The Shanghai Gesture

The Shanghai Gesture

de Josef von Sternberg

  • The Shanghai Gesture
  • États-Unis1941
  • Réalisation : Josef von Sternberg
  • Scénario : Josef von Sternberg, Geza Herczeg, Jules Furthman
  • d'après : la pièce The Shanghai Gesture
  • de : John Colton
  • Image : Paul Ivano
  • Montage : Sam Winston
  • Musique : Richard Hageman
  • Producteur(s) : Arnold Pressburger
  • Interprétation : Gene Tierney (Poppy / Victoria Charteris), Walter Huston (Sir Guy Charteris), Victor Mature (Docteur Omar), Ona Munson (Mother Gin Sling), Phyllis Brooks (Dixie Pomeroy), Albert Bassermann (Van Elst), Clyde Fillmore (Percival Montgomery Howe alias «Comprador»), Maria Ouspenskaya (l'Amah), Eric Blore (Caesar Hawkins), Ivan Lebedeff (Boris), Mike Mazurki (Coolie), Grayce Hampton (Lady Blessington), Rex Evans (M. Jackson), Mikhail Rasumny (Mischa Vaginisky), Michael Dalmatoff (le barman), Marcel Dalio (Marcel)...
  • Date de sortie : 6 septembre 2006
  • Durée : 1h41

The Shanghai Gesture

de Josef von Sternberg

Lumière viennoise pour ombre chinoise


Lumière viennoise pour ombre chinoise

Il a mag­nifié Mar­lene Diet­rich. Il a sub­limé Gene Tier­ney. Onze après L’Ange bleu, Jonas Stern­berg alias Josef von Stern­berg, Améri­cain d’o­rig­ine vien­noise, délaisse Mar­lene. Après avoir réal­isé en 1932 Shang­hai Express en com­pag­nie de son égérie, Stern­berg renoue en 1941 avec l’ex­o­tisme fan­tas­ma­tique qui lui est cher et nous plonge au cœur de Shang­hai, ville de tous les vices et « mod­erne Tour de Babel ». Si The Shang­hai Ges­ture réu­nit cer­taines idées chères au cinéaste – la déchéance de l’homme, la dépra­va­tion et la per­ver­sion – la beauté de ce film més­es­timé réside surtout dans son atmo­sphère fasci­nante, trou­ble, cousue de non-dits et dess­inée par une série de per­son­nages énig­ma­tiques. Bien­v­enue au Casi­no de Moth­er Gin Sling. La roue tourne, faites vos jeux. The Shang­hai Ges­ture ressort, pour le plaisir des yeux.

« Moth­er Gin Sling Casi­no nev­er clos­es. » À Shang­hai, le monde entier se pré­cip­ite dans la salle bril­lam­ment éclairée du Casi­no tenu d’une main de fer par l’é­trange Moth­er Gin Sling. Les pièces tin­tent, les mains glis­sent sur et sous les tables, les pier­res qui ser­tis­sent les col­liers, une à une, dis­parais­sent. Hommes et femmes se soumet­tent aux lois ter­ri­bles du Jeu, avant de per­dre et de s’y per­dre. Car l’im­péné­tra­ble Moth­er Gin Sling fait com­merce des faib­less­es d’autrui. Détient-elle un pou­voir de vie et de mort, ou pire de survie sur ses clients (comme lorsqu’elle con­cède cinq mille dol­lars à un joueur en fail­lite pour lui per­me­t­tre de rejouer) ? Un homme qui se prénomme Doc­teur Omar pousse la porte du casi­no. Plan en plongée suivi d’un trav­el­ling : Stern­berg nous fait pénétr­er dans la flam­boy­ance du lieu, dans cette salle de jeux ornée de lus­tres bril­lants dans la beauté est vio­len­tée par le grouille­ment humain. Un panier en osier qui con­tient pièces et bil­lets, sus­pendu par des fils dans le vide est tour à tour hissé et bais­sé. La ver­ti­cal­ité des fils répond aux cer­cles con­cen­triques dont est com­posée la salle, comme une arène. Le casi­no, c’est ce lieu où, tour à tour, les hommes se per­dent et se rachè­tent, dans l’anony­mat.

Dans cet univers irréel, presque mythique se meu­vent des êtres de toutes nation­al­ités et les langues se délient. Un vis­age attire l’at­ten­tion, celui de Gene Tier­ney qui, les yeux mi-clos, prononce ces mots : « On sent plan­er l’e­sprit du mal. » Car­i­cat­u­raux, pit­toresques mais trou­bles, les per­son­nages de Stern­berg jouent sur leur ambiguïté, sont comme absents à eux-mêmes comme dans le très beau plan d’une Pop­py soudaine­ment volatil­isée au milieu des drag­ons chi­nois du Nou­v­el An. Par­mi ces êtres, il y a Omar le poète per­san qui se dit Doc­teur – mais en quoi ? en rien ! – le Chi­nois aux regards lourds de sous-enten­dus, Dix­ie Pomeroy la cho­rus girl à la langue bien pen­due et à l’in­so­lente blondeur, le bar­man russe, le mil­liar­daire anglais Sir Guy Char­teris. Aux ques­tions « Qui êtes-vous ? » « D’où venez-vous ? », Stern­berg n’ap­porte pas de répons­es. Car ce n’est pas tant l’i­den­tité de ses per­son­nages, leurs car­ac­téris­tiques pro­pres, la logique de leurs moti­va­tions c’est-à-dire leur psy­cholo­gie qui intéressent Stern­berg, mais plutôt la lente dépra­va­tion, le pro­gres­sif dépouille­ment jusqu’au vide, jusqu’à l’i­nanité, filmés par le cinéaste à tra­vers un voile de fumée et les effluves de cig­a­rettes. En d’autres ter­mes, leur capac­ité à être pan­tin, pure mar­i­on­nette, seule enveloppe cor­porelle vivante, matière qui se meut sur la scène de ce théâtre. Rongée par l’al­cool, le jeu et la jalousie, la jeune Pop­py ne sera plus qu’une pup­pet. Comme le lui dit ironique­ment Moth­er Gin Sling, l’ar­gent n’est-il rien d’autre qu’une matière, qu’un coupon de papi­er ? Et il s’ag­it bien de matière, d’étoffe et de stuc chez Stern­berg. Véri­ta­ble archi­tecte de l’âme, le cinéaste peint les vis­ages et col­ore le noir et blanc par les jeux d’om­bre et de lumière. L’ap­par­ente sim­plic­ité de l’in­trigue masque l’ha­bileté et le raf­fine­ment dans le traite­ment ellip­tique du drame ou dans le choix d’indices (un verre ren­ver­sé, la tête d’une fig­urine brisée, un regard de biais) annon­ci­a­teurs du coup de théâtre final.

The Shang­hai Ges­ture vaut pour la somp­tu­osité des cos­tumes et des décors. C’est à tra­vers le sym­bol­isme de cette archi­tec­ture intérieure que Stern­berg sug­gère les secrets qui se tra­ment. Le film se déroule pour l’essen­tiel en intérieur ; rares sont les plans tournés en extérieur. Chaque par­celle de l’orne­men­ta­tion, chaque détail d’ac­cou­trement sont présents pour dire une vérité cachée. Stern­berg se débar­rasse de con­sid­éra­tions psy­chologiques pour éla­bor­er une con­struc­tion pure­ment plas­tique, aux fron­tières de l’ab­strac­tion qui mêle le style art-déco et le foi­son­nement du baroque. Il s’ag­it de décel­er un passé, une his­toire de dettes et de revanche. Ain­si ressur­gis­sent la mémoire incon­sciente et la mon­stru­osité du vice à tra­vers les formes, les struc­tures du décor, les indices, à tra­vers la coiffe « gor­gonesque » de Moth­er Gin Sling digne de Méduse avec ses ser­pents entrelacés, les gueules béantes des drag­ons en papi­er ou les fig­urines peintes sur les murs du salon. La mémoire, le trag­ique et le vide rési­dent dans cette archi­tec­ture irrégulière où l’in­forme, le trou­ble et le mys­tère pren­nent plas­tique­ment forme et devi­en­nent ce qu’on nomme une mise en scène. « L’e­sprit du mal plane, comme une réminis­cence de cauchemars oubliés. »

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