© United International Pictures (UIP)
World Trade Center

World Trade Center

de Oliver Stone

  • World Trade Center
  • États-Unis2006
  • Réalisation : Oliver Stone
  • Scénario : Andrea Berloff
  • Image : Seamus McGarvey
  • Montage : David Brenner, Julie Monroe
  • Musique : Craig Armstrong
  • Producteur(s) : Michael Shamberg, Stacy Sher, Moritz Borman, Debra Hill, Oliver Stone
  • Interprétation : Nicolas Cage (John McLoughlin), Michael Peña (Will Jimeno), Maria Bello (Donna McLoughlin), Maggie Gyllenhaal (Allison Jimeno)...
  • Distributeur : United International Pictures
  • Date de sortie : 20 septembre 2006
  • Durée : 2h10

World Trade Center

de Oliver Stone

World coming down


World coming down

À peine cinq ans après le drame, voici venir le pre­mier film cen­tré sur les atten­tats du 11-Sep­tem­bre con­tre le World Trade Cen­ter. Relever un tel défi est une gageure remar­quable pour un cinéaste. Pop­ulisme, cat­a­strophisme, racisme latent, mis­éra­bil­isme : on pou­vait tout crain­dre en con­fi­ant le pro­jet à Oliv­er Stone. Mal­heureuse­ment, on avait rai­son.

Le traite­ment du 11-Sep­tem­bre au ciné­ma est intéres­sant à plus d’un titre. C’est avant tout la con­créti­sa­tion du fait que l’ac­tu­al­ité et le ciné­ma s’in­ter­pénètrent tou­jours plus. La réal­ité imite sou­vent l’im­age ciné­matographique et télévi­suelle, avec les dérives que l’on sait. Que l’on croie ou non aux expli­ca­tions selon lesquelles le drame de Columbine a été réelle­ment inspiré aux deux assas­sins par la fas­ci­na­tion des armes de Matrix, le sim­ple fait d’énon­cer une telle pos­si­bil­ité est symp­to­ma­tique. L’im­age a pris une telle impor­tance que cette expli­ca­tion est crédi­ble, ce qui est objec­tive­ment très éton­nant, voire inquié­tant. L’im­age se doit donc de coller à l’ac­tu­al­ité. Le 11-Sep­tem­bre, de ce point de vue, est une évi­dence ciné­matographique. Alors que se fait tou­jours plus ressen­tir le besoin de voir de la part d’un pub­lic avide de spec­tac­u­laire, la tragédie la plus visuelle de notre époque ne pou­vait pas y échap­per. On se sou­vien­dra de l’une des ques­tions soulevées par le monde artis­tique, alors même que la pous­sière n’é­tait pas retombée sur Ground Zero : com­ment traiter l’événe­ment au ciné­ma ? Car il devait être traité, évidem­ment.

Parce que tout peut virtuelle­ment être mon­tré aujour­d’hui, tout devait être mon­tré. Quelle pudeur, quelle décence, quelle objec­tiv­ité pou­vaient présider à la réal­i­sa­tion d’un tel film ? Alors que la dynas­tie Bush et les fau­cons de Wash­ing­ton se sont osten­si­ble­ment servis du drame pour la sec­onde guerre en Irak, com­ment s’af­franchir de la dimen­sion poli­tique du sujet ? Com­ment, surtout, ne pas attis­er les haines et les amal­games injus­ti­fiés, devenus mon­naie courante suite aux atten­tats ?

Denys Arcand dans Les Inva­sions bar­bares, Paul Green­grass dans Vol 93, le col­lec­tif de réal­isa­teurs de 11 09 01 répondaient (presque) tous avec tact et inspi­ra­tion à ces ques­tions, et par­ve­naient avec brio à illus­tr­er le drame au ciné­ma en restant essen­tielle­ment ciné­matographiques, sans don­ner dans la pro­pa­gande. Mais le spec­tre d’un traite­ment par­ti­san, poli­tique­ment engagé restait menaçant. Que l’en­gage­ment d’un tel film penche à droite de la droite n’est pas en cause : la pro­pa­gande quelle qu’elle soit reste inac­cept­able au ciné­ma. Oliv­er Stone, cinéaste volon­tiers cocardier, n’en a cure. Il choisit de traiter le sujet des pom­piers et policiers qui ont per­du la vie lors des atten­tats de Man­hat­tan. Une option intéres­sante, à l’héroïsme latent, que Stone trans­forme en nauséabond trib­ut à une Amérique impéri­al­iste, aux vel­léités de con­quête pleine­ment jus­ti­fiées.

Le film débute sur la journée nor­male que devait être le 11-Sep­tem­bre. Pen­dant les pre­mières min­utes du film, on se prend à espér­er. À espér­er que la bande annonce et son pathos latent ne soient qu’une mau­vaise impres­sion. À espér­er que Stone ait focal­isé son réc­it sur la ville de New York, et le chaos ter­ri­ble qui a résulté des atten­tats. Pen­dant les pre­miers moments, le film donne la parole aux New-Yorkais, dans quelques moments cri­ant de vérité. Les rumeurs courent, la panique s’é­tend, les forces de l’or­dre sont dépassées par une sit­u­a­tion incroy­able… Hélas, une fois que la pre­mière tour s’écroule, nos héros sont coincés dedans. Et la descente aux enfers com­mence. Le film alterne entre les scènes dans la tour avec les deux policiers sur­vivants – avec une men­tion spé­ciale pour l’ap­pari­tion de Jésus, un grand moment de ringardise… – et les scènes dans les familles de ces deux per­son­nes. Exit le réc­it épique de la panique à New York, nous voici arrivés dans un réc­it tra­di­tion­nel de héros à l’améri­caine, avec ce qu’il faut de pathos lar­moy­ant lorsque l’on suit les familles vivant le drame. Cette par­tie du réc­it se voit réserv­er une place dis­pro­por­tion­née, à tel point que ne pas fon­dre en larmes devant ces familles éplorées devient impos­si­ble.

Et c’est là le plus nauséabond du film. Certes, le per­son­nage du Marine revenu chercher les sur­vivants au nom de Dieu et par­tant à la fin du film pour pren­dre sa revanche en Irak est obscène de patri­o­tisme bondieusard, mais au moins, l’in­ter­pré­ta­tion de son per­son­nage est trans­par­ente. Mais ces longs pas­sages famil­i­aux, plus sub­tile­ment, dis­til­lent une révoltante image d’une cer­taine Amérique. Toutes les valeurs de l’on­cle Sam sont représen­tées : la famille resser­rée autour du héros, l’apolo­gie d’une cer­taine classe moyenne tup­per­ware, la reli­gion omniprésente… Ain­si, le véri­ta­ble mes­sage de Stone résonne ain­si : ces deux policiers sont des héros – ce qui est indé­ni­able – mais des héros à l’améri­caine, et le fait que leurs familles résis­tent avec tant de courage, qu’elles con­ser­vent leurs valeurs mal­gré tout, valide ces valeurs comme celles d’une Amérique tri­om­phante. Le doute et la peur des New-Yorkais au début du film ? Envolés ! Bien que le pays ait été frap­pé en plein cœur, que la supré­matie des USA soit tou­jours remise en ques­tion, le pays survit dans ces valeurs inflex­i­bles. Devenu en cela un ter­ri­ble film de pro­pa­gande pour une Amérique de la fuite en avant, World Trade Cen­ter parvient même à nier ses qual­ités ciné­matographiques pre­mières, dans un déluge de bons sen­ti­ments auto-sat­is­faits.

Éten­dard du bon droit impéri­al­iste d’une Amérique qui refuse d’avoir été blessée, le film frappe par son aveu­gle­ment et par sa mal­hon­nêteté intel­lectuelle. Il fait écho à cer­taines séquences de son pen­dant « de gauche », Fahren­heit 9/11 de Michael Moore, avec lesquelles il partage une ten­dance au sen­sa­tion­nal­isme et à la sub­jec­tiv­ité qui nuit à son pro­pos et décrédi­bilise un film qui aurait pu, et ce n’au­rait été que jus­tice, ren­dre hom­mage aux policiers et aux pom­piers tombés le 11-Sep­tem­bre.

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