Tideland

Tideland

de Terry Gilliam

  • Tideland
  • Grande-Bretagne, Canada2005
  • Réalisation : Terry Gilliam
  • Scénario : Tony Grisoni, Terry Gilliam
  • d'après : le roman Tideland
  • de : Mitch Cullin
  • Image : Nicola Pecorini
  • Montage : Lesley Walker
  • Musique : Mychael Danna, Jeff Danna
  • Producteur(s) : Jeremy Thomas, Gabriella Martinelli
  • Interprétation : Jodelle Ferland (Jeliza-Rose), Janet McTeer (Dell), Brendan Fletcher (Dickens), Jennifer Tilly (la reine Gunhilda), Jeff Bridges (Noah)...
  • Date de sortie : 28 juin 2006
  • Durée : 1h57

Tideland

de Terry Gilliam

Marée amère


Marée amère

Tiré d’un roman de Mitch Cullin, Tide­land est l’his­toire fan­tasque et fan­tas­tique d’une petite fille, Jeliza-Rose, qui va faire l’ap­pren­tis­sage de la vie d’adulte auprès de per­son­nages para­doxale­ment tout droit sor­tis d’une imag­i­na­tion d’en­fant. Débar­quée avec son héroïno­mane de père dans une mai­son aban­don­née – han­tée? – au cœur d’une cam­pagne désolée, brûlée par le soleil, la voilà soudaine­ment con­fron­tée à la soli­tude et à la mort, refu­sant de choisir entre réel et imag­i­naire… Mais les errances de son esprit, trop débridées, sans le moin­dre fil con­duc­teur, ne provo­queront que l’en­nui.

Et de deux! Après le naufrage des Frères Grimm, sor­ti début octo­bre 2005, Ter­ry Gilliam signe avec Tide­land, qui serait selon lui « la ren­con­tre entre Alice aux pays des mer­veilles et Psy­chose », un nou­v­el échec. Deux d’af­filée pour un réal­isa­teur aus­si tal­entueux que l’ex-Mon­ty Python, c’est un peu dur pour l’ad­mi­ra­teur sans con­ces­sion que l’on est. De là à dire qu’on ne le recon­naît plus, il n’y a qu’un pas. Qu’on ne franchi­ra pas, toute­fois…

C’est que, con­traire­ment à son affligeant dernier film, qui por­tait avant tout la mar­que des financiers de Hol­ly­wood, on retrou­ve ici la pat­te artis­tique, la griffe visuelle de Gilliam, sa folie douce, son imag­i­naire décalé et surtout, bricolé. Tourné en moins de deux mois (une par­en­thèse au cours des semaines d’at­tente pour ses Frères Grimm) avec un bud­get min­i­mum, Tide­land renoue avec l’idée de film d’au­teur, à la plas­tique soignée mais résol­u­ment ban­cale, à la verve créa­trice débridée et aux effets spé­ci­aux à la lim­ite de la série B. On retrou­ve son goût pour les his­toires à la fron­tière du fan­tas­tique, ses per­son­nages dégin­gandés, presque irréels. Le meilleur de Tide­land, c’est donc son univers som­bre et loufoque, à la manière de Brazil. C’est sa pho­togra­phie, aus­si, mer­veilleuse­ment inspirée des toiles du con­tem­po­rain améri­cain Andrew Wyeth (et notam­ment Le Monde de Christi­na, 1948), tout en cadrages tor­dus et en lumières tamisées signés Nico­la Pecori­ni, un habitué de Gilliam.

Mais voilà, pour le reste, tout est mau­vais. La con­fi­ance en Ter­ry Gilliam, qui nous amène devant l’écran, et l’en­t­hou­si­asme trans­mis d’emblée par les pre­mières images, les pre­mières scènes du film, s’estom­pent rapi­de­ment pour laiss­er place à une attente jamais assou­vie: celle, tout sim­ple­ment, d’une his­toire à se laiss­er con­ter. On attend des mésaven­tures, des rebondisse­ments, ne serait-ce qu’un peu de rythme; on en sera pour ses frais. C’é­tait le prin­ci­pal reproche for­mulé par les détracteurs du polémique Las Vegas Para­no, des mêmes Gilliam et Grisoni: la virée de deux guig­nols de junkies dans la ville du vice ne con­stitue pas un scé­nario. On répon­dra que le film repo­sait avant tout sur les per­son­nages – véri­ta­ble duo comique – et les dia­logues à l’hu­mour décalé, provo­qués par des sit­u­a­tions absur­des fine­ment cro­quées. Rien de tout cela dans Tide­land.

Au con­traire, les per­son­nages du film, au nom­bre de cinq ou six au max­i­mum, ne sont jamais attachants. Mis à part Noah – excep­tion­nel Jeff Bridges en rock-star en fin de vie (c’est peu de le dire) qui se pré­pare au dernier des voy­ages en se faisant injecter de l’héroïne par sa pro­pre fille –, aucun rôle n’est suff­isam­ment abouti, aucune psy­cholo­gie assez tra­vail­lée pour créer l’ad­hé­sion. Pas même ceux de la jeune Jeliza-Rose, jamais mièvre (c’est tou­jours le risque avec les rôles d’en­fants) mais rarement drôle ou atten­dris­sante. Ni crédi­ble, d’ailleurs. Jodelle Fer­land (Silent Hill), la jeune actrice qui l’in­car­ne, est-elle déjà trop sérieuse, trop pro­fes­sion­nelle, trop adulte? Tou­jours est-il qu’elle ne parvient pas à insuf­fler à son per­son­nage la naïveté, le charme, la poésie qu’il lui aurait fal­lu. En un mot, on ne l’aime pas. Que dire alors de ces effrayants Dell et Dick­ens, une sor­cière borgne adepte de nécrophilie et son frère attardé? D’au­tant que Bren­dan Fletch­er n’est pas Brad Pitt, autre fou de Gilliam, qui appor­tait une grande par­tie de la puis­sance de L’Ar­mée des Douze Singes. Et quand on finit par nous impos­er un flirt improb­a­ble entre la petite fille et le benêt (d’une bonne ving­taine d’an­nées, tout de même), l’en­nui laisse place au mieux à l’in­com­préhen­sion, au pire à l’écœure­ment, et on attend la fin en se tor­tillant sur son siège.

Finale­ment, quelle est la cible de Tide­land? Cer­taine­ment pas les enfants, qui fer­ont des cauchemars pen­dant des semaines à la seule évo­ca­tion des per­son­nages, tant le film manque d’hu­mour et d’hu­man­ité dans son approche de ces freaks. Mais pas non plus les adultes, qui s’en­nuieront à mourir en atten­dant une issue à cette inter­minable suite de saynètes plus ou moins mor­bides, sans fonde­ment et sans morale. Dom­mage, parce que les thèmes esquis­sés, le pou­voir de l’imag­i­naire, la soli­tude de l’en­fance et le désar­roi face à la mort, étaient sacré­ment séduisants.

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