Image issue du film Allez, Yallah !
Zohra Sadik

Zohra Sadik

  • Propos recueillis par Vincent Avenel
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    Zohra Sadik


    La Car­a­vane des Droits des femmes existe depuis 1993 et sil­lonne le Maroc, l’Al­gérie et la France depuis 2002. Chaque année, une « car­a­vane » se fixe dans le but de pro­mou­voir l’in­for­ma­tion sur les droits de la femme, de don­ner accès aux con­nais­sances dont beau­coup sont privées, sur leurs droits, les lois, leurs corps. Jean-Pierre Thorn a choisi de leur dédi­er le doc­u­men­taire Allez, Yal­lah !

    Ren­con­tre avec Zohra Sadik, l’une des car­a­vanières, à l’oc­ca­sion du pas­sage de la car­a­vane 2006 à Paris, le 17 mai, pour présen­ter le film.

    Tout d’abord, je voudrais que vous me par­liez de la façon dont s’est mon­té le film. Com­ment Jean-Pierre Thorn, le réal­isa­teur, vous a‑t-il con­tac­tée ?

    Le réal­isa­teur était présent lors de la car­a­vane 2004 qui a été organ­isée ici, à Lyon, par l’AF­CI – l’As­so­ci­a­tion Femmes Con­tre les Inté­grismes – c’est comme ça qu’on a fait la con­nais­sance de Jean-Pierre Thorn. Il a filmé, nous a suiv­ies, pen­dant tout le déroule­ment de la car­a­vane de Lyon. C’est comme ça qu’il a eu l’idée de suiv­re cette car­a­vane au Maroc. Et du coup, comme on organ­ise, au Maroc, plusieurs car­a­vanes au niveau local ou bien nation­al, il a eu l’idée de par­ler de ce com­bat des femmes à par­tir d’un film, pour juste­ment trans­met­tre toutes les valeurs, tous les principes, toute la force et toute la volon­té que nous avons pour arriv­er à cette société d’é­gal­ité.

    Jean-Pierre Thorn est quelqu’un de très mil­i­tant, il a beau­coup de valeurs. De votre point de vue, que voulez-vous faire pass­er avec ce film ? Est-ce que c’est un témoignage de ce que vous avez accom­pli, ou est-ce que c’est un pas sur votre route vers le futur ?

    En fait, ça reflète un peu nos con­vic­tions, les principes de notre pro­jet, parce qu’on va dans les zones les plus reculées pour informer les femmes, les hommes et les jeunes, pour avoir des con­tacts, pour les mobilis­er, de façon à ce qu’ils soient aus­si impliqués dans ce com­bat. Donc, ce film, ça per­met un petit peu de mon­tr­er, mais en même temps de mobilis­er. C’est un moyen de voir qu’il y a des femmes qui mili­tent, qui ont de la volon­té pour que ça change. Ça reflète un petit peu cet espoir-là, en fait. Nous avons un espoir : c’est vrai, nous avons une sit­u­a­tion qui est un petit peu com­pliquée, mais on a la volon­té pour pou­voir juste­ment dépass­er tous ces obsta­cles, arriv­er à ce que les femmes et les hommes – parce que le com­bat est un com­bat des femmes et des hommes – aient cette volon­té-là. On en par­le à tra­vers un film, donc ça per­met de se pos­er des ques­tions. Il y a des femmes qui se bat­tent pour les droits, pour l’é­gal­ité, con­tre les inté­grismes, donc ça per­met aus­si aux autres d’être impliqués dans ce com­bat.

    On peut espér­er qu’Allez, Yal­lah ! aura un suc­cès autre que le suc­cès d’es­time. Avez-vous d’autres pro­jets médi­a­tiques en par­al­lèle ?

    En fait de pro­jets médi­a­tiques, nous avons des car­a­vanes qu’on organ­ise pour cette année-là, et on va organ­is­er une autre car­a­vane dans la zone du nord du Maroc, vers la ville de Tanger. C’est une activ­ité qu’on organ­ise chaque année. En même temps, l’ob­jec­tif, ce n’est pas seule­ment d’ar­riv­er dans ces vil­lages pen­dant dix jours ou bien une semaine, parce que c’est tout un tra­vail qui se fait pen­dant les car­a­vanes. Il y a des ques­tion­naires pour con­naître un petit peu la sit­u­a­tion économique et sociale, les con­di­tions de vie de ces per­son­nes, au niveau de la san­té : ça nous per­met d’avoir des don­nées con­crètes qui pour­ront servir à men­er notre com­bat, de plaider vis-à-vis de l’É­tat, vis-à-vis des respon­s­ables, pour que ça change. C’est en par­al­lèle avec tout le tra­vail qui se fait pour la sen­si­bil­i­sa­tion, pour l’in­for­ma­tion sur tout ce qui con­cerne le droit, que ce soit en faveur des hommes, des femmes ou bien des jeunes. Et en même temps, on assure aus­si le suivi de ces car­a­vanes : je tiens à pré­cis­er que ce n’est pas une activ­ité occa­sion­nelle, mais c’est une activ­ité par­mi d’autres de l’as­so­ci­a­tion, et juste après la car­a­vane il y a tou­jours un suivi. Dans toutes les régions où on organ­ise les car­a­vanes il y a des gens de la LDDF, la Ligue Démoc­ra­tique pour les Droits des Femmes, qui assurent ce suivi-là. Nous avons plusieurs pro­jets : bien sûr, des études, mais nous avons un autre pro­jet, et je crois que c’est très impor­tant aus­si, car il rejoint un petit peu ce con­cept de la car­a­vane, qui rejoint un petit peu notre stratégie, c’est l’É­cole de l’É­gal­ité et de la Citoyen­neté, qui est sur Casa et qui a pour objec­tif de don­ner des for­ma­tions aux enseignants, dans le cadre asso­ci­atif, et aus­si aux jeunes. L’É­cole de l’É­gal­ité et de la Citoyen­neté c’est donc un pro­gramme qui est très intéres­sant : l’his­toire des reli­gions, l’his­toire de l’esclavagisme, les gen­res, la com­mu­ni­ca­tion, l’his­toire des com­bats de femmes, donc tout cela per­met un petit peu de for­mer des enseignants. Vous savez que les enseignants ont un rap­port direct avec les élèves : ça aura un impact, c’est sûr que ça aura un impact sur les men­tal­ités. Nous avons en fait plusieurs pro­jets dans l’avenir.

    Vous allez y arriv­er ?

    Je l’e­spère, bien sûr, avec la volon­té, et l’e­spoir, l’e­spoir… Parce que quand on a des principes, qu’on est con­va­in­cue par une cause, c’est sûr qu’on va y arriv­er. On peut avoir des con­traintes, on peut avoir des obsta­cles, on peut avoir des réti­cences, des résis­tances, mais on va y arriv­er, c’est sûr.

    Dans le cadre de la car­a­vane qui a été filmée pour Allez, Yal­lah ! : est-ce que ça a changé quelque chose pour vous d’avoir la présence de la caméra, des tech­ni­ciens à côté ? Est-ce que ça n’a pas créé de l’hos­til­ité, de la méfi­ance de la part des gens que vous avez ren­con­trés ?

    Du tout, du tout. Les gens étaient con­fi­ants. Pourquoi ? Parce que nous, avant d’aller sur place, avant de com­mencer la car­a­vane, on y va, on tra­vaille avec les gens, on organ­ise des chantiers de pro­preté, on les encour­age à venir à la car­a­vane, donc déjà il y a un con­tact préal­able qui per­met de met­tre en con­fi­ance les gens. Donc en aucun cas on n’a sen­ti une réti­cence de la part des gens.

    Et vous-même ? L’équipe des car­a­vanières ? Ça n’a pas changé votre com­porte­ment ?

    Quand on est sur place, quand on est dans l’ac­tion, on ne voit pas qu’il y a… Je veux dire que quand on est en plein dans l’ac­tion, on ne fait pas atten­tion qu’il y a un film. C’é­tait pas vrai­ment un film : on est là, on tra­vaille. Moi je ne fais pas atten­tion à Jean-Pierre, je ne sais pas ce qu’il a filmé ou pas. Il était avec nous, il nous a suiv­ies, oui, mais en aucun cas on n’avait cette pen­sée qu’il s’ag­it d’un film.

    Avez-vous par­ticipé à la rédac­tion du script, du scé­nario ou au mon­tage du film ? Est-ce que vous êtes inter­v­enues à ce niveau-là ou est-ce que c’est unique­ment Jean-Pierre Thorn et son équipe qui s’en sont chargés ?

    Il y a Jean-Pierre Thorn, mais il y a d’autres filles, une copine de l’as­so­ci­a­tion, qui a don­né aus­si son avis, au début quand il a com­mencé à tra­vailler. Je sais qu’il a demandé notre avis sur pas mal de points.

    Le pub­lic d’Allez, Yal­lah ! : sans doute une bonne par­tie des per­son­nes qui vont venir seront déjà con­va­in­cues, intéressées par le sujet, sen­si­bil­isées à l’é­gal­ité homme-femme. Est-ce que vous pensez que ce film va réus­sir à touch­er un pub­lic un petit peu moins sen­si­ble à ces ques­tions ? Est-ce qu’il va ouvrir les esprits selon vous ?

    Je l’e­spère, parce que l’ob­jec­tif c’est aus­si ça, j’e­spère aus­si que les poli­tiques, au niveau des ciné­mas, au niveau des télés, encour­a­gent ce genre d’ac­tions, parce que vous avez vu le film. La manière dont le réal­isa­teur passe de Lyon au Maroc. Donc vous avez aus­si pu con­stater qu’il y a énor­mé­ment de choses à faire en France, que ce soit con­tre l’in­té­grisme, con­tre les prob­lèmes des maghrébins en général. Il y a énor­mé­ment de choses à faire, et j’e­spère que le film sera un out­il util­isé juste­ment pour informer les gens, pour dire : « Voilà ce qui se passe. Il y a un dan­ger quelque part, donc il faut qu’on s’y mette, tous ensem­ble, pour pou­voir chang­er les choses. »

    Le com­bat que vous menez est déjà gar­gantuesque, très dif­fi­cile : il s’ag­it avant tout de touch­er les men­tal­ités. En France, on a encore une men­tal­ité assez patri­ar­cale. La place de la femme qui, mal­gré tous les beaux dis­cours qu’on peut don­ner, est tou­jours inférieure. L’é­gal­ité est encore une chimère. Est-ce que vous pensez qu’il faut une asso­ci­a­tion comme la vôtre, en France ? Est-ce que vous pensez que vous-mêmes, les car­a­vanières, pour­riez essay­er de chang­er les men­tal­ités dans la com­mu­nauté française ?

    Non, je crois qu’il y a beau­coup d’as­so­ci­a­tions qui tra­vail­lent sur le ter­rain. Donc nous, on n’est pas là pour faire le tra­vail des asso­ci­a­tions, qui font du bon tra­vail. Ce qu’il faut, c’est qu’il y ait une coor­di­na­tion plus large, une dis­cus­sion sur les objec­tifs. Parce qu’en fait, cha­cun tra­vaille pour l’é­gal­ité, pour la citoyen­neté, con­tre les inté­grismes… Donc, chaque asso­ci­a­tion tra­vaille dans son coin : c’est vrai qu’il y a les mêmes objec­tifs, donc c’est pour ça qu’il faut un petit peu tra­vailler en coor­di­na­tion, de façon à réalis­er ces objec­tifs. Pas sim­ple­ment au niveau des asso­ci­a­tions, mais au niveau des tra­vailleurs soci­aux, au niveau du min­istère de l’é­d­u­ca­tion, parce que cha­cun a une part de respon­s­abil­ité dans ce com­bat-là. Donc, du coup, nous en tant que car­a­vanières du Maroc, on peut con­tribuer, on peut par­ticiper : mais en aucun cas on ne peut tra­vailler à la place des asso­ci­a­tions qui sont sur place. On peut par­ticiper à des activ­ités, ils peu­vent s’in­spir­er des expéri­ences des Maro­caines, comme nous on s’in­spire et on prof­ite aus­si de l’ex­péri­ence des asso­ci­a­tions français­es. C’est en fait une com­plé­men­tar­ité, plus qu’une asso­ci­a­tion venue du Maroc. C’est vrai, quand on par­le des maghrébins en général, c’est bien qu’il y ait des asso­ci­a­tions maghrébines pour les informer, leur dire que ça se passe, qu’il y a une évo­lu­tion chez nous. Ça per­met un petit peu de con­tribuer à ces actions. Je sais qu’il y a des asso­ci­a­tions qui tra­vail­lent sur le ter­rain, mais il faut qu’elles se com­plè­tent : c’est très très très impor­tant.

    Ça fait bien­tôt dix ans que les car­a­vanières exis­tent…

    L’as­so­ci­a­tion ? Depuis 1993. Mais on a com­mencé les car­a­vanes en 2002.

    Aujour­d’hui, est-ce que selon vous il y a déjà matière à un bilan, ou est-ce que la route est encore longue ? Vous avez quelque chose pour le futur ? Des idées, des espoirs ?

    Bien sûr. Quand il y a une activ­ité, il y a tou­jours une éval­u­a­tion, une façon de voir, et c’est sûr qu’il y a énor­mé­ment de choses à faire, mais il y a quand même des choses qui ont été réal­isées. Chez nous (NDLR : Zohra Sadik est orig­i­naire du Maroc), par exem­ple, il y a eu tout ce com­bat de mou­ve­ments féminins qui a fait qu’on a un petit peu changé les lois. Il y a eu la réforme du code du statut per­son­nel, il y a le principe de l’é­gal­ité qui est main­tenant inscrit dans le code de la famille. Nous avons des acquis, mais ce n’est pas suff­isant pour nous, que ce soit au niveau des lois ou bien au niveau des men­tal­ités. Ce que nous avons jusqu’à présent au niveau des lois c’est très bien, il faut qu’on agisse aus­si sur les men­tal­ités. Donc ça, ça fait par­tie de notre pro­jet. C’est sûr qu’il y a un espoir tant qu’on tra­vaille sur le ter­rain, tant qu’on a des con­vic­tions, tant qu’on a des objec­tifs, tant qu’on a des principes, une stratégie, c’est sûr qu’on va y arriv­er : il y a l’e­spoir. Sinon… c’est pas la peine de com­mencer ce com­bat.

    Je crois qu’on est arrivés au bout de mes ques­tions. Est-ce qu’il y a des ques­tions que vous auriez voulu que je vous pose, que j’au­rais dû, et que je n’ai pas posées ?

    Je crois que vous avez fait un petit peu le tour des ques­tions. Une dernière remar­que, c’est qu’au niveau des poli­tiques aus­si, il faut qu’il y ait quand même une poli­tique de façon à ce que les choses changent, que ce soit au niveau de la libre entrée des inté­gristes, que ce soit au niveau de l’é­d­u­ca­tion au droit, que ce soit au niveau de l’é­gal­ité, il faut qu’il y ait une poli­tique claire, qui ait des objec­tifs pré­cis. Il faut vrai­ment qu’il y ait la par­tic­i­pa­tion et la con­tri­bu­tion des poli­tiques ou, plutôt, une vraie volon­té poli­tique pour la société à laque­lle on aspire tous, parce qu’on ne peut pas par­ler de démoc­ra­tie sans les droits des femmes.

    Voilà une phrase qui me paraît con­clure remar­quable­ment notre entre­tien. Mer­ci beau­coup et encore bra­vo.

    Mer­ci à vous.

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