Journal intime

Journal intime

  • Journal intime
  • (Cronaca Familiare)
  • Italie1962
  • Scénario : Mario Missiroli, Valerio Zurlini
  • d'après : le roman Cronaca Familiare
  • de : Vasco Pratolini
  • Image : Giuseppe Rotnno
  • Montage : Mario Serandrei
  • Musique : Goffredo Petrassi
  • Producteur(s) : Goffredo Lombardo
  • Interprétation : Marcello Mastroianni (Enrico), Jacques Perrin (Lorenzo), Sylvie (la grand-mère), Salvo Randone (Salocchi)
  • Date de sortie : 25 octobre 2006
  • Durée : 1h54

Journal intime

Le jeune homme et la mort


Le jeune homme et la mort

Vale­rio Zurli­ni a réal­isé vingt films, et pour­tant seuls cinq d’en­tre eux ont tra­ver­sé les fron­tières : Le Désert des Tartares, Été vio­lent, Des filles pour l’ar­mée, La Fille à la valise, avec Clau­dia Car­di­nale, et ce Jour­nal intime, réal­isé en 1962. Il n’y a pas d’ex­pli­ca­tion rationnelle au relatif dés­in­térêt cinéphile pour ce cinéaste ital­ien, si ce n’est peut-être une cer­taine dif­fi­culté à s’im­pos­er lorsqu’on a com­mencé sa car­rière avec le néoréal­isme et qu’on l’a achevée dans les années 1970, au moment où les Felli­ni, Anto­nioni et autres Pasoli­ni avaient imposé le règne du ciné­ma ital­ien sur la ciné­matogra­phie mon­di­ale. L’u­nivers de Vale­rio Zurli­ni n’est pour­tant sem­blable à aucun autre. Empreint d’une triste mélan­col­ie, Jour­nal intime se pose cer­taine­ment comme l’un des films ital­iens les plus impor­tants des années 1960.

C’est un jour­nal intime qu’on nous aurait don­né la per­mis­sion de lire avec déli­catesse et pudeur. Une douce con­fes­sion d’un homme à son frère, des mots que l’on n’ose pas dire en face et que l’on regrette d’avoir tus lorsqu’il est trop tard. Enri­co (Mar­cel­lo Mas­troian­ni) est jour­nal­iste à Rome au moment de la libéra­tion de l’I­tal­ie, à la fin de la Sec­onde Guerre mon­di­ale. Il vient d’ap­pren­dre la mort de son frère et se sou­vient… Il avait huit ans quand sa mère est morte en don­nant nais­sance à son deux­ième enfant, Loren­zo. La famille ne pou­vant pas sub­venir aux besoins du nou­veau-né, le petit Loren­zo avait été con­fié à un homme plus riche, qui pou­vait lui offrir un avenir plus bril­lant. Lorsque les deux frères, devenus adultes, se retrou­vent, il est trop tard. Leurs chemins se sont séparés à jamais.

Lorsque Enri­co com­mence son réc­it, il a cette phrase très dure à l’adresse de Loren­zo : « Je ne pou­vais pas t’aimer. » Jour­nal intime déroule ain­si l’his­toire de deux hommes qui ne se con­nais­sent pas, ne se com­pren­nent pas, n’ont rien en com­mun et vivent dans deux univers soci­aux dif­férents : l’un dans la débrouil­lardise à laque­lle l’a con­duit la pau­vreté, l’autre dans le con­fort et la mécon­nais­sance du monde réel. Mais ces deux hommes sont attachés l’un à l’autre par un lien indé­fectible, celui du sang, ou plutôt celui de l’ab­sence d’une mère. Sans vouloir se l’avouer, ils se com­plè­tent et ne peu­vent vivre l’un sans l’autre. Loren­zo est le dou­ble trag­ique d’En­ri­co. La mort qui guette le frag­ile Loren­zo aurait tout aus­si bien pu frap­per son frère, qui doit lui-même soign­er une grave mal­adie des poumons dans un sana­to­ri­um. Si les deux frères n’avaient pas été séparés, le des­tin de l’un aurait-il changé celui de l’autre ?

Dans Jour­nal intime, tout relève de l’indi­ci­ble. Para­doxe éton­nant, qui fait la réus­site du film, puisque celui-ci est con­stru­it autour de la parole : celle d’En­ri­co, qui s’adresse directe­ment à son frère en par­lant à la deux­ième per­son­ne et, au fond, lui con­fesse tout ce qu’il n’a pas pu, ou voulu, lui dire. Ce mono­logue fonc­tionne aus­si comme un bilan, une ten­ta­tive pour com­pren­dre ce qui a pu men­er Loren­zo à la mort. Il y a quelque chose de religieux dans cette adresse d’En­ri­co à son frère, comme s’il lui demandait par­don pour ses fautes, tout en sachant qu’il lui fau­dra vivre éter­nelle­ment avec sa cul­pa­bil­ité. Coupable de n’avoir pas su aimer ce frère dont il ne voulait pas, coupable de ne pas avoir com­pris à temps la détresse de Loren­zo, celle de n’avoir pas con­nu cette mère qui l’ob­sède, d’avoir été élevé dans un milieu qui n’é­tait pas le sien. Coupable enfin d’avoir rejeté cet homme qui l’ap­pelait à l’aide, par pur égoïsme ou jalousie ven­ger­esse.

Le sujet est grave, mais Zurli­ni ne tombe jamais dans le péché du sen­ti­men­tal­isme. Jour­nal intime est un film extrême­ment pudique, empreint d’une déli­cate douleur. La gêne qui mar­que les rap­ports d’En­ri­co et Loren­zo est pal­pa­ble. Dans la parole, d’abord : les deux frères n’ont rien (ou plutôt trop) à se dire, tant et si bien que la con­ver­sa­tion tourne vite à l’échange de répliques banales. C’est dans le jeu des regards que la rela­tion d’En­ri­co et Loren­zo est le mieux exprimée : inca­pables de se regarder, les deux frères s’évi­tent au max­i­mum, comme dans cette très belle scène où, allongé dans un lit aux côtés d’En­ri­co, lui tour­nant le dos, Loren­zo lui demande à quoi ressem­blait leur mère. L’ob­scu­rité est d’ailleurs la meilleure amie des deux per­son­nages : plongés dans le noir (le tra­vail sur les clairs-obscurs est remar­quable), Loren­zo et Enri­co ne sont pas for­cés de se regarder, et la parole peut alors se libér­er. La lumière du jour est au con­traire l’ex­pres­sion trag­ique d’un con­tact impos­si­ble : les deux hommes marchent l’un der­rière l’autre, lais­sant un espace libre entre eux, sym­bole de leur incom­préhen­sion mutuelle, de leur éloigne­ment affec­tif. Seule leur grand-mère peut provo­quer un con­tact indi­rect, en les ten­ant tous les deux par la main, cher­chant à lier ce qui ne parvient pas, et ne peut pas, se lier. Les embras­sades finales entre les frères, lorsque Loren­zo se meurt sur son lit d’hôpi­tal, n’en ont alors que plus de force : Loren­zo et Enri­co lais­sent enfin libre cours à leurs émo­tions. Trop peu, trop tard : on ne rat­trape pas le temps per­du…

Le con­texte de Jour­nal intime par­ticipe de la grav­ité de la sit­u­a­tion : l’his­toire se déroule en effet sur les dix années noires de l’I­tal­ie, celle du fas­cisme gran­dis­sant et des débuts de la Sec­onde Guerre mon­di­ale. Même s’il ne s’ag­it jamais pour Zurli­ni de l’évo­quer directe­ment, la grande His­toire est bien plus pour lui qu’un sim­ple cadre. La rela­tion de Loren­zo et Enri­co est représen­ta­tive des con­séquences d’une guerre : soli­tude, pau­vreté, pes­simisme ambiant et manque cri­ant d’af­fec­tion. Dans ce monde sans espoir, cha­cun tente de sauver sa peau comme il le peut, tout en étant dévoré de cul­pa­bil­ité : Enri­co ne peut se par­don­ner d’avoir lais­sé mourir sa grand-mère dans un hos­pice effroy­able et son frère dans un hôpi­tal où les soins tien­nent plus de la tor­ture, mais pou­vait-il faire autrement ? Murs délabrés, coupures d’élec­tric­ité, salles étouf­fantes, trop grandes, trop vides : le monde de Jour­nal intime est un monde aride, empli de souf­france, où cha­cun vit dans l’ab­sence de l’autre et dans la per­spec­tive de la mort. Mag­nifique.

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