Planète interdite

Planète interdite

  • Planète interdite
  • (Forbidden Planet)
  • États-Unis1956
  • Scénario : Cyril Hume, sur un sujet d'Irving Block et Allen Adler
  • Image : George J. Folsey
  • Montage : Ferris Webster
  • Musique : Bebe Barron, Louis Barron
  • Producteur(s) : Nicholas Nayfack
  • Production : Metro-Goldwyn-Meyer
  • Interprétation : Walter Pidgeon (Dr Edward Morbius), Anne Francis (Altaira Morbius), Leslie Nielsen (commandant John J. Adams), Warren Stevens (Lieutenant « Doc » Ostrow), Jack Kelly (lieutenant Jerry Farman), Richard Anderson (Quinn), Earl Holliman (le cuisinier)...
  • Date de sortie : 27 septembre 2006
  • Durée : 1h35

Planète interdite

Le passé du futur


Le passé du futur

Revoir Planète inter­dite cinquante ans après sa sor­tie ? Les « fans » de sci­ence-fic­tion très attachés à l’œu­vre répèteront qu’elle est « à voir absol­u­ment ». Un spec­ta­teur moins ent­hou­si­aste, mais ouvert à la con­nais­sance des œuvres de référence, trou­vera avec ce film l’une des sources à laque­lle ont puisé nom­bre de réal­isa­teurs du genre. En effet, quand le ciné­ma d’au­jour­d’hui ne cesse d’avouer sa dette envers celui d’hi­er, revoir Planète inter­dite c’est ain­si pou­voir com­pren­dre Mars Attacks ! de Tim Bur­ton en le situ­ant en regard de l’un des films les plus pop­u­laires de l’his­toire de la sci­ence-fic­tion au ciné­ma. Retrou­ver le film de Fred McLeod Wilcox est aus­si une plongée dans le passé d’un futur tel qu’il était « imag­iné » sur les écrans au lende­main de la Sec­onde Guerre mon­di­ale.

Tourné en 1955, Planète inter­dite est l’a­vant-dernier des dix films d’un cinéaste peu con­nu, Fred M. Wilcox (1905–1964). Si le qual­i­fi­catif d’œu­vre de la matu­rité peut-être dis­cuté, il n’en est pas moins vrai que ce réal­isa­teur améri­cain n’avait guère offert aupar­a­vant que des films pass­ables. Certes, les cynophiles incon­di­tion­nels de Lassie avaient con­nu le bon­heur d’une véri­ta­ble trilo­gie ciné­matographique avec La Fidèle Lassie (Lassie Come Home) en 1943, Le Courage de Lassie (The Courage of Lassie) en 1946 et, enfin, Le Maître de Lassie (Hills of Home) en 1948. Mais les autres œuvres de Wilcox, arti­san hon­nête et réguli­er de films en tout genre à Hol­ly­wood, si elles ont su sat­is­faire un pub­lic en leur temps, n’ont pas ensuite trou­vé une place mémorable dans l’his­toire du ciné­ma ain­si qu’en témoigne une liste de longs-métrages que la postérité, sauf Planète inter­dite (For­bid­den Plan­et), n’a pas retenue. Après Cupi­don mène la danse (Three Dar­ing Daugh­ters) sor­ti en 1948, The Secret Gar­den l’an­née suiv­ante, puis Shad­ow in the Sky en 1951, L’Au­to sanglante (Code Two) en 1953, L’Homme d’aci­er (Ten­nessee Champ) en 1954, la car­rière de Wilcox s’est ain­si achevée en 1960 avec Passed for White sans rien avoir à offrir de mesurable à l’échelle de l’art ciné­matographique.

Reste donc Planète inter­dite (For­bid­den Plan­et) dans le genre sci­ence-fic­tion. Si une atten­tion pour elle est méritée, c’est d’abord par ses ambi­tions. La pre­mière d’en­tre elles est haute­ment revendiquée dans le générique avec la men­tion de l’usage du ciné­mas­cope. Aux heures d’un ciné­ma sûr de son suc­cès pop­u­laire, l’usage de cette tech­nique était autant un souci de sat­is­faire le pub­lic avec d’im­menses images en couleurs qu’un pari coû­teux pour le pro­duc­teur Nicholas Nay­fack. Film à gros bud­get donc, Planète inter­dite pro­pose ain­si à ses con­tem­po­rains des images jamais vues, avec des effets spé­ci­aux iné­galés jusqu’alors. Réglés par Arnold Gille­spie, ils ont béné­fi­cié du con­cours tech­nique des stu­dios Dis­ney. Si l’esthé­tique est à débat­tre, avec la pho­togra­phie de George J. Folsey, dans les décors d’Irv­ing Block et Men­tor C. Hueb­n­er, avec des cos­tumes de Wal­ter Plun­kett pour les acteurs et d’He­len Rose pour la seule actrice du film, Anne Fran­cis, la musique com­posée par Bebe et Louis Bar­ron donne plus encore à l’ensem­ble sa note résol­u­ment orig­i­nale. Un demi-siè­cle après, si toute cette avant-garde a vieil­li, tant ont été vus ensuite de sem­blables tenues, pseu­do-matériels et décors de stu­dio, il n’en reste pas moins que jamais une musique tout entière élec­tron­ique n’avait accom­pa­g­né de bout en bout un long-métrage. Très présente, elle con­tribue à l’at­mo­sphère inquié­tante que veut entretenir le film. Sans doute les scé­nar­istes n’avaient-ils pas d’autre ambi­tion. Au lende­main de la Sec­onde Guerre mon­di­ale, quand la sci­ence-fic­tion, tou­jours en quête de légitim­ité, cher­chait à s’im­pos­er, ils choisirent de don­ner au film les car­ac­téris­tiques d’une fable plutôt philosophique en puisant à la source des grands clas­siques. C’est ain­si que Shake­speare, avec The Tem­pest (La Tem­pête) fut trans­posé, sinon adap­té, par les scé­nar­istes Alan J. Adler, Cyril Hume et Irv­ing Block. Que dire du résul­tat auquel sont asso­ciés les acteurs Wal­ter Pid­geon (Dr Mor­bius), Leslie Nielsen (le com­man­dant Adams), War­ren Stevens (Ostrow) et l’u­nique actrice, Anne Fran­cis (Altaira Mor­bius) ?

Dans The Tem­pest, Shake­speare évo­quait l’ex­il du duc Pros­pero avec sa fille Miran­da dans une île mys­térieuse. Fort de son savoir et de son expéri­ence, devenu une sorte de mage, il est par­venu à domin­er Cal­iban, un mon­stre qui avait ten­té de lui enlever sa fille. Allié d’un meilleur génie, Ariel, qui déclenche une tem­pête dans laque­lle est pris un navire, Pros­pero doit finale­ment s’ac­com­mod­er de l’amour de l’un des naufragés, Fer­di­nand, pour sa fille. Au com­mence­ment de Planète inter­dite, avec le vol d’une soucoupe au milieu des astres, la voix-off explique la sit­u­a­tion des habi­tants de la Terre en 2200 après Jésus-Christ. Le spec­ta­teur assiste à la nav­i­ga­tion d’un vais­seau mil­i­taire chargé de retrou­ver sur la planète Altaïr IV les éventuels sur­vivants d’une expédi­tion sci­en­tifique, dis­parue il y a près de vingt ans. Devant le spec­ta­cle offert, le com­man­dant du vais­seau s’ex­tasie: « Le Seigneur fait des mon­des d’une beauté sur­prenante. » En regard de l’ad­mi­ra­tion roman­tique du haut-gradé, la réac­tion du cuisinier de l’équipage est plus prosaïque. Encore « un de ces fou­tus nou­veaux mon­des sans pinard, sans femme, sans bistrot ». Il va donc ain­si au XXIe siè­cle ; même dans un monde de haute tech­nolo­gie, la sol­datesque n’e­spère dans chaque port que bois­son et femmes. C’est d’ailleurs peut-être pour se pro­téger d’éventuels soudards que le doc­teur Mor­bius, enten­du d’abord par radio, enjoint l’équipage de rebrouss­er chemin. Il ne peut en être ain­si pour le com­man­dant soucieux de sa mis­sion. Le vais­seau atter­rit donc sur la « planète de type ter­restre » que réper­to­ri­ent les « anci­ennes cartes » que pos­sè­dent les nav­i­ga­teurs mod­ernes. Les décou­vertes ne leur man­quent pas. Un humain vit sur cette étrange planète. Le doc­teur Mor­bius, savant philo­logue, jadis mar­ié par le com­man­dant de l’ex­pédi­tion avec l’une des sci­en­tifiques de la mis­sion, habite une demeure des plus mod­ernes dans laque­lle règne, en major­dome prévenant, le gen­til et très sophis­tiqué robot Rob­by. À ses hôtes qu’il a d’abord effrayé, le doc­teur mon­tre un robot par lui créé pour ne jamais nuire à un humain. Au terme de leur repas pré­parés dans les règles de l’art culi­naire tech­nologique, les invités sont encore priés de quit­ter Altaïr IV lorsque appa­raît la belle Altaira, la fille de l’hôte de mai­son, de laque­lle tous trois tombent sous le charme. Forte de cette « adap­ta­tion » de Shake­speare, Planète inter­dite se pro­longe avec le réc­it par le doc­teur de ce qui fut l’his­toire d’Al­taïr IV. Ses précé­dents habi­tants, les Krells, par­venus à un extra­or­di­naire stade de développe­ment tech­nologique, ont dis­paru en une seule nuit. Mal­gré plusieurs mil­liers d’an­nées écoulées – 2000 siè­cles ! –, l’héritage de leur tech­nolo­gie capa­ble de se renou­vel­er de façon autonome est intact.

Très vite, le spec­ta­teur de Planète inter­dite, s’il peut avoir de la peine à suc­comber au rythme lent d’un film aux effets spé­ci­aux désuets, saisit la métaphore. L’hu­mour, quoique non absent, n’est pas fréquent. Le film, en effet, est de tonal­ité plutôt grave. Chaque scène apporte son lot de sym­bol­es dans un réc­it au sus­pens un peu con­venu. Le com­man­dant est amoureux, et jaloux, de la belle Altaira, dont l’in­no­cence a été trompée par le séduc­teur lieu­tenant. La fille du doc­teur est la bon­té même. Amie des daims, elle sait aus­si amadouer un tigre féroce que le com­man­dant doit cepen­dant tuer car il men­ace leur amour. De son côté, le doc­teur évoque une ter­ri­ble force destruc­trice, « qui ne peut naître que des rêves », et dévoile peu à peu les richess­es et leurs dan­gers des Krells, « une race presque divine », qui est à l’o­rig­ine d’une sorte de com­plexe indus­triel aux dimen­sions gigan­tesques : 7800 étages, deux couloirs de 30 kilo­mètres cha­cun, 9900 réac­teurs nucléaires. Der­rière ce qui pour­rait nour­rir un opti­misme tech­nologique béat, le doc­teur révèle peu à peu les effets dévas­ta­teurs de l’orgueil des Krells sur leur pro­pre civil­i­sa­tion. Dix années après l’apoc­a­lypse nucléaire d’Hi­roshi­ma et de Nagasa­ki, Planète inter­dite renou­velle ain­si l’aver­tisse­ment de Paul Valéry au lende­main de la Pre­mière Guerre mon­di­ale : « Nous autres, civil­i­sa­tions, savons main­tenant que nous sommes mortelles. » Une décen­nie après la folie des total­i­tarismes et de leurs chefs, le vais­seau des « Planètes unies » peut bien évo­quer la toute récente ONU. Il n’en demeure pas moins que dans le con­texte de la « guerre froide », avec sa crainte d’une troisième guerre mon­di­ale, cette nos­tal­gie d’un passé bril­lant anéan­ti par la folie de ses con­tem­po­rains qui ont voulu s’élever au rang de dieux s’achève avec une médi­ta­tion anthro­pologique et philosophique. Quelles que soient les inten­tions des hommes, il existe tou­jours en cha­cun une part d’om­bre, un con­sen­te­ment au Mal ; sans cesse à débus­quer, selon les ter­mes de la psy­ch­analyse qui s’af­firme alors, jusque dans l’in­con­scient de chaque être. Le doc­teur Mor­bius décédé, le com­man­dant con­tem­ple de son vais­seau la « planète inter­dite » et clôt l’aven­ture d’une phrase sen­ten­cieuse : « Puisse-t-il nous rap­pel­er que jamais la sci­ence ne fera de nous des dieux. »

La Terre et ses habi­tants seront-ils instru­its par « l’ex­péri­ence » décrite dans Planète inter­dite et éviteront-ils une erreur fatale ? Une fois débar­rassé de ses gad­gets, soucoupe volante, Rob­by le robot et pis­to­lets dés­in­té­gra­teurs, le film de Fred McLeod Wilcox sert un scé­nario dans lequel le passé du futur penche vers un cer­tain pes­simisme. Suc­cès pop­u­laire, mais aus­si source d’in­spi­ra­tion ou au moins œuvre à par­tir de laque­lle d’autres cinéastes ont eu à se situer, Planète inter­dite, mal­gré ses nom­breux défauts, a irradié vers des chefs d’œu­vre comme 2001, l’odyssée de l’e­space (2001, A Space Odyssey) de Stan­ley Kubrick ou Solaris d’An­dreî Tarkovs­ki. C’est là, au moins, le mérite de cette pièce impor­tante dans la préhis­toire de la sci­ence-fic­tion ciné­matographique mod­erne. Tant il sem­ble vrai pour elle, selon le mot de Schu­bert, que « le mal­heur est l’u­nique stim­u­lant qui nous reste ».

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