tri­na, une jeune femme frag­ile et pudique. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mon­des si Tri­na n’avait pas gag­né un chèque de 5000 dol­lars à la loterie : l’avarice de la jeune femme (qui refuse de dépenser l’ar­gent, même au plus fort de la mis­ère), con­juguée à la bêtise crasse de son mari, va les men­er tous deux à la destruc­tion mutuelle et à la mort.

L’u­nivers des Rapaces est un univers de mon­stres. À com­mencer par McTeague, que l’on voit lors de la scène d’in­tro­duc­tion ramass­er un oiseau sur un rail pour lui éviter d’être écrasé, puis, dans la minute qui suit, jeter vio­lem­ment un homme du haut d’un pont parce qu’il s’est moqué de lui. Homme au physique balourd, à la force presque surhu­maine, McTeague est un per­son­nage pour qui il est dif­fi­cile d’éprou­ver une quel­conque affec­tion. Le regard fou qu’il pose sur Tri­na lors de leur pre­mière ren­con­tre tient plus de la per­ver­sité que du vrai regard d’amour. Tri­na, elle, inspire tout de suite la pitié : petite femme frag­ile, sans élé­gance et sans réelle beauté, elle est l’ob­jet d’un échange entre son cousin et McTeague. Car dans le monde de Von Stro­heim, les femmes sont don­nées comme des cadeaux d’ami­tié : qu’im­porte leur avis ! Mais Tri­na cache bien son jeu. Elle se dévoile déjà pour­tant dans cette scène où elle pro­pose à son jeune fiancé un ren­dez-vous… sur les égouts. Mais sa trans­for­ma­tion de jeune mar­iée timide, apeurée à l’idée de la nuit de noces, en vieille mégère cupi­de et avare, prodigieuse­ment enlai­die, fait réelle­ment froid dans le dos et tient de la véri­ta­ble per­for­mance d’ac­trice. Le reste des per­son­nages est à l’avenant : le cousin jaloux de ne pas pou­voir prof­iter de l’ar­gent de la loterie, et qui serre les poings le jour du mariage en atten­dant sa vengeance ; la femme de ménage hir­sute et débrail­lée ; ou la cou­sine de Tri­na aux dents hyper­trophiées. Seule émerge de ce monde de brutes la mère de McTeague, filmée comme une mater dolorosa et qui a bien rai­son de se ronger les sangs pour son mau­vais fils…

Rarement vision de l’hu­man­ité a été aus­si noire, aus­si pes­simiste. La prob­lé­ma­tique posée est bien sim­ple : jusqu’où les hommes iraient-ils pour de l’ar­gent ? Et le cinéaste de répon­dre tout aus­si sim­ple­ment : jusqu’à la mort, en pas­sant par toutes ses vari­a­tions (la souf­france sadique, le meurtre, le sui­cide…). L’ar­gent est partout et Von Stro­heim mon­tre bien le chem­ine­ment de la pépite d’or mon­trée en gros plan dans la pre­mière scène aux pièces de mon­naie étalées sur le lit de Tri­na. Quant au désir d’ar­gent, ce fameux « greed » (titre orig­i­nal du film), répété plusieurs fois dans le car­ton d’ou­ver­ture des Rapaces, il rend fou : le fétichisme de Tri­na, qui sort son argent pour le net­toy­er, le polir puis le caress­er lente­ment sur sa joue mène inévitable­ment à cette scène ter­ri­ble du désert où après avoir tué son cousin et décou­vert qu’il était enchaîné au cadavre par des menottes, McTeague tente une dernière fois de touch­er l’ar­gent volé à sa femme assas­s­inée, avant de mourir de soif… Comme pour accentuer la vio­lence de ces scènes, Von Stro­heim utilise deux scènes qua­si sur­réal­istes, présen­tant des mains décharnées sai­sis­sant des pièces de mon­naie, sym­bole évi­dent que l’amour de l’ar­gent est un pas de plus vers la mort. Autre sym­bole, presque plus cru­el : les deux oiseaux que McTeague offre à sa jeune femme comme cadeau de noces, et qui sont men­acés par un chat lorsque le cousin jaloux met sa vengeance à exé­cu­tion. Et ce sont ces deux oiseaux que Tri­na deman­dera finale­ment à son mari de ven­dre, sig­nifi­ant ain­si la fin de leur cou­ple…

Il ne sert sans doute à rien de regret­ter le film que Von Stro­heim aurait pu laiss­er aux cinéphiles s’il n’en avait pas été empêché par des pro­duc­teurs trop (ou pas assez…) scrupuleux. On ne peut pour­tant pas s’empêcher de se deman­der à quoi pou­vait ressem­bler ce « mon­stre » de neuf heures et demie, dont les deux heures vingt retenues ne sem­ble qu’une intro­duc­tion. La cadence infer­nale de la suc­ces­sion entre les scènes était-elle réelle­ment voulue par Stro­heim ? Le cynisme dont il fait preuve dans les car­tons était-il poussé encore plus loin à l’o­rig­ine ? Les scènes sur­réal­istes étaient-elles plus nom­breuses et leur rôle était-il de ce fait plus impor­tant ? Von Stro­heim n’est plus là pour nous le dire. Après Les Rapaces, il ne réal­isa plus que quelques films muets (dont, tout de même, La Veuve joyeuse et Queen Kel­ly), puis se con­sacra presque entière­ment à la comédie, accep­tant de jouer chez et pour d’autres grands cinéastes. Ironie du sort : lui qui avait été si peu avare de l’ar­gent de la MGM pour tourn­er Les Rapaces vit sa car­rière détru­ite par un film qui dénonçait l’avarice.

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